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Le choc des civilisations, menace ou opportunité ? – SC du 24/04/07

L’expression « choc des civilisations » est apparue pour la première fois en tant que titre de l’essai de Samuel P. Huntington, professeur à Harvard, et précédemment expert auprès du Conseil National Américain de Sécurité sous le président Jimmy Carter. La thèse exposée dans son livre se voulait une réponse aux questions suivantes : menacé par la puissance grandissante de l’islam et de la Chine, l’Occident parviendra-t-il à conjurer son déclin ? Saurons-nous apprendre à coexister ou bien nos différences nous pousseront-elles vers un nouveau type de conflit, plus violent que ceux que nous avons connu depuis un siècle ?

Pour Samuel Huntington, les peuples se regroupent désormais en fonction de leurs affinités culturelles. Les frontières politiques comptent moins que les barrières religieuses, ethniques, intellectuelles. Au conflit entre les blocs idéologiques succède le choc des civilisations. Prémonitoire selon certains, le livre sur la situation mondiale fait l’objet de nombreux débats depuis sa sortie. Sa vision semble promettre un avenir de conflits sur des sujets irréductibles du fait de positions inconciliables.

Une autre vision est proposée par Francis Fukuyama dans son livre « La fin de l’histoire et le dernier homme », où il envisage au contraire l’avenir comme une occidentalisation irréversible de l’ensemble du monde. C’est cela selon lui qui explique la fin de l’histoire : la culture occidentale va prendre le pas sur toutes les autres qui vont s’y soumettre, par la seule force de son modèle et la puissance de ses armes et de ses outils.

Pour les participants au souper-causerie, c’est l’utilisation du terme « choc » qui a lancé la discussion. Le choix de ce terme renvoie pour les participants à une conception guerrière de la culture. Il pose d’emblée l’impossibilité d’une coexistence pacifique des différentes civilisations, voire l’incompatibilité des civilisations entre elles. Ce n’est pas exactement ce qu’enseigne l’histoire, qui présente de nombreux cas de conflits culturels, mais aussi de nombreuses périodes de coexistence pacifique. De nombreux objets anciens témoignent des rencontres fréquentes entre des civilisations différentes, comme la fabrication chinoise d’objets en porcelaine non utilisés en Chine en vue de l’exportation vers les pays Moyen-Orientaux ou Occidentaux.

En France, les grandes foires du Moyen-Age voyaient se rencontrer des marchands itinérants venus d’Asie. De tout temps, des passerelles, commerciales et culturelles ont été mises en place entre des représentants de cultures différentes. Il est vrai aussi que la Renaissance en Occident a été marquée par un « retour aux sources », vers la civilisation grecque, et par un rejet des produits venus de l’orient comme les épices, et qu’ensuite s’est développé l’état moderne, qui a vu le développement des états-nations et du modèle occidental qu’on connaît aujourd’hui.

Aujourd’hui, il est difficile de parler de choc des civilisations sans prendre en compte la position des Etats-Unis, et notamment leur tendance à identifier leur position comme celle du bien et toutes les autres au mal. Selon ce point de vue, le choc des civilisations est considéré comme un choc quasiment sacré. En Europe, on méconnaît souvent à quel point le développement des valeurs occidentales est considéré aux Etats-Unis comme un engagement sacré, une croisade à mener contre l’erreur. Des enquêtes menées là-bas montrent qu’une grande majorité d’habitants des Etats-Unis considèrent que Dieu, le Dieu catholique, est directement et positivement intéressé par le développement des Etats-Unis en tant que nation. Dans cet esprit, le choc des civilisations est celui de la vérité contre une position hérétique. Il n’y a rien de positif à apprendre de l’autre, c’est un combat de la vérité contre l’erreur, du bien contre le mal et aucune voie moyenne n’est possible.

Robert Nisbeth dans son livre « geography of thoughts » propose une troisième voie différente de celle de Huntington et de Fukuyama, il appelle de ses vœux une synthèse ou plutôt une rencontre entre les positions occidentales et asiatiques. Il est vrai que son livre traite des différences de pensées entre l’occident et l’Asie et son objet est de démontrer à partir de protocoles scientifiques que la conception occidentale de l’universalité des processus cognitifs est erronée. Il existe bien au moins deux modèles culturels identifiables se référant à des conceptions du monde totalement différentes et irréductibles. De nombreux comportements cognitifs, considérés comme invariants par les scientifiques occidentaux, se vérifient de manière tout à fait régulière dès que les personnes testées sont occidentales. Mais d’autres « invariants » sont mis en évidence dès que les personnes testées sont asiatiques. Le problème, dit Nisbeth, est lié au fait que les comportements occidentaux sont utilisés comme fondement de théories soi-disant universelles. Son livre montre que le fait de ne pas identifier ces différences de conception génère des interprétations erronées, alors que les prendre en compte permet d’avoir une vision non seulement plus complète de la réalité, et ainsi moins erronée. En clair, les êtres humains auraient tout à apprendre des manières différentes de penser des autres, et peu à espérer dans le conflit.

Il aborde aussi le sujet du phénomène appelé l’occidentalisation, qui se caractériserait par l’adoption dans le monde entier de la culture occidentale. Sur ce point, il alerte sur la simplification qui tend à faire croire que le fait de porter des jeans et de manger des hamburgers revient à adopter les valeurs occidentales. Il fait remarquer en revanche la vogue des disciplines orientales en occident. Les Chinois mangent des hamburgers pendant que les occidentaux font du Tai chi chuan dans leur jardin, aménagent leur maison selon les règles de la géomancie (ou feng shui) et pratiquent le yoga en se soignant selon la médecine traditionnelle chinoise. Et si les langues occidentales n’ont pas pris en compte ce phénomène et n’ont pas créé le mot « orientalisation », cela ne signifie pas pour autant que cette réalité n’existe pas, elle n’est simplement pas nommée malgré son caractère de plus en plus évident.

Nisbeth incite ainsi à faire une distinction entre modernité et occidentalisation, en mettant en évidence qu’il existe aujourd’hui des cultures modernes et non occidentales, en Asie et au Moyen-Orient notamment. Le fait que certaines cultures aient adopté la science, qui est une création née dans une zone géographique plutôt occidentale, ne signifient pas pour autant qu’elles se soient occidentalisées. Il est tout à fait possible d’adopter et d’utiliser un outil forgé dans une autre culture. La propagation des alphabets dans l’histoire en offre un exemple répété.

Les succès de la culture occidentale sont dus à la puissance de ses outils, comme la science, mais pas, comme on a tendance à le croire, uniquement en tant que ce sont des outils très perfectionnés qui forcent à la fois l’admiration et l’adhésion au modèle qui les a créés. Ces succès ont été portés par des réussites militaires, rendues possibles par les réalisations scientifiques dans le domaine de l’armement et du transport. C’est d’ailleurs quasiment toujours la recherche militaire qui a alimenté les investissements financiers nécessaires au développement scientifique. Les succès de la culture occidentale ne sont pas dus à l’excellence de son modèle, mais au fait qu’il a permis le développement des techniques qui ont permis des déplacements, des conquêtes militaires et la destruction des systèmes traditionnels rencontrés. C’est la puissance de ses armes qui a déstabilisé les sociétés qui ont croisé la société occidentale, plus que la puissance de sa culture.

Lors des conquêtes occidentales, un appui fondamental et absolument fortuit, a été apporté par les maladies. L’élevage, notamment des porcs et des volailles, fortement développé tout au long de l’histoire par les éleveurs occidentaux a contribué à développer leur résistance à des maladies comme la grippe. C’est ce que recouvre le concept de co-évolution. Les conquérants ont apporté avec eux leurs maladies aux peuples autochtones, qui eux n’avaient pas développé cette résistance et cela a contribué à les décimer. Cela s’est révélé particulièrement meurtrier sur le continent américain. L’occident immunisé a assuré son emprise par la transmission de maladies contagieuses, souvent involontairement, mais pas toujours si on prend en compte de la distribution aux Indiens d’Amérique de draps infestés de maladies, collectés de manière délibérée dans les hôpitaux par le général Custer. Ces éléments semblent loin de l’idée d’un développement des valeurs occidentales sur la base de la diffusion naturelle de l’idée de démocratie et des droits de l’homme, ce qui n’enlève rien à la grandeur de ces idées.

Un des points qui me semble le plus préoccupant dans cette théorie du choc des civilisations est la confusion souvent réalisée entre société et culture. Certaines cultures sont critiquées à partir d’un jugement porté sur les sociétés qui en sont les représentantes. C’est particulièrement frappant en matière de droits des femmes. Des cultures sont considérées comme intrinsèquement misogynes, alors que c’est surtout une caractéristique des sociétés qui les portent. Ainsi, l’église catholique qui n’a pas évolué sur les droits très limités qu’elle accorde aux femmes n’est plus considérée comme misogyne, simplement parce que les sociétés de tradition catholique ont, elles, beaucoup évolué, et qu’elles accordent des droits aux femmes sans se soucier de ce qu’en dit la religion catholique.

Pour revenir à la question posée en introduction de ce souper-causerie, comment ce terme de choc a-t-il pu s’imposer ? Il semble que la caractéristique du monde actuel est sa globalisation. La société actuelle se caractérise par des problématiques qui ne sont plus locales mais globales. L’avènement des Etats-nations s’est produit dans un monde où les actions étaient essentiellement locales, dans le sens où leurs conséquences se déroulaient dans un endroit qui pouvait être étendu mais qui était de toute manière circonscrit. Maintenant, depuis que les technologies sont descendues au niveau atomique, génétique ou intracellulaire, les problèmes sont devenus globaux. Le problème du nucléaire et des nanotechnologies n’est pas une affaire de volonté et de moyen : il ne suffit pas de mettre en place les dispositifs permettant de contenir certains effets dévastateurs de ces technologies. Il n’est simplement pas possible de parier sur le fait qu’un accident ne se produira jamais. Une seule chose est sûre, si un accident se produit, il ne se limitera pas au pays qui l’a créé mais aura des conséquences dans le monde entier. La catastrophe de Tchernobyl l’a clairement démontré, mais l’épidémie de la vache folle aussi qui a prouvé qu’une simple évolution d’une procédure de fabrication de farines animales a créé une épidémie internationale.

D’un point de vue militaire, le largage de la bombe d’Hiroshima est devenu une date historique. L’homme a dépassé le stade de l’utilisation des armes de destructions conventionnelles, dangereuses, mais à portée limitée dans l’espace et dans le temps pour s’orienter vers les armes de destructions massives, dont les effets sont géographiques, les espaces environnants sont pollués sur une grande distance, et temporels, les descendants des personnes irradiées subissent aussi les conséquences de la bombe. Le bilan humain et environnemental de tels événements est incalculable. C’est en cela que le terme de choc prend toute sa dimension, en ce qu’il sous-entend de conséquences irréversibles.

Par ailleurs, la notion de choc des civilisations fait référence à un affrontement Est-Ouest, alors qu’il semble que de nombreux problèmes humains et humanitaires concernent plutôt l’axe Nord-Sud. Le choc de civilisation semble se faire de toute manière au détriment des pays du Sud, qui, malgré ce qu’en disent certains occidentaux éclairés, continuent de subir les conséquences de la colonisation. Il ne s’agit plus des conséquences politiques de la colonisation, mais des conséquences économiques et notamment agricoles. La décolonisation n’a pas rendu les pays dans l’état où ils avaient été trouvés en entrant. Les cultures traditionnelles vivrières avaient la plupart du temps été remplacées par des cultures intensives d’exportation, et les connaissances ancestrales, ainsi que les habitudes de consommation des aliments traditionnels étaient perdues. Il n’était pas possible de faire machine arrière et quand les cours des produits d’importation se sont effondrés, le retour à des cultures vivrières était impossible à court terme. Cette « colonisation » économique n’est pas finie puisque certains pays africains connaissent des famines alors qu’une partie des terres cultivables de leur propre pays est utilisée pour faire pousser des céréales destinées à l’alimentation des troupeaux producteurs de viande bouchère pour les pays occidentaux.

La notion de choc donne aussi l’idée d’une rencontre entre deux puissances et pas d’un rapport de domination. Les nations occidentales n’ont pas eu la même réaction face à la civilisation chinoise que celle qu’elles avaient eu face aux autochtones africains ou américains. Il est vrai qu’en Chine, les Occidentaux rencontraient une civilisation dont la structure hiérarchique leur apparaissait évidente, avec un protocole, des rites, un luxe impressionnant. Les autres sociétés avaient été dès le démarrage considérées comme inférieures, car elles semblaient aux premiers colons non structurées. Mais c’était une position intenable en Chine, où le protocole de la cour et l’organisation administrative étaient aussi pompeux et impressionnants. L’occident y a reconnu les valeurs qu’elle accorde à une civilisation, valeurs qui n’apparaissaient pas aussi clairement dans les tribus rencontrées sur le continent américain et africain. C’est la première fois où l’occident rencontrait une autre civilisation qu’elle ne pouvait pas qualifier de « sauvage » et qui disposait d’une réelle puissance économique.

Aujourd’hui, l’occident ayant assis sa dimension économique, il accorde un intérêt scientifique très fort aux autres civilisations, y compris celles qu’il a contribué à faire disparaître. Ses travaux en ce domaine sont passionnants et visent aujourd’hui clairement à se libérer d’une vision ethnocentrique. Le public Occidental a ainsi l’occasion de rencontrer les objets produits par les autres civilisations dans des cadres idylliques qui font oublier leurs conditions d’obtention. Les musées d’arts étrangers ont en effet pour la plupart été créés à partir de collections obtenues par razzia lors des campagnes militaires ou pendant la colonisation. Cela peut sembler une compensation, même si on peut difficilement la considérer comme équitable compte tenu de l’emprise économique qui se maintient sur les populations descendantes des créateurs de ces œuvres.

La puissance de la société occidentale est aussi liée au confort qu’elle a réussi à développer et ce qu’on appelle désir d’occidentalisation concerne surtout la recherche du confort et de la consommation. Là aussi le désir de consommation ne signifie pas qu’on est en train de changer de culture. La société de consommation est orientée vers les produits technologiques, et à ce sujet aussi il convient de ne pas confondre modernité et occidentalisation. En revanche, les participants du souper-causerie se sont demandés si cette recherche du confort ne pourrait pas être considérée comme un moyen d’atténuer le choc des civilisations ? En effet, le confort semble difficilement compatible avec le conflit. Le problème est que la recherche du confort est mise en avant pour les consommateurs et pas pour les producteurs, qui eux, sont plutôt orientés par la recherche de puissance et de richesse. Ces producteurs sont obligés de se livrer une lutte féroce pour le capital et pour l’accès aux ressources naturelles. Ils sont prêts à générer des conflits pour cela. C’est ainsi que toutes les guerres auxquelles des grandes puissances ont participé ces dernières années avaient le pétrole comme toile de fond. La politique ne semble plus l’élément explicatif réel des événements et des alliances, même si c’est ce qui est avancé comme argument. Nous vivons dans un monde dominé par la logique économique, et orientée aujourd’hui vers le capitalisme.

A l’inverse, le confort endort. Orienter toutes les actions des individus vers la consommation de produits, ou de plus en plus vers la consommation d’expériences dans le monde virtuel par l’intermédiaire d’outils électroniques, limite le temps passé à la réflexion, et émousse le sens de la contestation. La consommation répétée de produits ou d’expériences virtuelles s’apparente à une forme d’addiction. La consommation est ainsi une drogue, qui produit notamment des obèses et des personnes « nolife » rivées à leur console de jeux. Imposer la société de consommation aux citoyens est un moyen de décourager la réflexion et d’assurer la concentration de la puissance aux mains de quelques-uns uns, en contradiction avec l’idéal démocratique sensé régir ces sociétés. C’est aussi un moyen de vider le pouvoir politique de sa puissance au profit des milieux économiques, qui à travers les sociétés transnationales disposent de fonds largement supérieurs aux budgets de nombreux états.

Le choc des civilisations semble ainsi surtout le résultat du choc des puissances économiques. Pour développer les marchés, le marketing travaille sur la standardisation du goût. Les cultures s’expriment à travers les objets qu’elles utilisent. La diffusion des objets d’une culture à travers la société de consommation peut ainsi donner l’impression d’une occidentalisation, mais une culture ne se réduit pas aux objets qu’elle produit, d’autant plus que tous les produits technologiques créés très récemment, ne sont pas culturellement typés, ils sont surtout modernes.

Pourquoi le choc des civilisations n’est-il pas simplement une rencontre ? Pourquoi globalement, l’être humain n’accepte pas que les autres ne pensent pas comme lui. L’être humain n’existe pas en dehors d’une culture, il fait partie d’un environnement qui l’a façonné et qui devient sa référence. Dans le milieu naturel, l’autre peut toujours être une menace et chaque être humain garde en lui cette méfiance générale envers l’autre. Mais dans un environnement qui n’est plus naturel, mais culturel et où la vie en société devient la règle, cette peur de l’autre est un frein à la sociabilité et à une vie humaine épanouie socialement.

Certaines personnes développent une réelle haine de la différence, certains ne semblent même pas la remarquer, alors que d’autres sont capables d’identifier la différence et de l’accepter. Mais ce qui frappe le plus, c’est que pour une même personne, le niveau d’acceptabilité de la différence semble varier selon les situations et selon les sujets, de manière parfaitement imprévisible, même pour les proches. L’être humain a besoin d’identifier la différence quand elle se présente, car elle est source de danger potentiel. Mais la vie telle qu’elle est organisée aujourd’hui devrait, dans la plupart des cas, lui assurer un niveau suffisant de sécurité pour lui permettre de dépasser cette appréhension première et d’identifier ensuite par les ressources de la raison, si cette différence présente un danger ou non. En fait, l’idée des participants au souper-causerie est que pour chaque personne, certains points relèvent du non-négociable. Il est des différences qui ne sont pas acceptables pour un individu donné. Ces différences sont parfois fondamentales, mais elles peuvent être aussi tout à fait superficielles, liées à l’apparence de l’autre. Ce non-négociable est en grande partie culturel, mais il est aussi surtout personnel, car il varie selon les personnes d’une même culture, voire d’une même famille, et dans le temps pour une même personne. La différence est aussi que, pour certains, c’est une quête de faire évoluer ce non-négociable, pour l’abriter sous le principe de la raison et plus d’une survivance d’un instinct de survie, qui n’est plus réellement cohérent avec le monde industrialisé.

Les religions jouent un grand rôle dans la sphère culturelle en matière de tolérance. Les religions premières, non universelles, tendaient à insister sur la différence et à inciter les personnes à s’en prémunir. Ce qui faisait l’humanité de la personne, c’était notamment son lien à un Dieu particulier. Le ou les Dieux étaient souvent les créateurs de la communauté, quand ils n’étaient pas directement les ancêtres en ligne directe. Adorer tel Dieu et faire partie de telle communauté étaient équivalents. Les religions visaient clairement l’unité de la communauté contre l’extérieur considéré, et dans certains cas à raison compte tenu des conditions réelles d’existence, comme dangereux. Dans ce cadre, les différences entre personne étaient aussi à l’origine de l’ordre du monde, l’autre était différent car adorant et créé par un autre Dieu, c’était l’ennemi.

Le message des religions universelles a été de rejeter ces modèles et de mettre dans le comportement des êtres humains (le respect de la loi morale et des enseignements particuliers à leur religion) et pas dans leur ascendance, la fidélité à un Dieu. A l’origine, les religions universelles représentaient un message de tolérance, tout le monde était accepté, à partir du moment où le rite du baptême ou son équivalent avait été réalisé, et c’est lui qui créait le lien avec Dieu, et non l’origine ethnique ou géographique. Les religions universelles ont voulu reconnaître l’humain en chaque homme et visaient la paix et la coexistence pacifique, malgré des dérives historiques qui ont suivi. Elles témoignent de l’aspiration humaine à accepter les différences, et ainsi à dépasser le modèle originel des religions dédiées à chaque communauté.

La tolérance vis-à-vis des autres semble une réelle aspiration humaine, possible à partir du moment où des sociétés bénéficiant d’une relative sécurité matérielle ont été créées. Et c’est le risque, imaginaire ou réel, de la perte de cette sécurité qui semble créateur de conflit. Ces réflexions nous ont conduit lors de ce souper-causerie à rediscuter du rôle de certaines puissances, qui pour assurer leur survie dans le cadre d’un status quo, sont amenées à déployer des arguments de sécurité, réelle ou imaginaire, pour inciter au rejet de la différence.

En fait, il nous a semblé que même si l’appréhension de la différence a une base innée, elle évolue en fonction d’une aspiration sociale humaine à vivre en paix, différente selon les cultures et selon les individus. Mais cette aspiration semble pouvoir être réactivée très rapidement dès que des menaces sont évoquées, à tort ou à raison.

Les personnes qui cherchent à accepter les différences ne sont pas pour autant forcément dans une logique de rejet de leur propre culture et de leurs propres caractéristiques. Au contraire, pour certaines personnes, leur culture propre est considérée comme le véritable point de départ pour accéder à l’autre et à la différence. La différence est réellement acceptée à partir du moment où elle est établie comme telle. Ne pas l’identifier revient à ne pas être conscient d’un danger potentiel. Identifier toute différence comme un danger dans une société industrialisée régie par des règles traduit une mécompréhension de ce que vise la création des communautés, à l’intérieur de l’histoire humaine.

La coexistence pacifique, grâce à la mise en place de règles et de moyens de vérifier leur application semble l’objectif à la fois pratique et moral des communautés humaines. Dans un monde globalisé, il pourrait sembler cohérent d’élargir cette communauté à l’humanité dans son ensemble. Il est surprenant alors de constater que ces communautés définissent elles-mêmes des réserves sur l’acceptabilité de certaines différences. Les communautés modernes, au sein des Etats-nations semblent revenir aux religions premières, et les questions relatives aux lois du sol et aux lois du sang semblent proches des croyances liées à la dérivation directe d’une communauté d’un ancêtre mythique et sacré.

En fait, l’intolérance communautaire est un écho à la somme des aptitudes individuelles à l’intolérance qui semblent facilement activées, voire parfois manipulées au détriment, soit d’une autre communauté, soit de ce qui est dans les faits une partie de la communauté, même si on refuse aux personnes concernées ce qualificatif. Les questions actuelles sur l’immigration tournent autour de ces idées, soit les immigrés font partie de la communauté et le but de la communauté est de définir les règles de vie en commun pacifique, soit les immigrés ne font pas partie de la communauté. La difficulté alors revient à expliquer comment prendre en compte leur apport, et notamment leur travail passé ou actuel qui contribue à la richesse et au patrimoine de la communauté.

Une question que se sont posée les participants était le rôle de l’éducation des parents dans l’apprentissage de la tolérance. L’acceptation de la différence semble aux participants du souper-causerie éminemment personnelle et individuelle, même si elle est cadrée par un contexte culturel. A l’intérieur des familles, de nombreux conflits de génération sont liés à une appréciation différente de la tolérance. A l’inverse, l’ouverture d’esprit semble résulter de l’éducation. Elle ne semble pas innée chez les enfants qui ont besoin d’affirmer leur différence pour se construire. Au-delà des principes, il faut faire avec la réalité et la distinction entre soi et les autres nécessite de reconnaître la différence. Ensuite, il est important de valoriser ses propres caractéristiques afin d’aborder la vie de manière sereine. C’est dans un second temps qu’il est possible de reconnaître les différences pour ce qu’elles sont : des réalités aussi légitimes que ses caractéristiques propres. La tolérance est en fait une construction de la maturité. Il semble aussi que cela ne soit pas une opération qui se réalise en une fois, dans le cadre d’une rencontre unique, mais plutôt une construction étayée par de nombreuses rencontres.

A partir de ces réflexions, s’est engagée une discussion sur l’existence de la différence au sein même des familles. Un mariage est toujours mixte, il consiste toujours en la rencontre de deux cultures, même si les parents viennent du même village. Un mariage est toujours une rencontre entre deux différences. Les mariages dits mixtes, entre deux cultures, ne sont qu’un exemple plus flagrant de cette réalité fondamentale. La différence ethnique ou culturelle fonctionne seulement comme un coup de projecteur sur une réalité présente partout. D’ailleurs, la cérémonie même du mariage sert parfois de révélateur de ces différences culturelles. Tout le monde a des exemples de cérémonies de mariage qui ont révélé ou simplement mis en scène le choc des cultures entre les deux familles, et cela s’est traduit par une atmosphère tout à fait morose quand ce n’est pas une bataille rangée. Au sein de la vie de couple, les différences culturelles sont alors considérées comme facteurs de rupture, ou en tout cas, elles fonctionnent aux yeux des autres comme mode explicatif des ruptures, à tort ou à raison.

Le monde actuel se traduit par la coexistence de plusieurs cultures avec des effets de discontinuité au sein des mêmes familles. Autour de la table, les participants connaissaient des personnes, qui se réclament d’un pays alors que les pays viennent eux-mêmes de deux pays différents. Un enfant né d’un mariage entre un homme d’origine portugaise et une femme d’origine espagnole se considère comme français, car c’est en France qu’il a toujours vécu. Un enfant né d’un mariage entre un Irlandais et une Vietnamienne se considère comme anglais, car il vit au Royaume-Uni. On peut imaginer que ces personnes ont un sens plus grand de la tolérance, mais même dans ces cas-là, on retrouve dans ces personnes la même notion de « non négociable ». Ce « non-négociable » semble nécessaire pour maintenir un état d’alerte face à la différence, mais peut s’éduquer culturellement, en fonction des conditions spécifiques d’existence rencontrées par la personne, sa maturité et sa volonté d’essayer de connaître, pour comprendre avant de condamner et encore moins d’éradiquer.

L’être humain se construit par intégration, dans sa culture, ou une culture qui s’est imposée à lui par son histoire vécue. Cette intégration s’accompagne d’une identification de la différence comme ne faisant pas partie de sa personnalité. Une fois l’identité étayée, il est alors possible de se poser la question de l’altérité et d’essayer de comprendre le point de vue de l’autre, non pas pour l’adopter, mais pour simplement identifier qu’il existe et qu’il peut être légitime de son point de vue. Cela n’induit pas qu’il s’agit d’accepter toute position, notamment une position xénophobe. Certaines idées ne se conçoivent que dans un cadre immoral, et sont donc à combattre, mais parfois s’exprime une intolérance à certaines idées et comportements qui ne sont en aucune manière une menace, c’est le simple rejet de l’altérité.

L’intolérance est individuelle car elle semble résulter de conditions culturelles et matérielles, mais surtout d’un choix individuel de chercher à comprendre les autres. La tolérance résulte fondamentalement d’une interprétation des comportements et de l’environnement et d’un choix positif qui vise à identifier ce qui relève de la différence de point et de vue et ce qui relève d’une menace. Les notions de bien et de mal sont marquées culturellement. Certaines personnes font néanmoins l’effort de rechercher au-delà de leurs propres marqueurs culturels les différences qui, même si elles ne sont pas compatibles, ne sont pas non plus strictement incompatibles. Il doit être possible de vivre en semble, tout en pensant différemment, si c’est la même notion de la condition humaine qui nous anime, c’est-à-dire d’hommes culturellement marqués car la culture est nécessaire à l’émergence d’un être humain, mais ayant fait le choix d’une existence pacifique avec d’autres cultures à partir du moment où la tolérance est reconnue comme valeur. Dans ce raisonnement, la différence évoquée plus haut entre culture et société prend toute son importance, pour ne pas écarter a priori des positions culturelles sous prétexte de l’intolérance témoignées parfois par les sociétés contemporaines qui s’en revendiquent.

Nous avons ainsi évoqué, l’irréductible différence des positions culturelles. Pour ma part, je considère qu’il n’existe pas de position supraculturelle, mais une collection de positions culturelles individuelles, modifiées par les expériences et les aspirations de chacun. Accepter le point de vue de l’autre, ne revient pas à l’adopter ou à adopter une position qui se situerait au-delà de tous les clivages. Il n’y a pas, pour moi, de position humaine universelle, il n’y a pas un point de vue qui permettrait de rendre compte de tous les autres, il n’y a pas de position permettant d’arbitrer entre toutes les positions différentes. Les positions culturelles sont irréductibles, au même titre que les positions masculines et féminines.

Des exemples prouvent qu’il est possible, de manière ponctuelle, d’adopter le point de vue d’une culture qui n’est pas la sienne. J’ai assisté à une scène où une personne s’est sortie d’une situation difficile avec une personne d’une autre culture en adoptant un argument de la culture de l’autre, argument auquel il n’accordait lui-même aucune valeur mais qu’il a « découvert » par intuition. L’argument à marché, alors que celui qui l’a trouvé était incapable d’expliquer sa rationalité. Cela me semble une expérience qui témoigne d’un moment de résonance (de raisonance ?) avec une culture différente. Cette impression se retrouve aussi de manière intellectuelle quand tout d’un coup, une notion qui avait toujours parue particulièrement absconse ou rétive à toute compréhension devient limpide. Il devient alors impossible de comprendre ce qu’on ne comprenait pas avant ! Mais quand cela concerne une autre culture, on est parfois capable de comprendre, mais sans savoir ce qu’on a compris.

Pour en revenir à la tolérance, elle ne consiste pas à accepter deux positions apparemment incohérentes, en considérant qu’une est plus vraie que l’autre, mais que cela ne l’invalide pas pour autant. La tolérance n’est pas de définir un compromis ou une synthèse entre deux positions, mais d’identifier la cohérence propre à chacune des positions. C’est pour cela que je n’aime pas la tendance actuelle qui est d’exiger qu’une personne qu’elle soit « cohérente » dans ses idées, je préfère nettement le terme de consonance. L’important ne me semble pas la cohérence globale, rigide, mais l’harmonie générale. La composition de sons apparemment dissonants peut former une harmonie, comme ce qu’on appelle la « blue note » en jazz.

Nous sommes revenus lors du souper-causerie sur l’idée des racines culturelles, avec l’idée qu’elles étaient nécessaires comme point de départ. L’image de l’arbre qui s’appuie sur ses racines pour s’élancer vers le ciel est particulièrement forte. Il n’est pas possible de profiter de la lumière et de s’épanouir sans être fermement intégré dans son sol d’origine. C’est en sachant d’où on vient, qu’il nous est possible d’approcher les autres avec sérénité. C’est par les branches et les feuilles que les arbres se rapprochent entre eux, et ce n’est possible qu’à partir de racines solides. Les racines sont la condition d’un ailleurs possible, d’une rencontre possible avec l’autre.

Les individus sans racines n’ont à leur disposition que l’information de masse pour se définir, en clair, la publicité. Un homme sans racine n’est qu’un stéréotype. C’est ce que tend à créer une certaine forme de mondialisation commerciale, où toutes les aspérités sont nivelées, tous les goûts sont homogénéisés.

Les hommes sont incités aujourd’hui à rejeter d’où ils viennent, par exemple à gommer par la chirurgie esthétique ce qui les rattache à leur lignée, à gommer leurs traits caractéristiques (yeux bridés, nez aquilin, etc.). Il convient aussi de nier le temps qui passe, ce qui revient à nier ses expériences passées, nier son âge, gommer ses rides. C’est son parcours que le consommateur est sensé oublier pour se sentir accepté dans la société de consommation. C’est le triomphe du bon goût, nécessairement aseptisé pour être accepté par tous.

Le choc des cultures n’a pas besoin de s’appuyer sur des conceptions différentes du bien et du mal pour exister. Il existe aussi viscéralement à travers le goût et le concept du bon goût. Il y a le même rapport entre le goût et bon goût qu’entre la conscience et la bonne conscience. L’ajout de l’adjectif « bon » vide de contenu un concept pour le transformer en injonction moralisatrice. C’est la différence entre une position morale et une position moralisatrice. Sous cet éclairage, le bon goût est stérile, voire destructeur, s’il conduit à rejeter tout ce qui s’en écarte, sans considérer que ce bon goût est une construction, et beaucoup plus artificielle que celle opérée pour établir des distinctions culturelles entre le bien et le mal. Il fonctionne d’autant mieux qu’il se contente d’apparences pour opérer, sans nécessaire analyse de la réalité de la situation.

Ce souper-causerie nous a permis d’évoquer de nombreux sujets, mais tous les participants ont été particulièrement intéressés par le lien fait entre le choc des civilisations et l’histoire personnelle de chacun, qui se situe à la rencontre de deux cultures, l’une paternelle, l’autre maternelle. S’il semble si facile de provoquer un rejet de la différence, c’est que ce choix renvoie à l’histoire personnelle de chacun, à la manière dont chacun s’est construit en inventant une troisième culture, dans le meilleur des cas, à partir de deux cultures qui avaient accepté la rencontre. La majorité des êtres humains pour survivre ont dû accepter cette rencontre entre deux cultures pour fonder la leur propre, et c’est sur base-là qu’il doit être possible d’envisager de nouvelles rencontres, avec d’autres cultures. En revanche, ce mécanisme de création d’une nouvelle culturelle n’est peut-être pas répétable pour beaucoup de personnes. L’émergence de sa propre position demande parfois beaucoup d’efforts, et il semble que tout le monde n’est pas prêt à le répéter. Parfois, des personnes donnent l’impression qu’elles disposaient au début de leur vie d’un potentiel d’évolution, différent pour chacun, et que certains ont atteint leur seuil rapidement dans la vie. C’est l’impression que m’ont faite certaines personnes proches, très proches. Un être humain peut évoluer jusqu’à un certain point, peut accepter la différence jusqu’à un certain point et cela semble un choix personnel de chercher à faire reculer ce point ou non.

Add comment 16 mai 2007

Le développement personnel dans l’entreprise, jusqu’où ? – SC du 09/03/07

Voici les réflexions qui m’ont incité à proposer un souper-causerie sur la compatibilité entre le développement personnel et l’entreprise.

Le développement personnel est un mouvement qui s’est développé depuis les années soixante et qui vise la réalisation de soi, selon la pyramide des besoins humains définie par Maslow (physiologiques, de sécurité, d’appartenance, de reconnaissance et d’accomplissement). La mouvance de ce mouvement couvre un large domaine qui touche le corps à travers la santé et le bien-être, la pensée et l’émotion ou le cœur. Une vision holistique de l’être humain est en œuvre intégrant les aspects physiologiques, psychologiques et spirituels.

Au début du mouvement, l’attention était portée sur la responsabilité personnelle dans le processus d’épanouissement et le but clairement affiché était de devenir le héros de sa propre vie. L’autonomie est toujours prônée ainsi que l’idée que l’expérience est le socle sur lequel s’élaborent les techniques d’épanouissement et de mieux-être. Mais aujourd’hui le credo du développement personnel a évolué vers la logique de « se changer soi avant de changer le monde ».

Mais que vient faire le développement personnel dans l’entreprise ? Les entreprises sont-elles devenues altruistes ?

Il est clair qu’elles s’intéressent au développement personnel en tant qu’une personne qui est en bonne santé coûte moins cher en frais médicaux et en arrêt de travail qu’une personne en mauvaise santé, qu’une personne épanouie fournira un meilleur travail qu’une personne préoccupée. On peut se dire alors que c’est une alternative largement préférable pour les salariés à une entreprise où règne la pression psychologique, la logique du « toujours plus ou alors dehors ». Mais que penser d’une quête qu’on dit personnelle alors qu’elle ne vient pas du désir de l’individu, mais d’une obligation ou d’une proposition de son entreprise ? Doit-on être corporellement correct pour travailler dans une entreprise, psychologiquement correct, spirituellement correct ?

N’est-ce pas la même pression, mais encore plus insidieuse, plus manipulatrice, où tout symptôme de stress est interdit ? Où le paraître va changer de forme : il va devoir s’exprimer même dans des choses intimes, car les techniques de développement personnel en engageant la personne, engagent aussi ses désirs, ses représentations. La réussite des stages de développement personnel ne réside-t-elle pas aussi dans la garantie que chacun vient selon son propre chemin et n’est pas intéressé par l’intime de l’autre ? Peut-on parier sur le même désintéressement entre collègues ?

Nous avons débuté le souper-causerie sur les expériences respectives des participants sur les stages proposés par leur entreprise ou leur organisme.

Toutes les entreprises ne proposent pas dans leur plan de formation des stages clairement identifiés « développement personnel ». Mais de nombreuses campagnes de formation, campagnes dans le sens de formations obligatoires destinées à une certaine catégorie de personnel (cadres, nouveaux entrants, personnel soignant, etc.) se traduisent par des stages intra-entreprises utilisant de plus en plus soit directement des techniques de développement personnel, soit en appliquant une méthodologie inspirée par les stages de développement personnel. Sous un titre faisant clairement référence à des problématiques professionnelles (soins, management), se cachent parfois des stages avec des visées orientées vers le développement personnel. Le participant débute le stage avec l’idée d’une journée de formation ou d’information et se trouve confronté à des pratiques de type développement personnel où il lui sera demandé de se dévoiler, ce qu’il ne souhaite pas toujours faire devant ses collègues. Les stages sont ainsi souvent calibrés sur ces principes sans le dire. Cela peut se traduire par des réactions de rejet très fortes quand les participants comprennent que des choses sont en jeu qui vont au-delà de ce qu’ils souhaitent voir débattu en entreprise. Cela met les salariés dans une situation difficile qu’ils n’avaient pas toujours prévue.

C’est souvent le cas quand le stage implique dans sa méthodologie des jeux de rôles qui sont commentés ensuite par l’ensemble des participants. Ces jeux de rôle ne sont pas tous acceptés par les participants qui considèrent, à tort ou à raison selon l’animateur, la méthode utilisée et la nature des rôles à jouer, qu’ils impliquent une aisance comportementale ou théâtrale qu’ils n’ont pas. Pour ces participants, la pression du groupe, de l’animateur ou de l’institution peut devenir très forte, jusqu’à générer des malaises avec leurs conséquences au niveau du ressenti du groupe et de l’évaluation de la personne. Parfois les saynètes sont de plus filmées pour être re visionnées et commentées, et certaines personnes se retrouvent alors dans une situation tout à fait insupportable, ce qui semble loin d’un objectif d’un stage de formation.

La question du retour à la hiérarchie (quel contenu et sous quelle forme) est toujours problématique dans ces stages et n’est pas toujours bien gérée par les directions des ressources humaines. Une participante a vécu un stage où le nouvel embauché présenté à tous comme le futur directeur des ressources humaines de l’entreprise était présent et se positionnait comme tel avec l’animateur, soulignant à chaque fois qu’il le pouvait qu’il serait amené à débriefer les stages ! La situation était caricaturale, mais la déontologie de l’animateur est en cause et c’est la direction des ressources humaines qui le choisit et qui définit avec lui la méthodologie. Quand les stages ne font pas appels uniquement à la compétence professionnelle, mais plus largement à des compétences de type privées, c’est l’utilisation des informations disponibles à travers le stage qui se trouve questionnée.

Les stages où les salariés sont mis sciemment dans des conditions difficiles ou peu ordinaires (stage de survie en forêt, saut à l’élastique, etc.) ne sont plus à la mode. Mais ils existent toujours sous une forme allégée, qui utilisent quand même les mêmes principes. Ces stages ne se présentent pas non plus comme des stages d’épanouissement personnel, mais des stages de consolidation d’équipe. Une participante a vécu un stage de ce genre qui prenait la forme d’une chasse au trésor, donc éminemment festive. Or de mauvaises conditions climatiques et un mauvais concours de circonstance ont transformé le jeu en situation très difficile, où certains stagiaires se sont sentis en situation de forte détresse, car ils n’étaient pas habitués à être dehors dans la nature sous un gros temps. Ainsi même dans une situation apparemment balisée, ces stages sortant du cadre de la formation à des compétences professionnelles, peuvent générer de la souffrance et le sentiment d’avoir eu à montrer à des collègues des choses qui ne les regardaient pas. Cela pose le problème de la déstabilisation individuelle dans un collectif qui n’est pas lié par l’empathie, situation qui n’existe pas dans un stage de développement personnel choisi par la personne où chacun vient ayant conscience d’un problème et en ayant envie de le résoudre parmi d’autres personnes qui ressentent aussi un problème équivalent. Dans le milieu professionnel, tous les participants ne sont pas « égaux en situation », mais se retrouvent dans une position qu’ils peuvent considérer fragile d’acquisition de compétences, quand ils ne se vivent pas surtout en position de démonstration de compétences, d’émulation, voire de concurrence.

Même des animations s’appuyant sur des situations festives, parfois légèrement sportives, peuvent être source de malaise. Les activités près d’une piscine impliquent de se montrer en maillot de bain, ce que tout le monde ne souhaite pas. Les participants ne sont pas « obligés » de le faire mais le fait de refuser n’est jamais perçu comme anodin. L’aisance corporelle n’est pas la même pour tout le monde, mais n’est pas un frein pour une efficacité professionnelle, en tout cas pas pour la plupart des métiers. Pourquoi alors mettre en place des stages qui en font une nécessité ?

Pour certains, ces stages apparaissent suspects car ils empiètent sur la vie privée. Pour d’autres, ils s’appuient sur des modalités manipulatrices qui ne peuvent laisser indifférents.

Un consensus s’est mis en place entre tous les participants au souper-causerie sur le fait que le terme de développement personnel met bien en évidence son aspect « personnel », alors que l’entreprise vise surtout le collectif. De toute manière, ce n’est pas l’épanouissement personnel qui est recherché pour lui-même mais celui qui permet ou crée l’épanouissement dans l’entreprise. Une autre manière de le dire est de remarquer que quand on parle de développement personnel en entreprise, on ajoute la notion d’entreprise, ce qui revient à modifier le sens donné à « développement personnel ».

De toute manière, pour reprendre les termes d’une participante : « une entreprise ne peut jamais être créditée d’être neutre ». Elle organise ses stages selon ses intérêts : c’est souvent la motivation qui est souhaitée à travers ses stages, mais l’inverse peut se produire quand le but du stage est de convaincre les personnes qui ne sentent pas adaptées à l’entreprise de partir d’elle-même. Un exemple nous en était fourni par une participante, salariée d’une grande entreprise industrielle qui organise un stage systématique pour tous ces cadres quand ils atteignent 30 ans. Cette entreprise d’un secteur industriel très spécialisé embauche des ingénieurs débutants et a mis en place une formation d’étape pour les cadres trentenaires qui sont restés dans l’entreprise.

Cette entreprise a subi de nombreuses restructurations, a donc traversé des périodes traumatisantes pour tout ou partir de son personnel, mais se doit de maintenir la motivation de ses cadres. Le stage comprenait des parties collectives et individuelles et s’étalait sur une longue période. Durant les périodes en groupes, il y eut la présentation par chacun des participants de son expérience et sa trajectoire dans l’entreprise, la présentation générale de l’entreprise (dans les grands groupes, même après plusieurs années de présence, les salariés n’ont pas tous conscience des différentes activités), puis un débriefing à la fin du stage. Les prestations individuelles concernaient un entretien obligatoire avec un cadre (à forte ancienneté) de l’entreprise où des questions pouvaient être posées, un entretien facultatif avec un psychologue sur la base du volontariat avec garantie de secret vis-à-vis de l’entreprise.

De l’avis de la participante, qui est restée dans l’entreprise après ce stage, c’était le moyen qu’avait trouvé l’entreprise d’amener les cadres à faire un bilan de leurs quelques années d’expérience dans l’entreprise et de vérifier leur intérêt de la poursuite de leur carrière dans l’entreprise. Cela pouvait donc les inciter à partir s’ils ne se sentaient pas à l’aise dans l’entreprise ou pas en accord avec les valeurs de l’entreprises telles qu’elles apparaissaient lors des présentations ou des entretiens avec les cadres ayant de l’ancienneté. A travers un stage qu’on pourrait appeler d’étape : « avoir 30 ans et être cadre dans cette entreprise », se dessinait un autre objectif, nettement plus orienté.

Nous avons aussi abordé le sujet de l’autre point de vue, celui de la direction, toujours sur la base d’expérience vécue par les participants. Une participante a assuré la direction d’un établissement médico-social, s’adressant donc à des personnes fragilisées, dans un contexte social difficile pour les employés (famille monoparentale, parfois cumul de plusieurs temps partiels dont la totalité excédait la durée de travail légale, etc.). Une équipe rencontrait plus de problèmes que les autres : difficulté d’organisation, absentéisme, turn-over important. Plusieurs tentatives de modification organisationnelle s’étaient soldées par des échecs.

En réunion de direction, quelqu’un a défini la situation par ces termes : « l’équipe est dépressive ». La directrice décide donc de proposer à l’équipe un travail collectif avec un intervenant, pour se donner les moyens de mieux travailler, vu que les modifications organisationnelles n’avaient pas eu de résultats. Un intervenant, spécialiste des groupes de travail et de la gestion en milieu multiculturel, ce qui correspond à la situation de l’équipe, est consulté. Il propose d’intervenir 5 mois en animation d’équipe. L’idée est de fournir à l’équipe elle-même et pas à sa hiérarchie un outil à sa disposition pour identifier les dysfonctionnements internes à l’équipe et tenter d’y remédier. Il ne s’agit pas de proposer une nouvelle organisation, mais de proposer un travail pour que l’équipe elle-même identifie les moyens de mieux fonctionner. Aucun reporting détaillé de chaque intervention n’était prévu avec la direction, seulement un bilan à la fin de la période prévue avec remontée d’éventuelles difficultés.

A la fin de la période, l’analyse de l’intervenant a été que la dynamique de groupe avait été difficile à mettre en place car les problèmes personnels de chacune des personnes étaient tellement prégnants, qu’il n’avait pas été possible d’en faire abstraction. Le personnel présentait une trop forte concentration de problèmes individuels et sociaux pour pouvoir fonctionner correctement en tant que groupes. Pour améliorer la situation, la solution collective montrait ses limites, une ouverture vers un travail individuel était proposée par l’intervenant, mais uniquement sur la base du volontariat et dans le cadre d’une demande individuelle. La directrice a donc décidé de maintenir le travail collectif en ouvrant une possibilité d’entretiens personnels à la demande de toute personne du groupe. La difficulté venait de présenter ce principe sans amener les salariés à penser que la direction pensait que les problèmes venaient d’eux uniquement. Dans cet exemple, le travail de groupe a mis en avant le besoin de certains membres d’engager une réflexion personnelle, qui peut alors se dérouler individuellement en parallèle. C’est une tout autre stratégie que les stages collectifs organisés avec des personnes se connaissant et amenées à se côtoyer souvent et impliquant de leur part une exposition personnelle plus forte que celle qui est naturellement attendue dans une entreprise.

Nous avons alors abordé la question de la distinction entre les méthodes psy et le développement personnel. Pour certains, la différence est dans le niveau d’implication de la personne concernée : les méthodes psys impliquent une véritable demande personnelle, étayée par une volonté de travailler sur soi-même à partir d’un diagnostic personnel que quelque chose cloche alors que les méthodes de développement personnel peuvent être utilisées sur la seule base d’une adhésion à une méthode ou un principe.

Dans cette analyse, le développement personnel peut devenir un outil utilisable par un manager pour faire face à des problèmes comportant certains aspects identifiés comme relevant de la psychologie. Un stage de développement personnel est plus facile à présenter et à proposer, il peut être bordé par des aspects très formalisés rassurants, et permet d’atteindre des résultats à travers un processus de simple adhésion. Cela ne doit néanmoins pas faire oublier les réticences évoquées au début du souper-causerie sur les aspects manipulatrices (du point de vue du décideur du stage) et intrusifs (du point de vue du stagiaire).

Un participant avait ainsi renoncé à mettre en place une formation à destination du personnel soignant sur une méthode de développement personnel utilisable avec des personnes fragilisées. La méthode reposait sur l’haptonomie, qui est née à l’origine de l’idée d’une communication du bébé avec les parents qui rend les bébés plus calmes, avant et après l’accouchement. Les femmes enceintes ayant utilisée cette méthode rend les très jeunes enfants plus éveillés et moins anxieux. Cette méthode utilise le contact corporel, contact très intéressant avec les personnes fragilisées et souvent utilisé de manière tout à fait naturelle par le personnel proche du lit du malade. La direction a renoncé à cette formation pour prendre en compte le fait que certaines personnes, tant au niveau des patients que du personnel, ont de la réticence pour des contacts physiques considérés comme trop rapprochés, réticence très marquée dans les sociétés occidentales modernes. En considérant que la méthode nécessitait une adhésion plus forte que celle qu’il était possible d’attendre, elle n’a pas été utilisée. En revanche, des méthodes proches, mais moins implicantes ont été mises en place, comme le toucher relationnel.

Il est aussi possible de considérer les différences entre le développement personnel et les méthodes psy selon d’autres points de vue, différents de celui de la distinction entre une demande et l’adhésion mais qui peuvent se révéler complémentaires :
1. Pour certains, les méthodes de développement personnel sont surtout des déclinaisons des démarches psy affinant plus particulièrement un des aspects (généalogie, rêve, psycho-motricité, etc.) mais aussi intégrant une approche corporelle des problèmes. En ce sens, en mettant en avant des traits saillants facilement appréhensibles, elles permettent un point d’accroche plus facile pour certaines personnes, et s’adressant au corps, elles sont aussi plus accessibles aux personnes qui ne se sentent pas à l’aise dans des démarches plus intellectuelles. Le développement personnel se présente ainsi par rapport aux démarches psy comme ouvrant des points d’accès plus nombreux. Par ailleurs, l’implication du corps dans les techniques de développement personnel se traduit par un nécessaire investissement corporel, investissement qui ne va pas de soi dans les sociétés occidentales et qui peut d’une certaine mesure compenser l’absence d’investissement financier. Ce sont des techniques qui créent un investissement personnel qui ne peut pas venir de l’extérieur car il met en jeu le corps.
2. Pour d’autres, les méthodes de développement personnel sont nées grâce aux thérapies comportementalistes. Elles sont orientées en fonction d’un objectif plus clair et semblent plus « dirigées » qu’une méthode psy.

Le lien possible avec l’entreprise paraît ténu. L’entreprise ne peut que viser à mettre les personnes au service de ce que l’entreprise veut, ce qui n’est pas du développement personnel, mais du développement en orientation avec les valeurs des entreprises.

Une participante au souper-causerie a présenté son expérience au CNRS, qui fonctionne d’une manière très différente d’une entreprise, du fait de son objet mais aussi du statut du personnel. Le CNRS a offert aux chercheurs qui le souhaitaient un stage de réflexion sur leur trajectoire personnelle et professionnelle. Il s’effectuait sur 6 mois avec une consultante extérieure et l’ensemble des travaux était totalement confidentiel. Il se fondait sur des documents à préparer, les contacts avec l’animatrice et un débriefing avec la directrice des ressources humaines.

Le fait d’intégrer dans ces stages des documents à préparer représente un point très sensible. La participante avait déjà constaté que cette préparation représentait un obstacle très difficile pour des personnes manuelles peu habituées à des approches intellectuelles, ou simplement très verbalisées. Elle ne pensait pas que ce l’était aussi pour des personnes ayant une forte expérience et une bonne aisance d’expression. Ces travaux présentent en fait pour tous la même difficulté. Cet obstacle est souvent minimisé dans ces approches professionnelles : la difficulté de réfléchir sur soi, et notamment quand cela ne vient pas d’une idée personnelle mais d’une demande exprimée par d’autres. Pour certaines personnes, cette situation s’est traduite par des phases de dévastation, mais qui si elles sont bien accompagnées peuvent déboucher sur une vraie prise de conscience. Ainsi quand on demande à une personne de se rappeler les actions ou les compétences dont elle peut être fière, il arrive que cela permette une revalorisation quand l’admiration des autres devient clairement identifiée.

Le stage de projet personnel et professionnel offre ainsi une grille de lecture qui concerne la personne elle-même mais pas seulement ses compétences qu’elles soient techniques ou managériales. Or quand on dépasse le champ des compétences, il devient difficile de définir jusqu’où peut aller l’intrusion de l’entreprise dans la vie personnelle de ses salariés.

Des approches tendent cependant de prendre en compte ces aspects, ou en tout cas de veiller à ce que l’apport pour la personne soit clairement identifiable à la fin du stage, mais nous ne sommes plus dans le cas d’un stage intra-entreprise, défini par une direction des ressources humaines, mais dans un stage inter-entreprise, défini dans une offre globale. C’est un projet où la participante du souper-causerie était animatrice. Ce stage se terminait par la nécessité de rédiger un carnet de bord sur les apports réels du stage, par rapport aux attendus d’avant le stage, mais aussi d’une manière plus générale. La particularité était qu’aucun modèle n’était fourni, le carnet de bord devait réellement résulter de ce que la personne avait bénéficié lors du stage, y compris en enrichissement de ses modalités d’expression. Ce dispositif permettait de formaliser le niveau d’appropriation par chaque stagiaire des outils fournis lors du stage.

Avec cette méthode, chacun pouvait se repositionner à partir de ce qu’il avait appris lors du stage, ce qui représentait une avancée importante. Les stages se terminent souvent avant le tableau de bord, par manque de temps, de financement et de méthode. Les apports du stage ne sont donc jamais formalisés ni étayés, sauf à suivre plusieurs stages dans une perspective plus longue.

Dans les stages organisés par l’entreprise, l’apport pour chaque stagiaire n’est pas intégré dans une démarche individuelle, mais l’entreprise attend quand même des résultats. Dans le cas d’un stage de management par exemple, quel que soit le contenu du stage qui a été défini par la direction des ressources humaines ; si du point de vue de la Direction générale le management ne s’améliore pas avec le stage, c’est toujours la faute de ceux qui ont suivi le stage. Des résultats sont exigés en terme de management, alors que les techniques sont celles du développement personnel utilisées de manière détournée. Il semble peu probable que ces techniques destinées à mieux s’accepter permettent aussi rapidement d’améliorer ses capacités de management. En effet, ces méthodes demandent le plus souvent du temps, ce qui les rend toujours un peu culpabilisante, peut-on réellement accepter de passer autant de temps pour soi.

Cet aspect est amplifié quand elles sont utilisées dans l’entreprise, car le temps y est une valeur rare, de même que la continuité. Il semble difficile de concilier le temps nécessaire avec la logique court terme qui y règne de plus en plus.

Une participante souligne la tendance actuelle à « refuser les lois du vivant ». Dans cet exemple, il s’agit de la durée et des modalités réelles d’apprentissage. Il semble incroyable qu’on fasse encore de la pédagogie pour les enfants et les stagiaires comme on la faisait au XIXème siècle. On sait que le modèle : il existe des connaissances et ces connaissances se transfèrent du cerveau du professeur à celui de l’élève n’est pas le bon. On sait que l’apprentissage s’appuie au contraire en fonction d’une motivation, une attente, propre à chaque personne et cela rend le dispositif essentiellement individuel. C’est la logique du vivant et c’est une excellente logique car on se rend compte de plus en plus que l’être humain est né pour apprendre et qu’il est capable de le faire toute sa vie. Ces notions sont subsumées dans la notion « d’apprenance » pour éviter le terme d’apprentissage qui est trop marqué par les premières phases de la vie.

Un être vivant est toujours en apprenance, toujours à la recherche de quelque chose de nouveau. L’entreprise se trompe si elle ne prend pas ces réalités en cause. Il y a une tendance au Canada, utilisée par un nombre grandissant d’entreprises qui est de proposer quelques heures de consultation avec un psychologue, à toute personne qui en fait la demande afin de faire face à une difficulté, un tournant. C’est un droit, pas une obligation et totalement dédramatisé dans son utilisation. Cela se traduit en pratique par 4 ou 5 consultations réglées par l’entreprise et les suivantes peuvent ensuite être prises en charge par le salarié s’il souhaite continuer la démarche. Dans ce cas, l’entreprise n’est pas informée. En France des dispositifs approchant commencent à se mettre en place pour des prestations de service à la personne proposées par l’intermédiaire des Chèques Emploi Service Universels par les entreprises, mais cela ne touche guère les prestations de développement personnel.

L’entreprise d’une des participantes a proposé cette prestation quelques temps, mais sans succès. L’expérience a fini par être abandonnée sous cette forme, pour être mise en place uniquement au profit des personnes concernées par les plans sociaux. Là, la prestation a eu plus de succès, du fait peut-être de la réalité plus concrète de la situation de détresse de ces personnes. Il semble que la France n’est pas assez mature dans ce domaine, qui est beaucoup plus développée dans les pays anglo-saxons. Une évolution des mentalités est nécessaire, et dans ce domaine, les entreprises ont été intéressées avant les salariés, ce qui ne fait que traduire le fait que beaucoup de nouvelles modes en matière de gestion d’entreprise viennent des pays anglo-saxons à travers les sociétés transnationales. Même au niveau individuel, les Anglo-saxons semblent plus orientés vers le développement personnel (qui vient aussi de là) et il n’y a pas ou moins de discours péjoratif sur les gens qui utilisent ces techniques. Ce n’est pas le cas en France où c’est souvent un discours plus puriste qui est adopté et qui exige qu’il y ait une demande pour agir. Ce qui fait que parfois, et cette situation a été vécue par une participante, une demande de coaching suite à promotion a été refusée par la direction générale, sur le principe que l’entreprise paie des coachs aux gens à qui elle ne fait pas confiance, si elle a fait confiance à cette personne en lui offrant une promotion, c’est que la personne doit aussi avoir confiance en elle, donc elle n’a pas besoin de coach. Là, c’est clairement la problématique personnelle qui est niée par l’entreprise.

Cet exemple nous a permis d’aborder la question du coaching, prestation individuelle, orientée vers les cadres, payés par l’entreprise et sans droit de regard par l’entreprise. L’entreprise paie, mais le coach ne rend pas compte à l’entreprise. Lors d’une discussion, un coach m’a fait part d’un problème rencontré assez souvent dans son activité était le fait que certaines personnes découvraient lors du coaching pris en charge financièrement par l’entreprise que leur problème était lié à la divergence de leurs valeurs avec celle de l’entreprise ou à l’inadéquation de leur poste à leur orientation dans la vie. Le financement des opérations de coaching vise souvent à fidéliser les salariés, alors qu’il semble que certaines fois, c’est exactement l’inverse qui se produit. Cette problématique ne semble cependant pas freiner le développement actuel du coaching. Il reste à se demander comment va se développer le coaching s’il offre des résultats différents de ceux attendus. Dans le meilleur des cas, l’entreprise pourra considérer que c’est un moyen d’identifier rapidement des situations problématiques qui auraient fini par apparaître.

C’est aussi peut-être ce qui montre l’intérêt du nouveau système français du DIF (droit individuel de Formation) qui permet à chaque salarié, sur la base d’un crédit de temps lié à l’ancienneté de suivre une formation qu’il a choisie et qui va être financé par un fonds mutualisé. Cela permet ainsi au salarié de suivre une formation qui ne dépend pas de l’entreprise précise dans laquelle on se trouve et qui peut favoriser ainsi les changements d’orientation lors d’une vie professionnelle. Cela peut aussi permettre de suivre un stage de développement personnel, financé par l’entreprise à travers le DIF mais sans que l’entreprise intervienne sur les objectifs réellement poursuivis dans le cadre du stage.

Pour en revenir à la problématique générale, il semble clair que l’entreprise qui organise un stage orienté vers les personnes ne vise pas le développement personnel de ses salariés, mais cherche plutôt à diminuer le stress de ses salariés pour qu’ils travaillent plus et mieux. En utilisant pour ce faire un stage utilisant des méthodes de développement personnel, elle souligne la part de responsabilité des salariés dans les dysfonctionnements de l’entreprise, et met de côté les causes liées à l’organisation ou aux moyens qu’elle-même met à disposition. Sa logique en matière de personnel peut être : moins de personnel mais plus efficace car plus détendu, si jamais c’est possible. On s’éloigne ainsi de plus en plus des objectifs du développement personnel. C’est une dérive qui peut être constatée tant au niveau de l’offre que de la demande. Au niveau de l’offre, cela se traduit par l’application d’une méthode, déclarée meilleure simplement parce que c’est elle qui donne les résultats les plus rapides, mais quels résultats et pour combien de temps, ce n’est pas préciser. Au niveau de la demande, cela se traduit par des stagiaires qui demandent à l’animateur de les transformer en surhomme ou surfemme (superfemme ?) et appréhendent la démarche directement par ses résultats sans en passer par le cheminement qu’il faut accomplir.

Tout le monde n’est pas conscient de cet écart qu’il peut y avoir entre la demande de l’entreprise et ce que les personnes sont prêtes à investir, c’est d’ailleurs particulièrement marquant au niveau des Directions des Ressources Humaines. Les salariés des directions des ressources humaines sont dans des systèmes souvent protégés : ils effectuent un travail de bureau, ils sont souvent au siège, ils gèrent administrativement des dossiers et ce sont d’autres personnes qui vont prendre en charge la partie humaine du travail. Ils sont globalement très éloignés des réalités de terrain, et d’autant plus que l’entreprise a des métiers différents. Dans ce contexte, leur discours est souvent très éloigné de la réalité et ce sont eux qui parfois conçoivent les stages pour les personnes du terrain. Ils ont une approche intellectuelle, et utilisent des techniques nobles ou à la mode, nécessitant souvent un fort engagement des stagiaires pour des objectifs parfois très primaires. C’est ainsi qu’on observe des directeurs des ressources humaines faire de grands discours à portée psy sans décoder comment ces valeurs vont être traduites dans les stages et même si elles peuvent ou non être ressenties par les personnes qui vont suivre les stages.

Il y a une forme de dérive dans certains directeurs des ressources humaines qui se piquent de théorie sur le management sans connaître les réalités réelles, sans parfois même chercher à les connaître. Ils ont un fantasme de pouvoir sur tous les gens qu’ils, de fait, obligent à suivre leur stage. Face à eux, se trouvent des consultants qui peuvent avoir une déontologie, mais ont aussi des obligations commerciales. Le développement des stages de développement personnel est aussi une manière de faire des stages génériques où les réalités particulières, organisationnelles, logistiques du travail ne sont pas prises en compte alors que c’est parfois elles qui font problème. On se retrouve dans des stages avec des personnes de niveau très différent et cela peut jouer sur ce qui s’y passe. Ce mélange peut contribuer à renforcer le sentiment de noblesse de certains et le sentiment de petitesse des autres, au lieu d’aider tout le monde à gagner en estime mutuelle en se développant personnellement.

Nous avons aussi abordé la notion des grilles de lecture, outils méthodologiques souvent très riches, mais qui sont plus connus par leur mésusage que pour leur portée théorique. C’est vrai dans toute forme de développement personnel où la question de la formation du praticien se pose obligatoirement, mais c’est vrai aussi dans l’entreprise, qui est une grande consommatrice de théorie simplifiée, jusqu’à l’extrême, voire jusqu’en son contraire. Une grille devrait servir à comprendre la situation et non à s’appliquer directement sur le réel, après une observation de quelques instants. C’est ainsi qu’une participante s’est vue informée après un entretien d’une vingtaine de minutes, qu’elle était travaillomane et pas empathique ! C’est un système à la fois dégradé et dégradant car il n’est pas sans conséquence sur celui qui se voit ainsi positionné dans une case.

C’est sur cette réflexion pas très optimiste que s’est achevé le souper-causerie.

Add comment 18 mars 2007

Agriculture propre, quand la santé de l’homme rencontre la santé de la planète – SC du 20/02/07

L’agriculture se trouve placée au centre de nombreuses problématiques écologiques, sociétales, sociales et économiques :

  • L’évolution démographique
  • L’équilibre Nord-Sud en matière alimentaire
  • La protection de l’environnement
  • Le maintien de la biodiversité
  • La raréfaction en eau potable et le nécessaire arbitrage entre tous ses utilisateurs
  • La brevetabilité ou privatisation du vivant
  • L’artificialisation du vivant
  • Les organismes génétiquement modifiés
  • Les maladies dites de civilisation : obésité, diabète, maladies cardiaques
  • L’impact des ces maladies sur le coût de l’assurance santé
  • Le rôle des lobbies dans le fonctionnement démocratique
  • Le rôle joué par les scientifiques dans l’identification des risques
  • L’urbanisation croissante et la désertification des campagnes
  • La création d’emplois alors que l’industrie ne joue plus ce rôle, etc.

L’objectif du souper-causerie était d’aborder le sujet de l’agriculture à travers la notion de santé, en considérant celle de l’être humain, à travers la nourriture qu’il ingère, mais aussi celle de la nature dans son ensemble. Nous vivons dans un monde marqué par une opposition forte entre la nature et la culture, avec l’idée répandue que l’être humain est fondamentalement différent de la nature, qu’il est parfaitement apte à la maîtriser et qu’il peut se désolidariser de ses règles, voire les modifier pour lui, la faune et la flore. Les valeurs des soupers-causeries s’orientent plutôt vers le respect de la nature et l’idée que la grandeur de l’être humain repose en grande partie sur sa participation intégrée et respectueuse à l’écologie générale de la planète.

Le sujet des liens entre les santés humaine et planétaire est abordé dans les documents présentés ci-dessous.

La commission européenne expose les principes de sa politique de sécurité alimentaire dans une brochure « De la ferme à la table, pour une alimentation saine en Europe », téléchargeable à partir de son site de documentation, où elle souligne notamment la nécessité de :

  • Produire des aliments sûrs dans de bonnes conditions d’hygiène
  • Assurer le bien-être des animaux
  • Mettre en œuvre des méthodes de production écologique
  • Favoriser une économie rurale durable.

L’édition du 28 janvier 2007 du New York Times contient un article de Michael Pollan « Unhappy meals » qui présente des arguments en faveur de la consommation d’aliments naturels par opposition aux produits raffinés issus de l’industrie agroalimentaire, quels que soient les nutriments qu’ils revendiquent. Une copie de l’article en version originale est accessible sur le blogue, ainsi qu’une version française résumée (comme je l’ai traduite moi-même, merci d’avance pour votre indulgence). En voici un extrait qui me semble au cœur du sujet. « Il faut peut-être [ ] penser à ce que le fait de manger a toujours voulu dire : des relations entre espèces au sein d’une chaîne ou d’un réseau alimentaire, en co-évolution. Le principe est simple : je te nourris si tu permets à mes gènes de se développer. La santé est aussi le produit collatéral de ces relations présentes dans les chaînes alimentaires, nombreuses pour un omnivore comme l’homme. Si le sol est pauvre, ainsi sera l’herbe qui y pousse, le bétail qui la broute, l’homme qui boit le lait. Dans de nombreux cas, c’est la longue familiarité entre les aliments et leurs mangeurs qui a élaboré des systèmes de connaissance permettant de décider si un aliment est comestible et si notre corps est capable de produire les réactions chimiques permettant son ingestion. La santé dépend de la manière dont nous lisons ces signes biologiques. C’est plus dur à faire quand le produit a été spécialement conçu pour tromper nos sens. Et ces relations se sont établies entre mangeurs et aliments et non entre mangeurs et nutriments. »

L’université de la Terre organisée par Nature & Découvertes le 19 novembre 2005 traitait de l’avenir de l’alimentation. Deux conférences concernaient particulièrement le sujet :

  • « explorons et découvrons ensemble les nouveaux chemins de l’alimentation » qui parle des OGM
  • « de l’homme préhistorique à l’homme symbiotique : alimentation et progrès scientifique » où Pascal Picq, paléoanthropologue, professeur au Collège de France, présente la co-évolution.

Ces conférences peuvent être visualisées ou imprimées à partir du lien suivant : cliquez ici

Un an plus tard, le même événement portait sur le thème : « Quelle responsabilité de l’homme sur la nature ? ». Les trois conférences traitaient des sujets suivants :

  • Semences, efficacité alimentaire et démocratie : l’artificialisation du vivant
  • Biens publics, biens privés : la privatisation du vivant
  • De cro-Magnon à l’homme symbiotique : l’humanité est-elle responsable de son évolution ?

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Par ailleurs, les livres de Gilles-Eric Séralini donnent des informations éclairantes sur les OGM.

Les liens entre la santé humaine et l’alimentation ont été identifiés depuis très longtemps. Hippocrate l’exprimait ainsi : « que ton aliment soit ton seul médicament ». Toutes les traditions culturelles ont mis en évidence le rôle d’une alimentation équilibrée dans la bonne santé et ont édicté des règles concernant l’alimentation. On peut même penser que la préparation des aliments et leurs règles de consommation font partie des premières raisons d’être des modèles culturels. Ils se caractérisent d’ailleurs par une forte adéquation des régimes alimentaires au milieu naturel et aux besoins des populations compte-tenu de leurs activités. Nos sociétés développées se caractérisent, elles, par la rupture avec les modes traditionnels d’alimentation, rupture qui se traduit par une totale incohérence entre les besoins nutritionnels et la consommation alimentaire. Cette situation se traduit par l’apparition de nombreuses maladies, dîtes maladies de civilisation, principalement liées à des déséquilibres alimentaires. Leurs effets sont en grande partie masqués par les progrès de la médecine qui permet aujourd’hui de vivre plus longtemps en mauvaise santé, mais son coût social devient de plus en plus important et le problème devient politique.

L’agriculture et l’industrie agroalimentaire produisent une nourriture chimiquement et génétiquement assistée qui est en partie responsable de cette situation. Il existe cependant une alternative à cette nourriture produite en masse dans des usines qui n’ont plus rien à voir avec un milieu naturel, c’est l’agriculture dite biologique qui vise à retrouver des conditions de production plus naturelles, plus saines pour la faune et la flore, sans renoncer aux progrès scientifiques. Rejetant la logique des rendements pour les rendements, elle est plus onéreuse, mais elle compte de plus en plus de clients, dont je fais partie, depuis quelques mois.

La première raison qui me pousse à acheter bio, c’est la préservation de l’environnement. La qualité des aliments est une motivation qui n’arrive qu’en second. En effet, le contrôle complet de l’alimentation n’est pas compatible avec la vie urbaine que je mène alors que l’idée que mes achats permettent non pas de préserver des espaces « naturels », mais de limiter leur dégradation compte beaucoup. Le lien avec l’alimentation n’est cependant pas loin : originaire de la province, j’ai vécu dans ma jeunesse la disparition des écrevisses dans les ruisseaux de campagne du fait des pesticides comme un drame gustatif irréparable.

Parmi les participants au souper-causerie, certains étaient des consommateurs bio convaincus, membres d’une AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne), pour qui la défense de l’environnement était aussi un des éléments fondamentaux de leur motivation. Certains participants n’étaient pas particulièrement consommateurs de produits bio. L’argument principal contre le bio est son prix, plus élevé que les autres produits. Les défenseurs du bio rappellent que la part de l’alimentation dans le budget général n’a pas cessé de baisser depuis plusieurs années pour la grande majorité des ménages. Il ne faut pas nier que certaines personnes n’ont pas les revenus suffisants pour augmenter la part du budget alimentaire ; mais dans beaucoup de cas, des arbitrages sont possibles. Pour eux, la question n’est plus la cherté du bio mais surtout l’arbitrage budgétaire à réaliser au profit d’une alimentation plus saine. Par ailleurs, plus il y aura de consommateurs, plus les prix baisseront, plus il y aura des points de vente et plus il y aura des espaces sains dans les campagnes.

Au-delà du fait de proposer de la nourriture bio, les magasins bio présentent un autre avantage, en tout cas aujourd’hui, qui est de ne pas vendre les produits des grandes sociétés transnationales, comme Nestlé, dont le comportement dans les pays de production a fait et fait encore l’objet de scandales à répétition. C’est aussi le seul moyen d’éviter les produits contenant des OGM.

La discussion s’est alors rapidement orientée sur les OGM. Un point trop peu connu est l’existence de deux types d’OGM :

  • les OGM qui ont été créés pour résister aux pesticides, comme le round-up notamment. Ils sont donc capables de pousser sur un sol gorgé de pesticides.
  • les OGM intègrent les pesticides dans leurs cellules. Cela signifie qu’en les ingérant, on ingère du pesticide.

C’est ainsi qu’un des principaux arguments de la création et du développement des OGM se révèle fallacieux : contrairement aux résultats attendus, les OGM n’ont pas conduit à la diminution de l’épandage de pesticide. Au contraire, la production et la consommation de pesticide ont continué d’augmenter. La différence est que maintenant nous en consommons directement car ils sont indissociables des aliments eux-mêmes.

Ce problème de santé humaine est doublé d’un problème social car les OGM sont stériles et l’agriculteur ne peut pas utiliser les excédents d’une année comme semence pour la prochaine récolte, ce qui était le principe même de la production végétale. Ils sont obligés de racheter des semences chaque année, et ils doivent s’adresser au même producteur car le cahier des charges de production est souvent spécifique à chaque « marque » et nécessite des investissements qui ne peuvent pas être remis en cause annuellement. Les agriculteurs, donc les consommateurs, donc les êtres humains vis-à-vis de leur nourriture, se retrouvent la merci financière d’un très faible nombre de sociétés privées.

C’est le problème plus général de la brevetabilité du vivant. La conférence de l’Université de la Terre 2006 est particulièrement éclairante sur cette problématique. Elle présente notamment le cas des haricots jaunes créés au Mexique par des opérations de sélection naturelle qui se sont étendues sur plusieurs siècles, au Mexique. De retour d’une visite là-bas, un américain a breveté ces haricots et a commencé la production aux Etats-Unis. Aujourd’hui, il exige des producteurs mexicains un droit d’importation aux Etats-Unis. Ils sont donc contraints de payer pour exporter un produit élaboré par leurs ancêtres.

Il faut noter que la logique des brevets n’est pas la même aux Etats-Unis et en Europe. Aux Etats-Unis, il suffit de prouver que le produit est innovant aux Etats-Unis uniquement. En Europe, il est nécessaire de prouver que le produit est innovant dans le monde, ce qui protège les savoirs traditionnels. Certaines grandes entreprises, comme L’Oréal, ont décidé d’adopter une politique éthique vis-à-vis des brevets et s’engagent à ne pas déposer de brevets concernant un savoir traditionnel, mais en revanche, toutes les études sont publiées afin d’empêcher un concurrent de le déposer. Des mécanismes sont aussi mis en place afin d’assurer une rémunération équitable des peuples d’où provient le savoir en question. Des partenariats sont recherchés avec des acteurs locaux pour assurer une rémunération équitable des produits achetés par l’Oréal.

Pour en revenir aux OGM, j’avais envoyé à tous les membres des soupers-causeries un lien vers un film sur les OGM qui présentait l’attitude du ministère de l’agriculture face aux exigences de Monsanto. Il apparaît ainsi qu’une étude de Monsanto préalable à la mise sur le marché d’un OGM présentait de manière à peine masquée les risques liés à l’ingestion du produit. C’est pourtant sur cette base que le ministère de l’agriculture autorisait la mise sur le marché de cet OGM, tout en interdisant la diffusion de l’étude à quiconque, et surtout aux associations de consommateurs. C’est ainsi qu’une démocratie comme la France construit sa politique de santé publique sur la base d’une étude confidentielle, qui révèle des faits incompatibles avec la décision réellement adoptée ! La question qui se pose devient donc : où se situe la démocratie ? Et cela renvoie au rôle des lobbies industriels dans les décisions publiques, ainsi que celui des scientifiques dont se réclament ces mêmes industriels et l’Etat. Face à ces moyens financiers et étatiques, la recherche indépendante a clairement du mal à se faire entendre, tout en se voyant refuser l’accès aux documents qui lui permettrait de se faire une opinion.

La réglementation européenne s’est doté du concept de « principe de précaution », qui devrait permettre d’éviter de tels écarts, encore faut-il que le principe soit appliqué.

Ainsi, le problème n’est pas celui d’un manque d’information, mais d’une manipulation de l’information, manipulation qui nécessite des moyens importants. Pourquoi mettre en danger l’équilibre écologique, économique et politique de la planète ? Pourquoi bafouer la démocratie ? La réponse semble claire, c’est le profit, mais concentré entre les mains d’un très petit nombre de personnes. C’est un principe de course au rendement, où tout obstacle est supprimé quels que soient les impacts sur l’environnement ou la santé publique.

Le problème n’est pas né avec les OGM, il était présent dès le choix des monocultures à haut rendement en remplacement des cultures traditionnelles. Certaines régions ont ainsi détruit leur bocage traditionnel pour cultiver des céréales. Quelques années plus tard, il apparaît que les sols peu adaptés aux nouvelles cultures ont nécessité l’emploi massif d’engrais et de pesticide, les nappes phréatiques ont été asséchées et la production ne s’est pas révélée rentable. Une vision à très court terme a remplacé un équilibre mis en place sur plusieurs siècles.

Une question qui se dessine en filigrane concerne l’exode rural : la mécanisation et l’artificialisation de l’agriculture ont-elles été mises en place pour compenser l’exode rural, à moins que ce ne soit l’inverse qui s’est produit : l’exode rural a été organisé pour orienter la main-d’œuvre dans les usines et permettre la mise en place d’une agriculture intensive concentrée dans les mains d’entreprises capitalistes.

L’argument qu’une agriculture à haut rendement est plus rentable est fallacieux car l’agriculture intensive draine 75% des subventions à l’agriculture. Elle est aussi fortement consommatrice d’eau potable car elle nécessite de fréquents arrosages, ce qui signifie qu’elle utilise des ressources qui deviennent de plus en plus rare. Elle augmente aussi considérable la consommation de pesticides, car elle s’appuie sur la monoculture qui fonctionne comme un aimant pour les parasites. Ce n’est pas le cas de la polyculture car les insectes attirés par une plante sont souvent repoussés par une autre.

Pour mémoire, on identifie différentes sortes d’agriculture alternative :

  • L’agriculture bio dynamique, identifiable par le label demeter, qui est une agriculture biologique respectant en plus le cahier des charges définis par Rudolf Steiner, fondateur de l’anthroposophie, qui défend l’idée d’exploitations agricoles quasiment autosuffisantes.
  • L’agriculture biologique, qui répond à un cahier des charges très précis, plutôt très strict en France, mais qui fait l’objet de discussion pour l’assouplir. Les discussions sont animées, certains producteurs trouvant le cahier des charges trop restrictif, alors que les consommateurs redoutent un assouplissement qui serait la porte ouverte à des interprétations trop laxistes.
  • L’agriculture raisonnée, qui n’est régie par aucun label, défend l’idée d’un apport raisonné de produits interdits par le cahier des charges de l’agriculture biologique. Cela se traduit par l’absence d’apport systématique d’un ensemble de pesticides tout terrain, mais par un apport adapté aux conditions réelles rencontrées : tel pesticide du fait de la présence de tel parasite cette année. Sans label précis, cette notion regroupe des réalités très différentes.
  • Une nouvelle notion apparaît qui est l’agriculture intégrée, et qui se vise à répondre aux objections liées à l’imprécision de l’agriculture raisonnée sans aller dans la rigueur du cahier des charges de l’agriculture biologique.

Face aux dérives liées à la concentration des ressources alimentaires dans les mains de deux ou trois entreprises privées transnationales, les organismes internationaux comme l’ONU ont réagi par la création de droits humains comme le droit à l’alimentation. Ces droits sont opposables aux sociétés concernées et permettent de protéger les peuples autochtones de culture traditionnelle qui sont souvent bafoués par les accords commerciaux, avec parfois la complicité d’autorités publiques corrompues. Le lien suivant permet d’accéder à une publication présentant le principe du droit à l’alimentation et donne des exemples des abus qu’il combat : cliquez ici

Ces réflexions nous ont conduits à aborder le problème nord-sud. On évoque la colonisation d’un point de vue politique, mais pas toujours ses conséquences économiques. Or elle s’est souvent traduite par le détournement de terres dédiées à la polyculture vivrière au profit de terres dédiées à la monoculture d’importation, très sensible à l’évolution des prix du marché. Quand ceux-ci diminuent et passent en dessous du prix de production, les agriculteurs sont ruinés. Ils ne sont même plus capables de subvenir à leurs besoins alimentaires. En effet, ils n’ont pas assez d’argent pour acheter de la nourriture sur les marchés internationaux et n’ont plus la capacité de produire leur propre nourriture. La culture intensive se fait ainsi non seulement au détriment de la santé des mangeurs, mais parfois au détriment de la vie-même des producteurs. L’exemple du coton en Afrique est emblématique : il est subventionné, il utilise beaucoup de pesticides, il consomme beaucoup d’eau . Mais aujourd’hui, dès qu’il y a une situation de surproduction, il est renvoyé en Afrique contre paiement. On se trouve en présence d’un modèle politico-économique plutôt répugnant.

Nous avons ensuite abordé l’étiquetage des produits alimentaires. Leur lecture avertie nécessite l’usage d’un dictionnaire pour comprendre toutes les formules, dictionnaire non pas de diététique ce qui pourrait sembler normal, mais surtout juridique pour savoir ce que recouvrent les formules du type : « pur jus », « 100% jus », « amidon modifié », « arômes », « sans sucre ajouté », etc. Il reste cependant que cet étiquetage, même si l’industrie agroalimentaire cherche à le contourner, est une victoire des consommateurs, ou des consom’acteurs, vers plus de transparence.

A ce moment du souper-causerie, une question s’est imposée : que faire ?

L’homme a toujours eu un impact sur l’environnement, qui s’est traduit parfois très négativement, par un appauvrissement des terres, comme la désertification. On peut aussi citer le cas du Connemara en Irlande dont la situation actuelle vient de la culture sur brûlis réalisée par les hommes au néolithique. Les terres brûlées étaient des forêts de très vieux chênes qui en brûlant ont produit une couche de charbon de bois très épaisse et complètement imperméable. Les cendres se sont déposées dessus et ont permis des cultures vivrières, mais l’eau comme les grosses racines n’ont pas pu traverser la couche de charbon. Les arbres n’ont pas repoussé, l’eau des pluies qui ne pouvait plus s’écouler s’est mise à stagner, empêchant la décomposition des feuilles et la formation d’humus. Les terres se sont donc appauvries et sont devenues quasiment stériles. Plusieurs siècles plus tard, le Connemara est en grande partie composé de tourbières infertiles et il a fourni un des plus grand quota d’émigrants vers l’Amérique lors la maladie de la pomme de terre.

La destruction d’un terroir par les hommes n’est donc pas un fait nouveau, mais ce qui est nouveau, c’est l’ampleur des dégâts liée à la puissance des technologies employées. De locaux, ils sont devenus globaux. Ce n’est plus une population qui détruit son territoire, mais une petite partie de la population mondiale qui est en situation de détruire une grande partie du territoire mondial. Et tout cela s’effectue, comme au néolithique, pour un résultat court terme.

Le prétexte, c’est la croissance. Mais est-il pour autant justifié ? Les thèses prônant une certaine forme de décroissance sont de plus en plus répandues. La croissance est née de l’idée (du constat ?) que les populations augmentaient de manière géométrique alors que les ressources augmentaient de manière arithmétique, il fallait donc augmenter les ressources plus rapidement. Mais aujourd’hui la population de l’Europe est en décroissance, à quoi sert d’exiger une croissance, alors que les ressources alimentaires sont nettement supérieures aux besoins ? On peut croire que c’est motivé par le souci altruiste de répondre aux besoins du reste du monde, mais il se montre surtout orienté vers les pays qui ont les moyens. Les problèmes actuels sont déjà particulièrement problématiques alors qu’ils sont liés au comportement d’une faible partie de la population mondiale : principalement l’Europe et l’Amérique du Nord. Ce n’est plus tout à fait vrai puisque les pays les plus peuplés du monde, la Chine et l’Inde, sont en train d’adopter le même modèle. Une fois ce modèle réellement adopté par la moitié de la population mondiale, les déséquilibres vont subir un effet d’accélérateur énorme. Par ailleurs, l’occident n’a pas le droit d’interdire à d’autres personnes de vivre ce qu’il vit, alors même qu’il n’arrive même pas à y renoncer.

Si la prise de conscience semble avancer très lentement en Europe et aux Etats-Unis, c’est parce que les impacts réels sont sous-estimés. On considère comme allant de soi des manipulations qui mériteraient qu’on s’y attarde un peu plus. Nous modifions de nombreux paramètres de notre nourriture, et plus généralement de ce que nous intégrons dans notre corps, comme les médicaments, les prothèses, les greffes : cela a commencé par la composition chimique, puis la composition génétique, sans oublier les corps étrangers jusqu’aux futurs éléments issus des nanotechnologies. Nous faisons comme si nous étions par définition capable de nous nourrir ou d’intégrer n’importe quoi. Nous savons que les moteurs que nous construisons consomment soit de l’essence, soit du gasoil et que donner un autre carburant conduit à la panne. Mais nous considérons que notre propre corps doit être capable d’ingérer et d’intégrer des éléments absolument pas naturels, en oubliant qu’il procède du règne animal, et peut de ce fait être soumis à certaines contraintes, naturelles et indépassables celle-là.

Le problème est aussi qu’on ne lutte pas contre une fatalité, mais contre un ennemi organisé pour nous faire sous-estimer les risques. Ce sont globalement les Sociétés TransNationales, ou STN, qui jouent sur le fait que les principales sources du droit sont positionnées au niveau des nations et qu’il suffit de se placer dans une perspective internationale pour opposer les différentes législations et agir en bafouant les droits des citoyens. Ce lien permet de télécharger une notice « sociétés transnationales et droits humains » présentant de nombreux exemples d’abus réalisés par ses sociétés (ils ne se limitent pas au domaine alimentaire, mais une entreprise comme Nestlé est particulièrement bien positionnée dans ce domaine) : http://www.cetim.ch/fr/publications_details.php?pid=125.

En matière d’action, la philosophie des soupers-causeries n’est pas orientée vers la mise en place de procédures de grande ampleur nécessitant de grands moyens, mais en faveur des petites actions individuelles dont la multiplication finit par avoir un effet important. Pour répondre à la question : « que faire ? », plusieurs leviers sont possibles :

  • agir sur les profits des entreprises concernées
  • lutter contre la désinformation
  • faciliter l’action des lobbies environnementaux contrer les lobbies industriels

Le développement d’une agriculture non respectueuse de la santé et de l’environnement est lié à la recherche du profit, c’est donc lui qu’il faut viser, et là les consommateurs sont en position de force. Ce sont eux qui ont imposé l’étiquetage des produits, contraint les grandes entreprises à une plus grande transparence et obligé les commerces à proposer des aliments bio.

Les moyens adoptés pour la désinformation reposent sur des budgets faramineux de communication et de publicité, c’est donc par l’information et la transmission des informations qu’il convient de lutter. C’est là que les nouvelles possibilités de communication, par Internet notamment, ont leur rôle à jouer. Les soupers-causeries ont aussi été conçus dans ce but : partager l’information pour fonder sa propre opinion sans suivre les autoroutes de l’information.

Certains ont fait le choix d’interventions spectaculaires comme Greenpeace ou José Bové. Ces interventions largement médiatisées ont joué un rôle important à la fois de diffusion de l’information et de poil-à-gratter pour les politiques trop conciliants. Il est vrai que les méthodes, pas toujours légales, employées, peuvent choquer les esprits légalistes et avoir un impact contraire. Mais les conséquences de l’utilisation de ces méthodes illégales ont toujours été assumées par les différents acteurs et leur aspect spectaculaire et illégal a permis la couverture médiatique nécessaire à la diffusion des idées. Mêmes si les participants ne se sentaient pas prêts à réaliser de telles actions, ils jugeaient positivement les actions menées par des personnes qui en avaient le courage.

Les actions individuelles qu’il est possible de mener peuvent être très simples, comme le fait de manger local et de saison pour encourager la production locale en limitant les frais de transport et de stockage, et de ce fait en diminuant les dépenses énergétiques, etc. En fait, la question « que faire ? » renvoie à l’engagement que chacun se sent capable de mener, sachant que même celui qui paraît insignifiant est déjà opérant, s’il est suivi par plusieurs personnes.

Il est difficile d’aborder la question de la santé humaine sans évoquer la question de l’hygiène, voire l’obsession actuelle de l’hygiène. Le caractère sain d’un produit s’est déplacé de la composition du produit (avec le paradoxe souvent manipulé par l’industrie agroalimentaire que cette composition est incertaine pour un produit naturel et soi-disant maîtrisée pour un produit agroalimentaire), à ses conditions de production et d’emballage. Cela crée un nouveau facteur de dégradation de la planète qui est l’empilement des déchets. Cela permet de réaliser un nouveau parallèle avec la planète et le corps : des études récentes dans des hôpitaux américains ont décelé sur chaque nouveau-né des traces d’environ 7 métaux lourds différents, présents à l’intérieur des organes mais aussi sur les gènes, ce qui peut se traduire à terme par des mutations. Il n’y a pas que la planète qui est encombré de déchets industriels, notre corps aussi.

De manière plus directe, les agriculteurs et leur famille commencent à être malades du fait de leur exposition continue aux substances toxiques qu’ils utilisent pour leurs cultures. Leurs enfants commencent à naître avec des malformations.

Par ailleurs, l’élevage intensif a vu apparaître des comportements agressifs des animaux contre les éleveurs alors qu’ils n’existaient pas auparavant. Les éleveurs sont devenus des étrangers pour les animaux qui ne les reconnaissent pas et les agressent. L’une des règles tacites des élevages bio est d’attribuer des noms aux animaux adultes, comme autrefois, ce qui impliquent de les connaître et de créer une complicité entre l’éleveur et le bétail.

Le monde actuel a oublié qu’on pouvait élever de manière respectueuse des animaux destinés à notre alimentation. En cherchant à les chosifier, nous nous sommes chosifiés nous-mêmes. Les liens entre la santé de la planète et celle des hommes passent aussi par la santé des animaux. De nombreuses maladies humaines sont liées à la consommation par les êtres humains d’animaux malades ou mal soignés. Les éleveurs donnent des médicaments à leur bétail, à trop forte dose, ce qui fait que les substances actives se maintiennent dans la chair consommée par les personnes et provoquent des réactions d’antibiorésistance. Quand l’homme tombe malade, les antibiotiques qu’on lui prescrit ne sont plus efficaces car il en a déjà ingéré beaucoup dans la viande animale qu’il a consommée.

Il est très réducteur de considérer qu’on est ce qu’on mange, mais il est aussi réducteur de penser que l’homme est capable de se désolidariser de son environnement sans effet et sur lui-même et son environnement. Notre santé est en partie le reflet de la santé du monde dans lequel on évolue. C’est sur cette réflexion (et sur le dessert !) que le souper-causerie a pris fin.

Add comment 24 février 2007

Quels sont les freins à l’accession des femmes aux postes de direction ? SC du 09/02/2007

Signalons tout d’abord que les participants à ce souper-causerie étaient toutes des participantes, occupant ou ayant occupé des postes de direction et de management. De nombreuses réflexions sont issues de ressentis vis-à-vis d’expériences vécues et d’échanges avec des collègues, hommes et femmes. Ils se traduisent par des énoncés de type « les hommes ont tendance », « il semble que les femmes ». Dans notre esprit, ces énoncés ne traduisent pas des vérités intangibles, mais des généralités qui tout en présentant des contre-exemples se sont montrées particulièrement répétitives.

De plus, il apparaît parfois que les hommes et les femmes n’accordent pas le même sens aux mots. C’est ainsi qu’une femme va qualifier de « lâche » une attitude, alors qu’elle ne sera pas du tout ressentie comme cela par un homme. Dans certains cas, le même mot peut être employé dans un sens partagé, mais exprimera une connotation positive pour un sexe et péjorative pour l’autre. C’est ainsi qu’un reproche peut sembler à l’autre un simple constat, et inversement. C’est une source d’inspiration illimitée pour les articles de magazines traitant des relations hommes/femmes et il semble y avoir une forte stabilité dans la formulation des reproches adressés aux personnes de l’autre sexe. Ces différences sexuées dans l’utilisation du vocabulaire doivent sûrement traduire des positions différentes, mais génèrent aussi de nombreuses incompréhensions, qui se traduisent par des impasses dans la communication, jusqu’à l’élaboration de stéréotypes renforçant les positions. Nous avons essayé dans ce texte d’en tenir compte, mais un seul sexe était représenté et ce sont donc des positions féminines qui sont décrites. Evidemment, les commentaires (ou contre-propositions) masculins seraient particulièrement bienvenus.

Je souhaitais avoir l’occasion d’échanger sur les vraies raisons de la faible représentation des femmes aux postes de direction, au-delà des raisons classiques invoquées, qui selon moi, masquaient en partie la réalité et les moyens d’améliorer la situation. Au niveau du constat : les chiffres sont éloquents, malgré un fort aux de réussite scolaire, les femmes occupent dans les entreprises une faible part des postes de décision. Au niveau des explications : les raisons de type, « Il s’agit d’un complot des hommes contre les femmes » présente une vision caricaturale et erronée, qui induit l’idée qu’il faut lutter contre des volontés conscientes d’une partie de la société alors qu’il s’agit surtout de lutter contre des représentations inconscientes de toute la société, femmes comprises. En fait, la problématique de l’égalité professionnelle ne relève pas de la seule entreprise, mais surtout des valeurs de la société dans laquelle l’entreprise évolue.

Les freins sont connus et documentés :

  • Les stéréotypes sexuels, à l’œuvre chez les employeurs et les salariés : « Women take care, men take charge » ou « les femmes prennent soin, les hommes prennent en charge »
  • Les stéréotypes sexuels visibles dans le comportement des étudiants et étudiantes : le fait d’être fille ou garçon contribue à déterminer non seulement les choix des filières d’enseignement supérieur, mais aussi les manières d’étudier, les niveaux d’ambition scolaire-professionnelle ainsi que l’articulation temporelle entre les études et le reste de la vie sociale.
  • L’absence d’une volonté de certaines entreprises de combler ses inégalités et de permettre aux femmes d’accéder aux postes qu’elles méritent par leurs diplômes et/ou leur parcours professionnel.
  • Les systèmes d’évaluation des hauts potentiels réalisés quand les salariés ont 30 et 35 ans, alors que c’est souvent une période pour les femmes de léger retrait de la vie professionnelle,
  • La répartition du travail non rémunéré largement en défaveur des femmes avec un effet à double sens : si c’est un travail traditionnellement féminin, il n’est pas nécessaire de le reconnaître ou de le rémunérer ; si un travail non rémunéré est à faire, c’est à la femme de le faire, quitte à sacrifier son travail rémunéré.

Les conséquences sont connues :

  • Le plafond de verre : pas de femme à partir d’un certain niveau de hiérarchie.
  • Les parois de verre : pas de femme dans les filières considérées comme stratégiques (finances, production)
  • Le plancher collant : pas d’avancement proposé aux femmes et parcours promotionnel ralenti.

Mais certaines femmes arrivent à ces postes de direction, elles deviennent même représentante du patronat ou de l’association des anciens élèves d’une des plus prestigieuses écoles de commerce. Elles soulignent souvent l’implication de leur conjoint (quand elles en ont), parfois de leur entreprise, l’utilisation de moyens souvent utilisés par les hommes comme les réseaux professionnels, leur détermination, mais toujours elles évoquent un parcours du combattant où le fait d’être une femme a compté, souvent comme un frein.

Il serait souhaitable que les entreprises puissent offrir à des femmes des postes de direction qui leur conviennent et pas seulement ceux qui permettraient de disposer de tableaux de bord d’égalité professionnelle moins ridicules que ceux d’aujourd’hui. Où sont les freins ? Comment les dé-serrer ? Quelle image de l’entreprise les femmes défendent-elles ? Est-ce qu’une nouvelle entreprise est en train d’émerger ? Cette nouvelle entreprise, ne répondrait-elle pas non plus aux aspirations de nombreux hommes en rupture avec une logique qui vise à exclure 50% de l’humanité du processus de décision et à favoriser les rapports de force au détriment des valeurs d’entraide ?

Par ailleurs, au-delà de l’étape même d’accession aux postes de direction, les participantes, parce qu’elles avaient elles-mêmes accédé à des postes de direction, voulaient aborder le sujet du choix de rester ou non à un poste de direction. Pour ma part, ce fut un véritable choix de quitter un poste de direction et d’abandonner une trajectoire de « carrière » qui devait me mener à un poste de comité de direction. Je me suis entièrement retrouvée dans une phrase d’un rapport cité ci-après : « les entreprises signalent une augmentation importante du nombre des départs des femmes ayant accédé à la direction. Contraintes de se couler dans un moule rigide et de sacrifier au passage une trop grande part de leur identité et de leurs idées personnelles, elles finissaient par trouver que le jeu n’en valait pas la chandelle. »

Plusieurs documents accessibles sur Internet apportent des éclairages très pertinents sur le sujet. Un des principaux est l’étude de février 2004 de l’ORSE (Observatoire sur la Responsabilité Sociétale des Entreprises) : « l’accès des femmes aux postes de décisions dans les entreprises ». Ce document qui dresse un constat au niveau international est structuré en trois parties. Après une introduction qui précise la faible représentation des femmes aux postes de décisions, il propose des explications possibles sur cette situation, puis il décrit les différents dispositifs mis en place pour améliorer cette situation, et enfin décrit les opportunités pour les entreprises de favoriser l’accès des femmes aux postes de direction. Le même site (www.orse.org) met en ligne le répertoire des pratiques d’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes dans l’entreprise qui présente des pratiques innovantes dans ce domaine ainsi que les outils de suivi et d’évaluation nécessaires à leur mise en œuvre.

Une autre approche est proposée par le rapport de l’OVE (Observatoire National de la Vie Etudiante) de mars 2004 : « des meilleures scolarités féminines aux meilleures carrières masculines » qui montre comment les différences de comportement entre les étudiants et les étudiantes « préparent » les différences de carrière. Il est accessible à : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/054000406/index.shtml.

Les analyses sur l’articulation des temps sociaux disponibles sur le site http://www.conciliationdestemps.fr/web/index.php montrent en quoi la problématique de l’égalité professionnelle dépasse largement l’entreprise et la scolarité dans le sens où elle s’enracine dans des éléments sociétaux aussi fondamentaux que la conception des temps sociaux. Un document de synthèse est accessible dans l’onglet réalisations, sous la rubrique comprendre qui s’intitule « conciliation des temps : état des lieux ». On le retrouve sous une forme résumée et particulièrement claire dans le chapitre 2.1. du « guide du formateur Timetis » accessible sous la rubrique se former et agir.

Le rapport de l’OVE met en évidence deux points qui semblent particulièrement importants. Le premier est que les résultats estudiantins sont largement corrélés avec le travail fourni par les étudiants et étudiantes. Ainsi les résultats souvent meilleurs des étudiantes dans les premiers niveaux s’expliquent par un plus grand investissement scolaire, puis les résultats deviennent plus équilibrés dans les niveaux suivants parce que l’investissement des étudiants devient aussi important que celui des étudiantes. Le deuxième est que les stratégies adoptées par les étudiants et étudiantes dans la recherche de travaux rémunérateurs au cours des études présentent de fortes différences. Les étudiants recherchent des stages leur permettant de couvrir deux objectifs : obtenir une rémunération et disposer d’une première expérience dans le monde professionnel. Les étudiantes ne visent pas tout de suite l’intégration dans le monde professionnel et financent leurs études par des travaux sexués de type ménage et garde d’enfants sans rapport avec la formation qu’elles suivent et qui surtout ne se traduisent par aucune intégration au monde professionnel. Tout se passe comme si les étudiants adaptaient leur comportement à leur objectif final : investissement scolaire dans les moments les plus pertinents et préparation anticipée au monde professionnel alors que les étudiantes suivaient des comportements plus normés socialement : travailler régulièrement et rechercher des rémunérations dans des travaux traditionnellement féminins.

Une participante avait ainsi remarqué que lors de sa scolarité, les étudiantes avaient tendance à s’orienter vers des secteurs connus du grand public, alors que les étudiants pouvaient décider très tôt de s’investir dans des carrières moins médiatisées. En clair, les étudiantes voulaient travailler dans la grande distribution ou dans les cosmétiques, dans des métiers « visibles » qui correspondaient par ailleurs à des secteurs sexués, alors que les étudiants étaient eux attirés par des carrières dans des groupes industriels inconnus du grand public. C’est comme si les étudiants avaient une idée plus claire de la réalité du monde professionnel alors que les étudiantes ne l’appréhendaient qu’à travers ce qui en transparaissait dans la société.

Pour cette même participante, un cycle semble se développer pour les carrières féminines :

  • Une première période se caractérise par une forte volonté de réussir, de se prouver quelque chose ; c’est souvent une période de fort investissement dans le travail. Elle s’achève dans la plupart des cas par l’accession à une réelle autonomie et un contexte de sécurité économique.
  • A ce moment, on constate souvent un décrochage parce que les femmes ont l’impression que leur réussite, si elle doit se poursuivre, va se traduire par une perte d’identité, sans aucun enjeu derrière.

D’après elle, cette perte d’identité n’est pas ressentie uniquement par les femmes, mais aussi par les hommes. Seulement, ils n’appréhendent pas les enjeux de la même manière et, pour eux, le jeu en vaut quand même la chandelle.

Une réflexion était partagée par l’ensemble des participantes : nous ne savons pas ce qui motive les hommes au pouvoir. D’un point de vue féminin, certains hommes dans des postes de direction agissent d’une manière qui semble incompréhensible, voire inacceptable. Les femmes peuvent exprimer des phrases comme :

  • « les hommes avalisent des arbitrages promotionnels ou salariaux injustes sans que cela leur pose problème »
  • « Ils réalisent sans hésiter des actions pour lesquels ils ne sont pas d’accord sans toujours chercher à présenter leur point de vue »
  • « Ils se plaignent régulièrement de ce qu’ils doivent endurer, mais ne font rien pour faire évoluer la situation »
  • Etc.

C’est interprété par les femmes comme le fait que ces points (l’équité, la défense d’un point de vue différent, le fait de devoir accepter des revers, etc.) ne semblent pas particulièrement importants aux hommes par rapport à la valorisation qu’ils retirent du fait d’occuper un poste de direction. Les femmes semblent plus promptes à présenter leur point de vue, notamment quand il diverge de celui de la direction, et à apparaître ainsi comme des empêcheuses de tourner en rond, voire des personnes plus intéressées par des détails que par l’essentiel.

En revanche, les femmes peuvent être impressionnées par la capacité des hommes de se réserver le temps qu’il faut pour réaliser une action bien précise qui leur tient à cœur, tant dans la vie professionnelle que dans la vie privée. Ils sont ainsi capables de trouver du temps pour eux-mêmes dans des situations où les femmes n’arrivent pas à le faire. Par exemple, une femme en train de garder des enfants constate souvent qu’elle n’a pu consacrer aucune seconde à elle-même. Dans la même situation, un homme semble capable à la fois de garder les enfants et de lire l’intégralité de son journal. C’est la capacité de préserver un temps personnel qui semble en jeu ici. La femme semble avoir intégré dans son comportement l’idée que son temps ne lui appartient pas tant que cela et qu’elle se doit de répondre aux sollicitations externes, a fortiori quand cela concerne des rôles traditionnellement féminins comme la garde des enfants. Quand elle garde des enfants, elle considère qu’elle se doit de répondre à toutes leurs demandes. L’homme, en revanche, est tout à fait capable de concilier la garde des enfants avec son souhait de lire le journal et signifiera aux enfants qu’il n’est pas entièrement à leur disposition. Derrière les différentes attitudes, on retrouve le modèle traditionnel, où la femme est à la disposition des enfants et des parents âgés avant de pouvoir disposer de son temps à elle.

Cette différence d’attitude n’est pas sans conséquences. Les hommes paraissent supporter plus de choses car ils savent mieux se ménager du temps pour se faire plaisir, ils réussissent à s’octroyer des compensations, et une fois sortis de l’entreprise, ils se sentent libres de gérer leur temps. Les femmes acceptent moins de choses en entreprise, car de retour chez elles, elles vont souvent se retrouver avec de nouvelles contraintes, pas beaucoup de plages de liberté, qu’elles auront en plus du mal à préserver. Les hommes semblent plus capables de gérer des tranches de temps différents et de fonctionner avec des phases étanches de disponibilité mentale : un temps pour le travail dédié aux seuls objectifs de l’organisation, un temps pour les loisirs dédié à eux seuls ou à leur famille, sans pollution de l’un par l’autre.

La gestion du temps de type masculin se retrouve dans des méthodes organisationnelles comme le fordisme, avec un temps homogène, séquencé en tâches distinctes. C’est à partir de modèles semblables qu’ont été construites les méthodes de gestion qui se sont longtemps imposer dans les entreprises. Tout cela influe évidemment sur la capacité des femmes de s’intégrer dans des modèles définis par les hommes en cohérence avec leur mode de pensée. Mais la tendance est en train d’évoluer du fait de l’émergence des nouvelles technologies qui tendent à favoriser les relations en réseau plus que les relations hiérarchiques et où le modèle de relations gagnant-gagnant tend à prendre le pas sur le simple rapport de force. La relation client-fournisseur par exemple évolue de plus en plus vers des accords de partenariats où les notions de fidélité, confiance, information réciproque sont plus valorisées que l’imposition pure et simple. Ces évolutions pourraient bénéficier aux femmes, dans le sens où elles sont plus à l’aise dans ce type de relation que dans la relation hiérarchique traditionnelle.

Une des caractéristiques des hommes, ressentie par toutes les femmes présentes, est leur goût prononcé pour les signes extérieurs de pouvoir et de richesse. Le statut lié au modèle et à l’équipement de la voiture de fonction semble capital. Les réunions professionnelles de commerciaux sont particulièrement éclairantes pendant lesquelles le sujet « voiture » est toujours abordé très longuement. Et ce ne sont pas les fonctionnalités de la voiture liées au métier de vendeur qui sont en cause, mais leur puissance, leur équipement, etc. Les négociations sur le changement de voiture semblent plus importantes que celles concernant les objectifs.

Un autre signe de pouvoir qui semble préoccuper plus les hommes que les femmes concerne le nombre de personnes dirigées. Pour toutes les femmes présentes au souper-causerie, cette notion est tout à fait indépendante de l’intérêt du poste. Mais les hommes semblent plus attirés que les femmes par des postes impliquant le pilotage d’équipes importantes de personnes ayant la même qualification. Les femmes trouvent en revanche plus gratifiant les postes avec moins de personnes à gérer mais des qualifications diverses qui obligent à prendre en compte plus de situations particulières.

Les hommes et les femmes ne semblent pas non plus partager une vision commune du management, en tout cas, ils n’appréhendent pas de la même manière leur rôle vis-à-vis de leurs équipes. Les femmes ont tendance à considérer que leur rôle consiste à aider les gens à progresser dans leur vie professionnelle, à développer leurs compétences et à faire en sorte qu’elles se sentent bien à leur travail. Elles cherchent à identifier les attentes de leurs équipes, voire à les imaginer quand celles-ci n’existent pas vraiment. C’est une vision qui peut apparaître maternelle. Les femmes ont souvent l’impression que pour un homme, le fait de manager les équipes revient surtout à exercer du pouvoir, transmettre les ordres issus de la hiérarchie, dicter des tâches, imposer des décisions sur des personnes, c’est sûrement ce qui fait du nombre de personnes gérées un indicateur aussi important. Les femmes envisagent plus souvent la fonction de management comme entraînant des devoirs vis-à-vis de leurs équipes, alors que les hommes privilégient leur rôle de transmission des ordres hiérarchiques.

En cas de difficultés de management, les femmes ont souvent tendance à rechercher là où elles ont échoué, alors que les hommes incriminent plus facilement les équipes ou les conditions extérieures que leur propre management.

Ces constats sont liés aux conceptions des dirigeantes, mais trouvent aussi leur écho dans la manière dont les équipes considèrent leur manager selon qu’il est homme ou femme. Une des participantes a assuré la direction d’un établissement dans des conditions très difficiles en matière d’emploi. Les salariés sont surtout des femmes à faible niveau de qualification, elles connaissent toutes des situations sociales difficiles : famille monoparentale, revenus faibles, logements exigus. Le turn over est important car il y a de nombreux établissements du même type dans les environs, et compte-tenu des faibles revenus de la profession, les salariées choisissent facilement de changer d’établissement pour se rapprocher de leur lieu d’habitation. Une salariée qui a besoin d’une avance ou d’un changement d’horaire n’exposera de la même manière ses besoins à un homme et à une femme directrice qui a des enfants. Entre deux femmes, des liens d’empathie et de solidarité vont s’établir et vont créer un rapport différent.

Du point de vue de la hiérarchie, les femmes managers peuvent apparaître un peu trop préoccupées par la situation de leurs équipes et ne pas assez bien jouer le rôle de courroie de transmission. Elles vivent mal leurs difficultés. L’homme a tendance à mieux les vivre tant qu’ils répondent aux résultats définis par la hiérarchie qui vont leur permettre de gagner une promotion. Les femmes veulent répondre à un objectif plus large que celui qui leur est alloué alors que les hommes sont plus capables de concentrer leur énergie sur un seul but.

Au fur et à mesure de l’évolution professionnelle, la composante management diminue en importance : plus les équipes sont grandes, plus le management devient indirect et moins impliquant. A l’inverse, la complexité augmente, ce qui n’est pas pour déplaire aux femmes.

Récemment des tests de gestion de la complexité ont été menés avec des hommes et des femmes. Il a été demandé à des personnes de réaliser en 20 minutes une liste d’actions très diversifiées qui nécessitaient au moins 30 minutes de réalisation avec une planification serrée. Les femmes ont montré de meilleures capacités que les hommes dans ce type de test où il s’agit d’articuler plusieurs temps et de concilier des tâches de nature différente. Les hommes réussissent mieux quand ils disposent d’un temps alloué à une seule tâche, où la complexité existe aussi mais est interne à la tâche. Beaucoup de collègues femme indiquent d’ailleurs qu’elles travaillent beaucoup mieux quand elles traitent plusieurs choses à la fois ou qu’elles sont soumises à des perturbations externes, que quand elles disposent d’une plage de temps dédiée à un seul dossier.

Toutes les participantes étaient d’accord avec le fait que certaines femmes gèrent leur carrière selon un modèle plus masculin se focalisent clairement sur la seule réalisation de leurs objectifs. Elles adoptent un mode de pensée masculin qui leur semble mieux adaptée à la réussite. C’était, nous semble-t-il, une quasi-obligation pour la première génération des femmes qui ont accédé à des postes de direction. Ces pionnières ont ouvert la brèche et ont permis à d’autres femmes de réussir sans adopter pour autant une attitude entièrement masculine. Nous sommes au niveau de la deuxième génération de femmes accédant aux postes de direction et l’impression est que ces postes sont maintenant ouverts aux femmes féminines, assumant des tendances considérées comme masculines, comme un sens aigu de l’autorité. C’est une avancée, le féminin n’a pas à être relégué ou abandonné pour réussir. Mais l’objectif pour la troisième génération serait de se voir ouvrir les postes de direction sur une base plus féminine, où le sens de l’intérêt général serait plus important que le goût du pouvoir.

En tant que directrice, il est possible d’avoir sa propre conception des rapports avec les équipes et les fournisseurs, rapports qu’on n’envisage pas selon le seul modèle du rapport de force. Et bien, cette conception n’est pas si facile à traduire dans les faits car l’organisation semble conspirer à maintenir le modèle général, « masculin ». Voici un exemple de situation réellement vécue : une directrice vient d’être nommée à son poste. Son assistante de direction continue de fonctionner selon ses habitudes, en respectant les modes de fonctionnement du prédécesseur, sans imaginer qu’on souhaite les voir évoluer. L’assistante décide de convoquer des fournisseurs ou des partenaires à des entretiens sans en parler avant à la directrice. Quand cette dernière s’interroge de la raison invoquée pour le rendez-vous, l’assistante se fait vague et finit par dire que ce sont les fournisseurs qui ont sollicité le rendez-vous. Certaines assistantes (le métier reste encore essentiellement féminin) ont en effet tendance à confondre le pouvoir du directeur avec sa capacité à convoquer des personnes, et comme ce sont elles qui sont chargées des convocations, elles peuvent confondre ce pouvoir avec le leur. Face à une directrice qui ne revendique pas ce pouvoir sur les autres, elles font en sorte de le revendiquer en son nom. C’est réellement déplaisant quand la politique visée par la directrice est de justement faire évoluer ces rapports de force en des rapports de partenariat, où les relations sont moins codées. Il est vrai que cette conception est de plus en plus partagée par des hommes, mais elle dénote quand même d’une vision plus féminine des rapports entre personnes.

Cet exemple nous a conduit à évoquer les relations qui ont été souvent décrites et souvent caricaturées entre un directeur et son assistante. Le modèle est souvent considéré comme dérivé directement du couple, jusqu’à ses connotations sexuelles, fantasmées ou réelles d’ailleurs. Or ce modèle, force est de constater, qu’il s’applique aussi entre une directrice et son assistance. Un directeur quel que soit son sexe peut voir son travail grandement facilité ou au contraire entravé, en fonction des relations qu’il entretient avec son assistante. Et là, le modèle sexuel ne fonctionne pas. Même si ce point semble s’éloigner du sujet du souper-causerie, il nous semble important de signaler que les analyses sexuées habituelles sont souvent battues en brèche dans la réalité alors qu’elles servent trop souvent à justifier des idées erronées sur les rapports entre homme et femme dans une entreprise. Et c’est l’amalgame de toutes ces idées erronées qui peuvent se traduire par le fait que les femmes sont écartées des postes de direction.

Pour en revenir au sujet des freins à l’accession des femmes aux postes de direction, nous avons abordé le sujet de la féminisation de certains secteurs, comme la communication, ou la direction des ressources humaines. Ces secteurs sont le reflet de ce qu’on a appelé les « parois de verre ». Les femmes semblent s’orienter vers des métiers facilement compréhensibles par toute la société à l’extérieur de l’entreprise. Ils sont identifiables même quand on ne connaît pas le fonctionnement de l’entreprise. Ce sont des choix orientés vers des métiers proches du quotidien, et en sens plus concrets, dans lesquels il est peut-être encore moins facile de ne pas se laisser déborder par des préoccupations plus personnelles que professionnelles.

Pour en revenir au rôle des hommes dans l’accession des femmes aux postes de direction, il me semble important de parler du rôle des collègues homme, c’est-à-dire des hommes qui sont au même niveau hiérarchique et donc souvent de la même génération et qui ne sont pas décideurs. Dans mon cas, ce sont toujours mes collègues masculins qui les premiers ont évoqué la discrimination sexuelle quand je ne comprenais pas une décision d’avancement à mon égard. Contrairement à certaines idées reçues, ce n’est pas l’explication la plus facilement avancée par une femme face à une déception professionnelle. C’est à chaque fois des hommes qui m’ont ouvert les yeux et m’ont donné l’énergie d’entreprendre les démarches pour faire connaître mon point de vue et parfois obtenir gain de cause. Il n’y a donc clairement pas un complot des hommes contre les femmes, en tout cas dans les nouvelles générations, même si on rencontre toujours des collègues misogynes. Les mentalités conscientes évoluent et une chance inespérée repose sur les grands patrons qui ont eux-mêmes des filles et qui commencent à intégrer la dimension du genre dans leur propre management en pensant à elles.

Par ailleurs, le souci plus prononcé des femmes d’instituer des relations saines entre les équipes, de se soucier de concilier tant que possible les contraintes privées et même de traiter les choses avec équité font que certaines personnes, hommes ou femmes, apprécient de plus en plus de travailler sous la direction d’une femme. De nombreux directeurs soulignent qu’ils recherchent de plus en plus le point de vue féminin avant de prendre une décision ou qu’ils connaissent bien les qualités des femmes en matière de gestion de projet.

Mais le discours sociétal est parfois pesant. Récemment Bill Gates est venu sur un plateau de télévision et le reportage consacré à sa vie racontait que les conditions de travail chez Microsoft étaient bonnes et que lui-même avait épousé une de ses employées (quel rapport ?). La formulation est plutôt choquante quand on sait que Bill Gates a épousé la directrice du marketing de Microsoft, qui était membre du comité de direction ! C’est ainsi que les médias, quand ils ont l’occasion de parler d’une femme directrice la présente comme une employée, chose qui semblerait inacceptable pour un homme.

En ce qui concerne l’attitude des femmes elles-mêmes à des postes de direction, les participantes étaient d’accord sur le fait qu’il semblait toujours nécessaire d’avoir plus de compétences qu’un homme pour être nommé à un poste. Sur ce sujet et pour développer une note d’humour, une féministe anglaise a répondu alors qu’on lui demandait : « est-ce vrai qu’une femme doit savoir faire deux fois plus avec trois fois moins de temps et moins de moyens pour réussir ? », « oui, c’est vrai, mais ce n’est pas un problème, car c’est tellement facile ».

Les nominations d’une femme ne se font pas à compétences égales ; une femme a toujours une marche de plus à gravir, que j’appelle la marche de légitimité. Elle doit souvent dès sa nomination se positionner face à ces collaborateurs directs qui méconnaissent parfois sa position réelle. Cela se traduit concrètement par un conflit inaugural, souvent très rapproché de la nomination, et qui, une fois résolu par une démonstration d’autorité, est le commencement de relations saines et professionnelles durables. Cette situation a été vécue par l’ensemble des participantes, presque à chaque changement de postes. Cela ne semble pas être le cas quand un homme prend son poste, où sa légitimité semble acquise dès son arrivée.

Cette marche à gravir devient un escalier quand par malheur une femme a appris à taper avec 10 doigts ce qui fait qu’elle est considérée comme une secrétaire, alors même que nombreux hommes ont aussi appris à le faire, mais l’ambiguïté n’est jamais présente dans leur cas. En réunion de travail avec des personnes rencontrées pour la première fois, il est fréquent que l’énoncé des titres de chaque participant ne suffise pas à faire comprendre qu’une femme est là en position hiérarchique supérieure. Les interventions féminines sont parfois à peine écoutées ou prises en compte par les personnes nouvelles, et seule une manifestation explicite d’autorité permet de se replacer dans la position hiérarchique qui est la nôtre. Ne pas être reconnue pour ce qu’on est de manière répétée est très difficile à vivre, et peu d’hommes en font l’expérience.

Plus généralement, la situation des femmes est d’autant plus difficile qu’elles traversent des épreuves que les hommes ne vivent pas. Les collègues masculins constatent ce qui se passent lors des réunions, et parfois apportent leur aide, mais ils ne sont pas impliqués directement et surtout ils ne ressentent pas l’effet répétitif. Il faut aussi souligner que la nomination d’une femme à un poste de direction s’accompagne encore souvent de nombreux fantasmes et délires verbaux, qui vont de « elle a couché » à « ça va être l’enfer de travailler pour une femme ». Très peu de voix s’élèvent même contre cette logorrhée qui tout en étant particulièrement déplacée n’est pas condamnée en tant que telle. Parfois même, ce sont ces réactions éventuelles qui vont devenir l’alibi pour ne pas nommer une femme à un poste de direction.

Pour ma part, je résume la situation d’une femme qui fait carrière en considérant qu’elle devient investie de valeurs viriles positives. Ce sont bien des valeurs positives, mais elles virilisent, et cela ne répond pas au désir de valorisation des femmes. Pour donner un exemple concret, il est clair qu’un homme directeur gagne en séduction, ce qui n’est pas du tout le cas d’une femme directrice, qui verra plutôt son « marché » rétrécir de manière drastique. De même, j’ai quitté un poste de direction et j’ai abandonné l’idée de continuer ma carrière quand je me suis rendue compte que continuer revenait à amplifier certains traits de caractères qui pour moi n’allaient pas dans le sens de la féminité. J’encourageais mes attitudes masculines au détriment de ce que je voulais être. Une femme qui réussit professionnellement se sent en position de choisir entre ce qu’elle souhaite et là où on veut l’amener. Cela ne semble pas être vécu de la même manière pour un homme, comme si la réussite semblait nécessairement coller à son désir. C’est à rapprocher du fait que sociétalement un homme a tout à gagner de la réussite professionnelle, alors que cela peut amener une femme à évoluer dans un sens qui ne lui plaît pas ou qui n’est pas valorisant pour une femme.

Parallèlement, les modèles sociaux ne valorisent les femmes que si elles sont capables de tout faire : une carrière, des enfants, rester mince et souriante. La femme doit être capable de réussir sur tous les fronts et si elle réussit sur un front et pas sur les autres, c’est qu’elle a renoncé. Le fait d’avoir des enfants est particulièrement emblématique. Il n’est pas acceptable qu’une femme n’ait pas envie d’enfants et si elle a fait carrière et n’a pas eu d’enfant, c’est qu’elle a sacrifié son désir d’enfant à sa carrière. Certaines participantes n’ont pas eu d’enfants, par choix personnel, elles n’en voulaient pas et n’ont absolument rien sacrifié. Dans les analyses sur le travail des femmes au niveau international, des modèles sont réputés non caractéristiques d’une réussite parce que le taux de fécondité avait baissé ! Le taux de travail féminin ne vaut que s’il ne s’accompagne pas d’une baisse de la natalité. C’est un discours extrêmement culpabilisant pour des femmes qui préfèrent ne pas avoir les contraintes liées avec des enfants tout en voulant mener leur carrière.

Dans le même sens, toutes les politiques de l’emploi utilisent les femmes comme variables d’ajustement. Cela se traduit notamment par le modèle du temps partiel essentiellement féminisé et source d’inégalité promotionnelle, dont les effets négatifs n’ont pas été pris en compte par la loi des 35 heures. Au contraire, un discours universaliste, c’est-à-dire ne faisant pas de distinction sexuée, a permis d’avancer au détriment des femmes, en permettant de négocier et de signer des accords au détriment des contrats à temps partiel. Il reste donc acté qu’une femme a le droit de travailler et de faire carrière que si elle s’engage à faire des enfants et à favoriser les conditions de travail masculines. Il apparaît ainsi que les politiques qui utilisent la famille comme cible sous-entendent un modèle de régulation interne à la famille, qui de facto favorisent l’homme. Au contraire les politiques qui ciblent l’individu et introduisent dans leur analyse la distinction sexuée permettent de proposer des mesures correctives et favoriser un travail féminin équitable.

L’analyse historique est là encore instructive. Une féministe anglaise a déclaré qu’on avait passé beaucoup de temps sur la « history » (son histoire à lui, en anglais) et pas assez sur la « herstory » (son histoire à elle). La patronne de Paris est Sainte-Geneviève qui a empêché l’invasion de Paris. Présentée comme une sainte, on oublie de préciser qu’en tant que patronne de Paris, elle gérait les finances et les activités de la ville comme le fait une mairie actuellement, que c’était en fait une femme qui disposait d’un pouvoir énorme et pas seulement une religieuse. De même, au moyen-âge, il y avait des prud’hommes et aussi des prudes femmes et le vocabulaire des professions était sexué. La révolution française a été dite « populaire » parce que les femmes y ont pris part, et les premières harangues révolutionnaires s’adressaient aux citoyens et citoyennes. Mais toutes les femmes révolutionnaires ont été désavouées par la suite, comme Olympe de Gouges, et sur décision politique des hommes alors au pouvoir, la langue française a été dé-féminisée.

C’est sur cette note féministe que le souper-causerie s’est achevée. Il pourrait sembler que la discussion s’était écartée du sujet, sauf qu’il est clair que la situation de la femme en entreprise reste le reflet de la situation de la femme dans la société et qu’il semblait donc important de l’aborder.

Add comment 21 février 2007

La nouvelle spiritualité – SC du 05/12/2006

L’idée de faire un souper-causerie sur le thème de la spiritualité, et plus précisément sur le thème de la nouvelle spiritualité, c’est-à-dire les nouvelles démarches prônées par des personnes, de plus en plus nombreuses, qui revendiquent pour leur équilibre une quête spirituelle, est né à la suite d’un précédent souper-causerie sur le thème de l’éthique et sur l’intérêt porté aux démarches de développement personnel.Le constat est que le terme de “ spiritualité ” qui semblait auparavant être utilisé dans des lieux et des sens très restreints, s’ouvre de plus en plus à des horizons nouveaux, pas toujours religieux dans le sens strict du terme, mais dans des cercles particuliers, des endroits vécus comme privilégiés par ceux qui les fréquentent où on peut parler de spiritualité en oubliant l’étiquette New Age, souvent péjorative. C’est ainsi un sujet qui est rarement abordé dans les lieux sociaux courant, mais qui semble prendre une place de plus en plus grande pour de plus en plus de personnes qui sont désireuses d’en parler, mais pas n’importe où et, et disons-le, surtout pas avec n’importe qui. C’est un sujet personnel et privé, mais sur lequel on aimerait échanger.

Pour ma part, c’est un sujet qui s’est imposé récemment, mais avec insistance, et qui m’apparaît aujourd’hui comme une orientation fondamentale, dans ma vie de tous les jours et pas seulement comme sujet de société. Ce qui a déclenché cet intérêt, c’est intellectuellement la découverte du lien très fort entre le rejet de la spiritualité et la mise à distance du corps dans la civilisation occidentale à partir des Lumières. Descartes a posé le principe de la séparation du corps et de l’esprit, du matériel et du spirituel et même de l’émotion et de la raison, en dévalorisant le corps, considéré de l’ordre de l’animal, et en attribuant à la raison la caractéristique principale d’humanité. Cette distinction a permis l’émergence de la science et le développement de tous ses succès, mais aussi l’envahissement du champ social par des principes de rationalité, au détriment d’autres principes, plus liés à l’affect et même au raisonnable (le cœur a ses raisons que la raison ignore).

Aujourd’hui, le retour de la spiritualité peut être considéré à travers l’émergence directement dans le champ scientifique le plus pointu comme la mécanique quantique de questions philosophiques et métaphysiques, la confrontation avec des sociétés souvent orientales qui ont adopté la science mais sans lui octroyer tout le champ social (Chine, Inde), mais aussi les conséquences de décisions soi-disant étayées sur des bases scientifiques qui apparaissent aujourd’hui comme catastrophiques (réchauffement de la planète, manipulation du génome humain, etc.), sans parler du développement d’un sentiment de détresse qui se traduit par des dépressions, des dérèglements de plus en plus nombreux des systèmes immunitaires, des désordres sociopathologiques en augmentation et dans ses formes les plus bénignes par un fort sentiment de vide intérieur.

Il semblait pourtant d’un point de vue philosophique que l’émergence de la physique n’a jamais visé la disparition de la métaphysique, alors qu’il peut sembler que c’est ce qui est arrivé. Ces réflexions m’ont conduit à une vision en creux de la spiritualité, comme étant quelque chose qui semblait faire défaut à nos sociétés.

Mais ce qui m’a permis d’aborder la spiritualité d’une manière plus directe a été la découverte du lien entre la spiritualité et le corps à travers un stage appelé “ résonance sonore ” animé par Iégor Retznikoff qui traitait de “ l’intonation juste ” et de la manière dont on peut l’appréhender à travers une écoute attentive du son chanté : la note, mais aussi et surtout ses harmoniques naturelles. Cette notion d’intonation juste, et par extension du “ mode ” qu’il convient d’adopter en fonction des différents chants, est présente dans toutes les cultures de chant sacré et ne s’est éteinte en occident qu’avec l’invention du piano, ou clavier tempéré, permettant le développement de la polyphonie au détriment de la justesse monophonique. En résumé, le chant antique occidental ou contemporain dans de nombreuses traditions orientales est un mode d’accès au sacré : “ spir ” dans esprit et respirer vient de la même racine. Le souffle, et à travers lui la vie, tel qu’il s’exprime notamment à travers le chant, est synonyme d’esprit. Les parties du corps animées par ce souffle entrent en résonance avec le monde sacré. L’article “ résonance sonore ” présent sur le blogue détaille ces questions.

Pour les participants de ce souper-causerie, la difficulté de parler de spiritualité est liée à la confusion fréquente qui est faite entre spiritualité et superstition, comme si toute quête spirituelle devait s’accompagner de croyance dans des histoires, réactivés par des rites qu’ils conviendraient de reproduire scrupuleusement.

La spiritualité traduit pour certain un esprit de rébellion contre la logique de tout expliquer. Le spirituel, c’est le bonheur de mener une recherche qui n’a pas de réponse, qui ne vise pas à poser un point final. La métaphysique vaut plus pour le cheminement que pour le résultat, alors qu’une démarche strictement rationnelle (ou rationnelle seulement) vise principalement au résultat. Avoir une démarche spirituelle, c’est se donner le choix de suivre une démarche sans résultat, une démarche qui ne vise pas les pourquoi, une démarche où le chemin vaut en soi. La spiritualité ne vaut pas comme une solution, elle vaut car elle n’offre pas de solution mais un questionnement. On aboutit quand même sur quelque chose, on n’aboutit jamais à rien dans une recherche spirituelle, on atteint toujours quelque chose, mais qui n’est pas de l’ordre d’une réponse.

Pour les participants au souper-causerie, c’est une recherche qui propose de prendre du temps pour soi, du temps qui est alors pris sur le collectif. C’est une démarche qui n’est jamais collective en fait, et qui n’est pas transmissible. C’est aussi en cela qu’elle n’a pas de résultat, car elle ne se traduit pas par un savoir ou une expérience qu’on peut mettre directement à disposition de la collectivité. Une expérience spirituelle est forcément instransmissible. Ce qui est en question, c’est soi-même dans une recherche spirituelle. Le titre du souper-causerie renvoie à cette notion : la tarte à la crème renvoie au collectif, au sociologique. En essayant de partager directement une expérience mystique, elle perd de son contenu.

La spiritualité est donc considérée comme une expérience individuelle. Quel est alors son rapport avec la religion ? La religion relève en effet du collectif. Les religions sont des institutions. Même si elles se sont souvent opposées à des formes institutionnelles contemporaines de leur émergence, elles deviennent des institutions. Alors qu’on considère souvent que le spirituel devrait être une composante essentielle du message religion, il semble que ce n’est pas ce contenu spirituel qui est mis en avant, mais surtout les contraintes et diktats institutionnels. Les religions sont beaucoup critiquées et certains prédisent leur disparition, alors qu’on constate leur crispation à travers des positions aussi extrémistes que le terrorisme.

Certains faits témoignent d’une diminution de l’activité religieuse, comme la diminution importante du nombre de prêtre dans la religion catholique, alors qu’on constate dans le même temps, et dans cette même église catholique, une augmentation importante du nombre de retraites, de séminaires d’isolement spirituels. Cela semble traduire en fait, une réorientation de la pratique, du collectif vers l’individuel. C’est comme si le sentiment spirituel devenait plus vivace, mais sans que cela profite aux religions dans leur partie institutionnelle. Les religions qui apparaissaient auparavant comme le lieu “ naturel ” du spirituel, ne sont plus envisagées que sous leurs aspects institutionnels les plus détestables. Ainsi la pratique démonstrativement religieuse diminue alors que l’intérêt pour le spirituel se maintient et s’épanouit dans des retraites, des lieux plus retirés, dans le cadre d’une pratique plus “ intime ”. Les religions se sont éloignées de la spiritualité dans leur message et la culture religieuse qui se répand n’a plus la forme d’une culture spirituelle. Le problème des religions est de concilier une aspiration spirituelle, individuelle, à une institution obligatoirement collective. Aujourd’hui, il semblerait que le spirituel ait été oublié et que cela entraîne l’affaiblissement des religions qui ne deviennent plus que des églises vides.

Les scientifiques, qui sont censés être les défenseurs de la rationalité sont plutôt moins athées que le reste de la population. A un certain niveau de science, et notamment en physique quantique, se pose la question de croire ou de ne pas croire. “ Le monde est absurde, autant y croire ”. Les chercheurs en physique quantique savent qu’ils doivent prendre une position. Ils ressentent de plus en plus un besoin de disposer de choses qui ne s’expliquent pas, qui relèvent en fait du choix individuel, du spirituel ; l’important pour eux est que ce choix soit posé et explicité.

Pour les participants au souper-causerie, le sens spirituel est apparu dans leur enfance comme une question qui naît, quelque chose de fondamental et d’individuel. Ces questions, qui ne visent pas à l’obtention d’une réponse, apparaissent aussi nécessaires que les questions pratiques, qui elles attendent des réponses. La quête spirituelle est considéré comme un raccourci de la situation absurde dans lequel se trouve l’humanité qui est de chercher des réponses à des questions, alors que le gain résulte surtout dans le questionnement et le cheminement induit par le fait de se poser cette question.

Quel rôle ont joué les parents ? Pour tous les participants, un des parents a joué un rôle plus important que l’autre dans cette voie. Quel rôle a joué la religion des parents ? L’éducation religieuse peut jouer dans cette recherche spirituelle ; contrairement à certaines positions, la religion catholiques, sous sa forme actuelle, ne se présente pas comme un frein à la spiritualité, mais peut en donner le chemin. Quelque soit le chemin, l’important pour les participants est que l’enfant, ou l’adulte qu’il est devenu, ait trouvé son propre mode de questionnement.

En fait, ce qui est apparu au cours de la discussion, c’est que la démarche spirituelle relève fondamentalement d’un choix individuel, qu’il soit ou non promu, présenté ou pas par les parents. Dans la spiritualité, il y a adhésion, mouvement vers, ce qui nécessite une forme de liberté. Et parfois la religion qui devrait être porteuse de spiritualité, qui se pose comme le premier vecteur de la spiritualité, se positionne parfois comme un écran entre la spiritualité et les gens. La recherche de la spiritualité nécessite en fait des efforts individuels. Les religions font écran à la spiritualité car elles proposent souvent des solutions toutes faites, collectives, des rites à respecter, des étapes à suivre.

Les grands maîtres spirituels de toutes les religions s’expriment souvent sur le fait que toutes les religions se rejoignent dans la spiritualité. Dans les religions où les églises ont pris trop de place, les grands maîtres spirituels sont investis d’une mission intellectuelle et sociétale qui les détournent du message spirituel. La religion musulmane qui est née avec la volonté de ne pas institutionnaliser les prêtres, à l’inverse de la tradition catholique, semble se trouver aujourd’hui dans une situation où l’institutionnalisation semble extrême, où seul le collectif, et pas n’importe lequel, un collectif dogmatique a le droit de s’exprimer. Il est vrai qu’aujourd’hui, à l’instar de ce qui se passe dans la religion catholique, ce ne sont pas les courants à vocation spirituelle, comme le soufisme, qui peuvent s’exprimer le plus clairement.

Lors de ce souper-causerie, s’est posé aussi la question de la spiritualité en orient, où certains participants considéraient que la question n’existait pas, alors que d’autres voyaient dans l’absence de distinction opérée dans la culture chinoise entre le matériel et le spirituel, le naturel et le culturel la raison de cette apparente inexistence de la spiritualité. En effet, encore aujourd’hui, la distinction qui semble si évidente pour les occidentaux entre le monde matériel et le monde spirituel n’existe pas en Chine, sans que cela soit un frein à leur apprentissage des raisonnements scientifiques, à la leur mise en œuvre et à leur capacité de déposer des brevets. C’est cela aussi qui explique l’embarras occidental à définir le bouddhisme, et à l’utilisation de circonvolution du type le bouddhisme n’est pas une religion, mais une philosophie de la vie. C’est surtout une religion sans Dieu, c’est la promotion qu’une quête spirituelle qui se défend d’avoir besoin d’intercesseurs tels que Dieu. C’est la promotion d’une quête spirituelle individuelle.

La Chine n’est pas sans spiritualité, au contraire la spiritualité est en continuité avec le matériel. Les Chinois vivent dans un monde qu’ils considèrent comme complexe, où tout est en constante interaction avec tout. L’occident recherche l’univoque et promeut l’opposabilité des contraires, alors l’orient se plait dans l’équivoque et la continuité des substances. Ainsi un occidental va chercher à améliorer son âme à travers de belles pensées alors qu’un chinois l’alimentera aussi par des mets bien préparés, des émotions subtiles et des promenades. Le psychologue et logicien Richard E Nisbett présente dans son livre “ the geography of thought ” les études qui l’ont convaincu que les processus de pensée ne sont pas universels et qu’une dichotomie apparaît clairement entre l’esprit occidental et l’esprit d’Asie du Sud au niveau des processus de cognition. Cette position ne résulte donc pas d’une vision romantique, exotique ou ethnocentrique de la réalité.

En occident, l’influence des lumières est très apparente dans les différences entre le catholicisme et le protestantisme. Les catholiques croient à la transsubstantiation, réelle présence du corps du Christ dans l’ostie, et pas les protestants. Dans le catholicisme, il reste plus de traces d’une continuité entre le monde matériel et le monde spirituel que dans le protestantisme, où est visé la mise à distance du corps, le rejet de l’animalité au profit d’une ouverture vers les lumières. Les lumières ont plus éloignés les gens du corporel et du spirituel que les religions elles-mêmes comme certains le croient. Le Moyen-Age était religieux et le corps et le spirituel y avaient de la place, qui s’est beaucoup réduite ensuite. Avec le développement de la propriété privée et du capitalisme, l’intérêt s’est détourné de l’être au profit des choses. Le corps est devenu au mieux un instrument, dont il convient d’effacer toute trace d’animalité (odeur, poil, etc.) jusqu’à promouvoir un modèle idéal qu’il convient d’approcher.

L’occident a fondé une grande partie de son développement depuis les Lumières sur la dissociation corps-esprit, raison-émotion. Elle a permis la création de la science, les avancées techniques mais son revers apparaît aujourd’hui sous une forme de désarroi profond. Il est possible de considérer cela comme un obstacle épistémologique que la spiritualité permettrait de lever, en réintégrant la continuité corps-esprit, raison-émotion dans le champ social. La dissociation a permis des avancées extraordinaires, qu’il convient de conserver tout en réintégrant ce qui en fait les frais.

Au delà des religions, les participants ont considéré que d’autres éléments permettaient une approche du spirituel, et notamment le rôle de l’esthétique. L’émotion esthétique peut être considérée comme une expérience similaire ou introductive à l’émotion spirituelle, à l’expérience spirituelle. Il apparaît que la vérité présente aussi un intérêt limité, elle dépend de ce que tu trouves, au moment où tu le trouves. Elle ferme une question et ne laisse pas les voies ouvertes, comme le fait l’émotion esthétique. De même, la résolution d’un problème mathématique ardu est parfois capable de générer une émotion très forte, une forme de plaisir intense, qui est physique et esthétique. La résolution d’un problème peut être la préfiguration d’une expérience. L’aboutissement d’un raisonnement produit une émotion esthétique, spirituelle qui se traduit par une vraie joie, un appétit de vie qui se traduit au niveau du corps.

Une réflexion est apparue lors du souper-causerie sur le fait que l’occident n’a pas tant évacué la spiritualité, qu’il ne se donne plus les moyens de la reconnaître là où elle subsiste. Elle est plutôt dévalorisée, ce qui empêche de la reconnaître. Elle est suspecte. C’est comme si des expériences spirituelles sont vécues mais ne sont pas interprétées en tant que telles. Ensuite, au hasard d’une lecture, d’une description par de grands maîtres spirituels ou plus simplement par des écrivains sachant aller au-delà des mots, on s’aperçoit que c’est une forme d’expérience déjà ressentie, appréciée, voire recherchée, mais à laquelle on n’avait pas naturellement attribué le qualificatif de spirituel.

La spiritualité est considérée comme un constat d’échec, comme un refuge hors du monde réel dans les solutions toutes faites proposées par les religions. Pour y répondre, certains bricolent leur propre religion en prélevant des morceaux dans les différents corpus à disposition. Pour les participants, cela relève du constat d’une recherche réelle dans un monde qui n’a plus de repère à ce niveau-là. C’est le retour à un chemin individuel au détriment des solutions toutes faites et institutionnalisées.

Quel est le lien entre la laïcité et le spirituel ? La laïcité a affaire avec le social et n’est pas en contradiction avec spirituel. La position laïque est de s’opposer à la religion comme institution mais pas contre le spirituel. L’athéisme se positionne contre Dieu. Il a posé comme résultat définitif que Dieu n’existe pas. L’agnostique, lui, refuse la métaphysique. Il est dans la croyance absolue d’avoir une capacité de connaissance entière.

Le spirituel fonctionne comme une énergie vitale pour celui qui considère que cette quête est importante. Pour les autres personnes, c’est une question qui ne se pose pas, dans une approche qui apparaît comme une situation de négation totale, de déni. Mais une des caractéristique de la démarche spirituelle est que la profondeur ne se voit pas, ne s’exprime pas. Et les personnes qui sont animées par cette quête hésitent à en parler. C’est une aspiration qu’on veut taire ou exposer, mais l’avoir c’est se positionner comme humain. Pour certains, c’est la condition humaine.

Spinoza évoque une forme de connaissance qui vise à la profondeur, et en cela se rapproche de la quête spirituelle. Il s’agit du troisième registre de connaissance : au delà de la connaissance par ouï-dire, au delà de la connaissance acquise par le raisonnement et l’application de règles, se trouve la connaissance par intuition. Cette dernière est la plus profonde, elle est liée à une expérience spirituelle intérieure qui permettre de connaître les choses en elles-mêmes et pas à travers ce qu’on en a dit ou ce qu’on connaît de leurs propriétés physiques, mécaniques, etc.

Le monde contemporain a du mal à accepter cette connaissance intuitive, par ailleurs, très souvent considérée comme féminine, et vise à l’éradiquer. Il est à noter que l’intuition a souvent besoin de silence, comme de nombreuses expériences spirituelles.

En conclusion, pour les participants, il est vrai déjà intéressés par cette question, le spirituel relève du choix individuel à partir d’une posture sincèrement et profondément humaine. Ainsi la conviction intime est de l’ordre du spirituel, de l’humain, en liaison avec le corps, à partir d’une connaissance de l’intérieur qui ne s’exprime pas par des lois.

2 comments 13 décembre 2006

De l’éthique en entreprise – SC du 31/10/2006

Le souper-causerie a débuté par un tour de table sur les intérêts des participants concernant l’éthique en entreprise. Deux types de questionnement se sont dégagés : l’un concernant la définition de l’éthique et sa traduction dans l’entreprise et l’autre plus concret fondé sur des situations vécues où l’éthique semblait absente voire bafouée par les entreprises. Au niveau des questions, les plus fréquentes concernaient la nature des engagements que prend une entreprise qui se dit éthique et le lien entre l’éthique et le développement durable, entre l’éthique et le commerce équitable, entre l’éthique et les dispositifs comme le micro-crédit. Au niveau des situations vécues quatre cas concrets ont servi de point de départ :

  1. Le premier cas concerne une entreprise, agence de publicité qui est amenée à tenir des discours diamétralement opposés en fonction des clients auxquels elle s’adresse. Par exemple, il arrive que ces agences travaillent à la fois pour un pétrolier et pour une ONG en faveur de la défense de l’environnement. Et bien souvent, ce sont les contrats avec les grandes entreprises internationales qui assurent la rentabilité de l’entreprise. Ils vont lui permettre d’accepter de travailler gratuitement pour une ONG qui a peu de moyen. Cela va l’autoriser à communiquer sur ces réalisations “ désintéressées ” auprès du public pour se présenter ainsi sous un jour éthique. Mais dans ce cas, l’ONG, organisme sans but lucratif, se trouve à servir de garantie éthique à l’entreprise qui assiste les organismes lucratifs (sans but ?) dont elle combat les agissements. Comment qualifier la position de l’agence de publicité ?
  2. Un autre cas, qui peut être considéré comme un prolongement de la réflexion précédente, pose la question de la faisabilité de créer une entreprise qui n’aurait que des clients éthiques. Plus directement, jusqu’à quel point peut-on refuser des clients au nom de l’éthique quand on met ainsi en péril la vie de l’entreprise ?
  3. Un autre cas prend en compte les aléas de la vie d’une entreprise et le rôle que joue ses engagements éthiques face à ceux-ci. Comment croire les déclarations “ éthiques ” d’une entreprise quand ces principes sont balayés par un rachat, rachat rendu possible par une mauvaise prise en compte des risques d’OPA ? Que penser de l’éthique d’une entreprise qui a négligé de se donner les moyens de se protéger ?
  4. Le quatrième cas concernait la question de l’éthique dans les relations Nord-Sud. Un réseau d’entreprises, le réseau Archimède, s’est créé afin de développer le commerce équitable en tenant compte des expériences passées. En effet, le constat se dessine que 30 ans d’intervention des ONG dans les pays du sud n’ont pas freiné la croissance de la pauvreté dans ces pays. Se pose ainsi le problème des modalités d’intervention des pays développés en identifiant bien que le but aujourd’hui n’est plus d’assister mais de donner aux populations concernées le moyen de se prendre en charge elles-mêmes. La question de l’éthique est traversée par la problématique de l’interprétation occidentale d’une réalité culturelle différente, du filtre créé par les médias occidentaux sur ce qui se passent réellement dans ses pays et l’attitude parfois néo-colonialiste de l’aide apportée.

A ces cas concrets se sont ajoutés de nombreux exemples de comportement non éthique envers les salariés de l’entreprise, quel que soit l’affichage éthique réalisé par l’entreprise.

Lors du SC, une question est revenue à plusieurs reprise sous différentes formulations, mais qu’on peut résumer ainsi : l’éthique est-elle universelle ?

Si tous les participants considéraient que les différences de mentalité occidentale et orientale font penser qu’il y a une éthique occidentale et une éthique chinoise, ils n’interprétaient pas du tout de la même manière quelles étaient les caractéristiques propres à ces deux grands corpus culturels. Cependant, tous les participants convergeaient dans l’idée que la société moderne se caractérisait plutôt par une dévalorisation des positions éthiques au profit des positions économiques et que si l’éthique n’était pas universelle, elle devrait viser à l’être. Certains participants défendaient un idéal qui serait de trouver une charte éthique mondiale qui ait force de loi. Une autre position était de continuer de définir des lois internationales applicables à tous, tout en laissant à l’éthique le soin de combler les éventuels trous. Ainsi à la question : peut-on légiférer l’éthique, les participants n’apportent pas la même réponse. Pour certains, c’est l’éthique qui devrait faire la loi, pour d’autres les lois définissent le cadre et l’éthique permet de se prononcer sur ce qui a mal été précisé dans le cadre.

La question de la définition de l’éthique par rapport à la morale a été posée et deux visions différentes se sont dégagées :

  • une vision où l’éthique relève des valeurs, des principes et où la morale relève des règles établies en fonction de ses valeurs sous-jacentes. La morale serait donc la traduction des valeurs éthiques en règles de type “ tu dois ”, “ tu ne dois pas ”
  • une vision où l’éthique représente les règles que les membres d’une collectivité se donnent pour vivre ensemble, en opposition à une morale considérée comme plus individuelle. L’éthique naîtrait d’un consensus collectif sur les valeurs qu’une communauté déciderait de reconnaître comme celles qui l’animent. L’objectif serait alors de fusionner toutes les morales individuelles pour former une éthique selon un mécanisme remontant (bottom up) et pas descendant (top down) qui est souvent le mécanisme adopté en entreprise. Comme l’a dit un participant : l’éthique c’est un monde pour tous et pas un monde pour quelques uns. L’idéal est bien là d’arriver à une mécanisme universel.

Dans le prolongement de la vision collective de l’éthique, l’entreprise est une collectivité particulière qui en tant que telle peut se donner une éthique. Dans ce cas, quelles sont les limites d’application de cette éthique ? Là-aussi, deux positions se sont fait jour :

  • Une position est de réserver l’éthique dans l’entreprise aux relations avec les interlocuteurs habituels : les clients et les fournisseurs dans leur relation avec l’entreprise, les salariés tant qu’ils sont dans l’entreprise et pas en tant qu’individu à part entière. En prenant un exemple tout à fait réel, une entreprise “ sans tabac ” peut-elle interdire à ses salariés de fumer quand ils sont rentrés chez eux ?. L’important est, pour les tenants de cette position, de prendre en compte le fait que l’éthique de l’entreprise doit respecter l’espace privé.
  • Une autre position est de définir l’éthique de l’entreprise comme un moyen qui doit rayonner dans la société. C’est le cas du commerce équitable où c’est l’entreprise qui contribue à la diffusion d’idées éthiques dans la société à travers ses consommateurs. C’est une éthique “ contagieuse ”.

Dans le premier cas, le risque évoqué est que l’éthique devienne pression de plus sur les salariés, portée sur un principe qui rappelle la vision du “ je sais ce qui est bon pour toi et je te l’impose. ”.

Certaines entreprises pratiquent sans le dire un mode de management qui repose sur la pression psychologique pour forcer les salariés à se dévouer corps et âme à l’entreprise. Mais certaines d’entre elles ont fini par comprendre que cette logique pouvait se retourner contre l’entreprise du fait de salariés stressés. Elles ont donc opéré un retour de balancier complet sur ce sujet en fermant l’accès à l’entreprise à partir de 18h00 par exemple ou en interdisant le fait d’emporter son portable chez soi, mais parfois en maintenant l’obligation d’arriver à une heure précise.

Pour certains, c’est la seule manière d’imposer une vie normale à des salariés qui ont intériorisé la nécessité de travailler tard le soir et d’être toujours disponible. Pour les autres, c’est une contrainte de plus : au lieu de devoir rester tard, il faut partir tôt, quelle que soit l’organisation personnelle du travail du salarié.

Nous avons aussi abordé la question de la mise en place des chartes éthiques qui est souvent le vecteur par lequel les entreprises intègre l’éthique dans leur fonctionnement. Mais ces chartes sont-elles toujours éthiques ? C’est un point traité dans l’article “ les chartes éthiques sont-elles éthiques ? ”. Ces chartes sont souvent mises en place par la direction, donc imposées par la hiérarchie, et elles correspondent dans certains cas à une obligation réglementaire.

Elles comportent souvent un volet social, c’est-à-dire concernant les salariés. Mais est-il vraiment nécessaire d’avoir une charte éthique alors que le code du travail et le droit français visent déjà, et sans pour autant employer le terme éthique, à obtenir des entreprises un comportement éthique vis-à-vis de leurs salariés ?

Les chartes éthiques qui comprennent une partie alerte professionnelle, intègrent en fait un système qui se présente comme contraire à ce qu’on peut attendre d’une éthique, et ce dans les deux sens qu’on peut donner à l’éthique : la délation anonyme ne peut en effet ni être considérée comme une valeur, ni comme règle saine de comportement collective.

En fait, malgré l’emploi de l’expression charte éthique, on peut considérer que certains dispositifs sont plus à même d’apporter une dimension éthique à l’entreprise que la mise en place d’une charte. Ainsi, l’éthique peut être envisagée comme le respect des autres, à partir du moment où on obtient la réciprocité. Dans ce cas, l’éthique en économie serait le développement de la logique gagnant-gagnant ou win-win. Les jeux de simulations sur Internet ont ainsi montré en grandeur quasi-nature que l’entraide donnait de meilleures perspectives d’avenir à une organisaton que la concurrence acharnée. Une entreprise qui vise à mettre en place des relations win-win avec tous ses interlocuteurs serait éthique. Dans ce cas, l’éthique résiderait dans une attitude, une manière d’aborder les problèmes et pas dans une charte.

En abordant les liens entre l’éthique et les relations sociales, les participants ont été d’accord sur le fait que l’éthique a beaucoup à voir avec le social car c’est là que se situe le plus gros enjeu, c’est la vie concrète des salariés. Le constat général est que certaines entreprises sont (ou sont devenues) des lieux de coercition, de pression et d’affrontement. Pour certains participants, cette situation est mise en évidence maintenant que les cadres sont concernés, mais cela a souvent été le cas pour le bas de la hiérarchie mais personne ne s’en souciait. Dans tous les cas, à la question : donnez-nous un exemple de comportement non éthique de l’entreprise, tous les cas cités concernaient les relations sociales.

Sur la question posée sur les liens entre l’éthique du patron (ou de la direction) et l’éthique de l’entreprise, la position commune des participants est la suivante : globalement un patron non-éthique ne dirige pas une entreprise éthique, mais les pressions de son environnement peuvent le conduire à adopter un comportement éthique si elle sert ses intérêts économiques, et parfois ce comportement pourra le mener à adopter lui-aussi une position éthique. On retrouvait la position adoptée par certains participants sur le fait que l’entreprise pouvait, voire devait, servir à diffuser l’éthique dans la société.

Au niveau des liens entre l’éthique d’un individu et l’éthique d’une entreprise, est-ce que l’éthique d’une entreprise est un critère qui attire des salariés ? Pour les participants au SC, tous les salariés ne sont pas intéressés par l’éthique, mais peut-être que ceux qui y sont sensibles sont justement ceux qui permettront à l’entreprise de devenir ou de rester éthique.

La question peut aussi se poser différemment : faut-il rester dans une entreprise dont on ne partage pas l’éthique, ou dont on ne voit pas où se situe l’éthique ? Il faut tenir compte des contraintes financières qui peuvent exister. On peut aussi se poser la question différemment : quelle est mon éthique ? Quelle est l’entreprise qui correspond à cette éthique ? Que suis-je prêt à accepter pour être en accord avec mon éthique ?

Les participants ont aussi abordé la question de la vraie nature d’une position éthique. Pour certains, une position éthique se caractérise par une vision décloisonnée des actions où sont aussi pris en compte les chevauchements de ce qui est réalisé dans l’entreprise avec son environnement, par le fait de générer une continuité, une consonance entre toutes les actions menées. L’éthique, c’est de dépasser une vision point par point pour essayer de suivre les processus dans son ensemble, regarder au delà des idées toutes faites et appréhender ce qui se passe réellement derrière les apparences ou les habitudes.

Pour d’autres, il faut distinguer l’acte éthique de l’intention éthique. Il est tout à fait possible de réaliser des actes éthiques à partir d’un positionnement qui ne l’est pas, quand par exemple on vend des produits issus du développement durable pour augmenter son bénéficie en attirant un nouveau marché. La même action relève d’une intention éthique quand on vend ces mêmes produits pour des raisons de défense de l’environnement et de protection sociale en acceptant parfois de limiter ses marges. Dans les deux cas, l’action est éthique mais l’intention ne l’est que dans le second cas. Une entreprise qui se positionne comme éthique dans ses actes mais qui n’en a pas l’esprit peut vite trouver de bonnes raisons de se laisser glisser vers des actions qui sont de moins en moins éthiques. Dans ce cas, c’est l’intention qui semble donner un vrai caractère éthique durable à l’entreprise.

Récemment l’Oréal a racheté Body Shop par l’Oréal en s’engageant à respecter les principes de Body Shop. Pour les participants, Body Shop reste éthique même si certains clients vont s’en détourner par méfiance vis-à-vis de l’Oréal, mais en aucune manière, cela fait de l’Oréal une entreprise éthique. On peut en revanche penser que c’est comme cela que l’Oréal va se présenter.

Le commerce équitable est considéré comme éthique par tous les participants. Le problème concerne plus la multiplicité de labels qui s’en réclame et l’utilisation de critères différents derrière ces labels. Cela semble le contexte économique le plus avancé dans le domaine de l’éthique mais avec un problème de définition, donc de transparence. De plus, l’absence de critères communs rend impossible la définition de contrôles associés et permet de transformer un principe en valeur marketing sans contenu.

Le commerce éthique présente une autre caractéristique : les entrepreneurs qui ont une attitude profondément éthique ne communiquent pas toujours à ce sujet, tout simplement parce que ce n’est pas leur éthique de faire parler d’eux. A l’inverse, ceux qui ne le sont pas se présentent souvent comme éthiques à des fins de marketing.

Est-ce que le développement du commerce équitable sert le développement de l’éthique dans la société ? Cela semble vrai dans les relations commerciales vers les particuliers (B to C), mais plus complexe à évaluer dans les relations d’entreprises ou entreprise (B to B). Or c’est dans les relations entre entreprises que se site le véritable enjeu de la contagion éthique. Le commerce équitable se traduit par une chaîne de production et de commercialisation maîtrisée et raccourcie. L’enjeu du commerce équitable serait celui-là : un enjeu de chaîne complète, une vision holistique du commerce, cohérente avec l’approche gagnant-gagnant.

Diverses questions ont encore été soulevées de manière plus rapide que les sujets précédemment exposés. Elles sont reprises ci-dessous.

L’entreprise médicale pour qui l’éthique devrait être primordiale en ce qu’elle traite directement avec l’humain est vécue par tous les participants au SC comme paradoxalement un des secteurs les moins éthiques qui soient.

Y a-t-il un lien entre le produit commercialisé par l’entreprise et l’éthique ? Par exemple, le vin est-il un produit éthique, sachant que les fabricants d’alcool parrainent des fêtes avec des adolescents pour les habituer le plus tôt possible à leurs marques d’alcool, sachant qu’une corrélation a été établie entre la fidélité aux marques et l’âge de début de consommation. En fait les participants ont considérés que certains produits ne seront jamais éthiques (comme les armes) mais ce n’est pas pour autant la raison d’être d’une entreprise qui la rend éthique. Une ONG peut se révéler non éthique, dans son fonctionnement, dans ses méthodes, etc. et même dans son objet.

Peut-on refuser un client qui ne répond pas à notre éthique ? Il semble que cela relève du choix de l’entreprise en fonction de son positionnement et des circonstances. Mais est-on éthique en mettant en danger la pérennité de l’entreprise en ayant une exigence trop forte vis-à-vis de l’éthique de ces clients ? Il était clair pour tous les participants qu’une entreprise peut être lucrative et éthique. Un cas particulier est aussi représenté par le cas de l’avocat qui défend un dictateur ou un dangereux malfaiteur : soit c’est par choix de médiatisation, soit c’est par respect pour l’idée que tout le monde doit être défendu. Dans le deuxième cas, est-ce une position éthique ?

La concurrence est-elle un gage d’éthique ? Pour les participants, non. Mais en offrant le choix, elle offre une possibilité d’éthique que ne permet pas le monopole. Par ailleurs, un monopole n’est pas obligatoirement non éthique, notamment en fonction de son système de gouvernance.

Qu’est-ce qui constituerait le socle commun pour développer l’éthique dans l’entreprise ? Pour certains participants, c’est l’environnement car il est facilement consensuel et pour d’autres, c’est l’inverse car des activités ont obligatoirement un impact sur l’environnement et il est plus facile d’établir un consensus sur les facteurs humains. Pour tous, l’éthique repose dans la plupart des cas sur une prise de conscience, d’où qu’elle vienne. : sociale ou environnementale.

Le SC s’est terminé avec l’idée que le sujet, très vaste, n’a été qu’esquissé, que certains éléments pourraient faire l’objet de nouveaux soupers-causeries en fonction des prochaines demandes. Un participant a proposé le thème de l’implication spirituelle. De nombreux mouvements psycho-spirituels se sont développés, notamment dans le cadre de la quête de conscience. L’éthique a été définie à la fin du SC comme une prise de conscience, un prolongement pourrait être de discuter d’autres modalités de cette prise de conscience, et en particulier, le versant spirituel.

1 comment 2 novembre 2006

Relations entre art et entreprise – SC du 27/10/06

En introduction, signalons qu’une artiste en laque était présente lors de ce souper-causerie, ce qui nous a conduit à prendre la laque pour exemple dans de nombreuses réflexions.

La laque est en effet dans une situation particulière car c’est un art créé en orient, qui a été à la mode en occident mais qui ne l’est plus. Il n’est pas reconnu en tant que Beaux-Arts mais comme un métier d’art, ce qui le place dans une situation particulière par rapport aux autres arts plastiques. Pour beaucoup, la laque représente une idée du luxe un peu désuète (les briquets et stylos Dupont, les décorations des grands paquebots), ou au contraire des bols et des plateaux en plastique rouges et noirs, ou des souvenirs en nacre et coquille d’œuf rapportés du Vietnam, ou une tradition japonaise de production de superbes objets, copiés des anciens modèles, mais jamais comme un support de création utilisé par des artistes contemporains, jeunes et actifs. La laque, avec ses spécificités, a ainsi servi de fil rouge lors de ce premier souper-causerie.

Parler d’art et d’entreprise, c’est évoquer les rapports entre l’art et l’argent. Les revenus d’un artiste sont sensés provenir de la vente ou de la location de ses œuvres. Mais beaucoup d’artistes sont amenés à compléter ces revenus par une activité annexe, plus ou moins éloignée du monde de l’art, dans l’enseignement artistique ou non, ou comme créatif dans une agence de communication, etc. Et ses revenus doivent lui permettre de financer son processus de création (matière première pour les arts plastiques, répétitions pour le spectacle vivant, etc.). Certains dispositifs ont été aussi mis en place afin d’apporter des fonds supplémentaires à l’artiste afin d’aider ou de permettre le processus de création.

En plus des particuliers, les apporteurs de fonds sont :

  • l’Etat et les collectivités locales, à travers des subventions directes ou par l’achat d’œuvres par des organismes culturels tout ou en partie financés sur des fonds publics
  • les entreprises, directement ou via des fondations

Les arts sont-il égaux face à ces apporteurs ? Il semble que non. L’état et les collectivités locales, d’une part, et les entreprises, d’autre part, instrumentalisent l’art à des fins politiques dans le premier cas et économiques dans le second. Ce faisant, elles encadrent leurs interventions par des cahiers des charges souvent stricts, qui ne sont pas toujours cohérents avec la démarche des artistes et/ou les spécificités propres des arts. Elles orientent de ce fait la production artistique en jouant sur ses moyens de financement.

Les collectivités locales apportent des fonds aux institutions culturelles selon une orientation politique, et souvent avec des préoccupations d’aménagement de territoire. En effet, pour certaines régions en difficulté, l’art apparaît comme une force d’attractivité permettant à un territoire de se régénérer. Un des exemples le plus souvent cité est Bilbao où l’installation d’un musée aurait poussé la ville vers le haut en générant des activités et des emplois. C’est aussi une politique suivie dans différentes villes et région de France (comme Saint-Nazaire, Arras) de développer l’art pour réinvestir certains lieux laissés à l’abandon, engager un dialogue avec les habitants et si possible favoriser le retour d’un certain niveau d’activité économique. Cela peut prendre la forme du renouvellement des aménagements urbains ou se traduire par des opérations artistiques spectaculaires dans certaines villes ayant une faible réputation touristique afin de générer le tourisme. Tous les arts ne s’y prêtent pas.

L’Etat joue un autre rôle par sa puissance normative : en établissant une distinction forte entre les Beaux-Arts et les Métiers d’Art, il oriente une partie des fonds publics vers les premiers au détriment des seconds. C’est ainsi les artistes laqueurs ne sont pas considérés comme artistes et n’accèdent à aucun financement des DRAC.

Au niveau des entreprises, le mécénat peut être utilisé de plusieurs manières. Il peut être considéré comme simple outil de défiscalisation, et dans ce cas, son impact peut sembler le même que celui d’un achat par un particulier. Mais il peut aussi être utilisé comme vecteur interne ou externe de communication et dans ce cas, il est encadré par des règles strictes, définies par l’entreprise pourvoyeuse de fond, qui ne sont pas toujours cohérentes avec la position de l’artiste ou les conditions de création des œuvres.

En France, la loi de défiscalisation du mécénat permet aux entreprises de financer des “ organisations d’intérêt général ayant un caractère philanthropique, éducatif, scientifique, social, humanitaire, sportif, familial, culturel ou concourant à la mise en valeur du patrimoine artistique, à la défense de l’environnement naturel ou à la diffusion de la culture, de la langue et des connaissances scientifiques françaises. ”. L’Etat offre aussi des déductions fiscales pour des acquisitions d’œuvres originales d’artistes vivants. Cette orientation sur les œuvres d’artistes vivants et est un vecteur important de diffusion de l’art contemporain, qui dispose d’une image plutôt négative par une grande partie du public. Les grands groupes réalisent de grosses opérations de mécénat, soutenues parfois par des fondations créées spécialement, alors que les petites et moyennes entreprises investissent plutôt dans l’achat d’œuvres et la réalisation d’événements.

En Allemagne, le mécénat d’entreprise semble plus développé qu’en France, les entreprises allant jusqu’à financer des musées ouverts au public et organiser des expositions tournantes entre les différents établissements de l’entreprise et le musée permettant à l’ensemble de ses salariés d’être en contact avec l’art. Le marché semble aussi plutôt ouvert, du fait d’un plus nombre de personnes sensibilisées à l’art et plus à même de fonctionner au plaisir, au coup de cœur, qu’à l’investissement raisonné. Une entreprise allemande a ainsi créé son propre musée de la laque et a organisé pour une association française d’artistes laqueurs une exposition collective tournante et a produit un catalogue d’exposition.

Du point de vue général de l’art, le mécénat semble donc un moyen de diffusion, permettant de le faire connaître des salariés des entreprises, avec une ouverture française sur l’art qui semble le plus difficile à faire partager : l’art contemporain. Dans les faits, la logique semble un peu pervertie dans le sens où de nombreuses opérations de mécénat, notamment celles qui sont le plus médiatisées car le fait de grands groupes, concernent surtout des opérations de restaurations du patrimoine ou gravitent autour de la musique classique, plutôt consensuelles.

Au niveau de l’artiste, le mécénat apporte un financement, mais à quelles conditions ? Les conditions changent en fonction de l’objectif réel du mécénat. Si c’est un outil de communication interne, le mécénat va offrir un support de diffusion à l’œuvre va être vue, mais souvent limité aux salariés et aux clients de l’entreprise. Dans ce cas, l’artiste peut se sentir lésé du bénéfice d’une diffusion plus publique. Si c’est un outil de communication externe, l’entreprise pourra avoir la tentation d’intervenir dans le processus de création pour l’orienter et exercer une forme de censure ou générer une forme d’autocensure chez l’artiste. Ce que l’artiste peut ou non accepter, sachant que la pression financière peut fortement peser sur son choix.

Le dialogue entre un artiste et une entreprise au sujet d’une opération de mécénat est un échange où les deux interlocuteurs ne parlent souvent pas la même langue et ne suivent pas la même logique. Mais la logique qui va primer sera dans la plupart des cas la logique de l’entreprise, donc la logique économique, en tant qu’il joue le rôle de l’apporteur. Pour que ce dialogue soit constructif, il doit y avoir compatibilité entre l’image de marque que l’entreprise veut défendre et le respect de la création que l’artiste est en droit d’exiger. Cela dépend de la volonté réelle ou non de l’entreprise de jouer le jeu de la création artistique, et l’image que l’artiste veut donner de lui-même et de ses œuvres.

Certains artistes peuvent en effet choisir de se positionner comme des entrepreneurs, sur un marché particulier, qui est le marché de l’art et donc adopter la logique économique. Dans le cas où l’artiste définit sa création à travers un positionnement politique, c’est son adéquation avec le positionnement de son mécène qui peut permettre un vrai dialogue. Pour certains, le dialogue peut devenir difficile, voire impossible, et certains artistes ou domaines artistiques considérés comme non porteurs par les entreprises se trouvent exclus de la possibilité du mécénat.

Le mécénat d’entreprise peut aussi avoir un effet global d’orientation de la création artistique. Au Japon, le mécénat est surtout réalisé par les entreprises, ce qui a conduit à une orientation des arts vers trois pôles : le dessin textile, la mode et le design. De nombreux concours sont organisés par les entreprises, assortis de prix pour les artistes financés par les entreprises, où le lauréat verra une partie de son œuvre utilisée à des fins marketing de production de produits. Pour ces concours, la règle du jeu est claire et connue depuis le départ, et les artistes qui concourent le font en connaissance de cause. Mais au niveau plus général, la création artistique n’est plus représentée que dans certains domaines, ceux qui offrent des débouchés marketing aux entreprises.

De plus, toutes ces opérations de mécénats d’entreprise se déroulent sur fonds de ce qu’on appelle “ le marché de l’art ”. Il est contesté à travers certains événements créés par certains artistes (voir l’article de l’Echo du 28/10/2006 intégré dans le site qui concerne la mise en vente sans prix de réserve de 80 de ses œuvres par Jean-Pierre Raynaud sur un seul jour de vente). Il est aussi soutenu de manière politique dans certains pays comme les Etats-Unis où des fonds sont apportés pour soutenir la cote de certaines œuvres d’artistes américains.

Le marché de l’art est vécu comme une contrainte plus ou moins bien acceptée par une bonne partie des artistes car il est traversé par des modes qui excluent de nombreux champs de la création artistique. Ce qui marche, ce sont par exemple les installations notamment vidéo, considérées comme modernes, les œuvres portées/créées par un discours, qui semble parfois plus important que les œuvres lui-même, l’art conceptuel qui est recherché par les financeurs, etc. Le marché de l’Art, comme les autres marchés, valorise un art formaté et institutionnalisé, et si possible instrumentalisable à des fins politiques ou économiques.

Nous avons aussi abordé un autre aspect du mécénat où l’objectif de l’artiste n’est pas directement lié à la diffusion de ses œuvres. Pour continuer sur l’exemple de la laque, les laqueurs sont confrontés au besoin de faire connaître et reconnaître les laques d’artistes laqueurs comme des œuvres d’art à part entière. Ils ont donc à contrer le marché de l’Art, pour exister sans lui ou se faire accepter par lui. C’est le projet qui animait une partie des participants de ce souper-causerie de trouver une entreprise mécène pour monter un projet de revalorisation de la laque de création.

Différents aspects du sujet proposé ont été abordés dans ce souper-causerie. Certains ont été juste esquissés, d’autres discutés. C’était l’objectif : confronter ses avis à d’autres visions, revenir sur ses positions ou les confirmer, identifier de nouvelles questions sur un sujet qui nous intéresse. Les réflexions sur l’art peuvent être nombreuses et une orientation différente, déjà proposée par messagerie, sera proposée pour un futur souper-causerie : “ comment permettre au plus grand nombre d’individus d’accéder à l’art en fonction de leur envie personnelle et non pas de leurs possibilités financières ou au sens le plus large “sociales ”. En effet, un élément qui est ressorti de ce souper-causerie, c’est que la dimension plaisir a été très peu évoquée.

Add comment 29 octobre 2006


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