Le choc des civilisations, menace ou opportunité ? – SC du 24/04/07

16 mai 2007

L’expression « choc des civilisations » est apparue pour la première fois en tant que titre de l’essai de Samuel P. Huntington, professeur à Harvard, et précédemment expert auprès du Conseil National Américain de Sécurité sous le président Jimmy Carter. La thèse exposée dans son livre se voulait une réponse aux questions suivantes : menacé par la puissance grandissante de l’islam et de la Chine, l’Occident parviendra-t-il à conjurer son déclin ? Saurons-nous apprendre à coexister ou bien nos différences nous pousseront-elles vers un nouveau type de conflit, plus violent que ceux que nous avons connu depuis un siècle ?

Pour Samuel Huntington, les peuples se regroupent désormais en fonction de leurs affinités culturelles. Les frontières politiques comptent moins que les barrières religieuses, ethniques, intellectuelles. Au conflit entre les blocs idéologiques succède le choc des civilisations. Prémonitoire selon certains, le livre sur la situation mondiale fait l’objet de nombreux débats depuis sa sortie. Sa vision semble promettre un avenir de conflits sur des sujets irréductibles du fait de positions inconciliables.

Une autre vision est proposée par Francis Fukuyama dans son livre « La fin de l’histoire et le dernier homme », où il envisage au contraire l’avenir comme une occidentalisation irréversible de l’ensemble du monde. C’est cela selon lui qui explique la fin de l’histoire : la culture occidentale va prendre le pas sur toutes les autres qui vont s’y soumettre, par la seule force de son modèle et la puissance de ses armes et de ses outils.

Pour les participants au souper-causerie, c’est l’utilisation du terme « choc » qui a lancé la discussion. Le choix de ce terme renvoie pour les participants à une conception guerrière de la culture. Il pose d’emblée l’impossibilité d’une coexistence pacifique des différentes civilisations, voire l’incompatibilité des civilisations entre elles. Ce n’est pas exactement ce qu’enseigne l’histoire, qui présente de nombreux cas de conflits culturels, mais aussi de nombreuses périodes de coexistence pacifique. De nombreux objets anciens témoignent des rencontres fréquentes entre des civilisations différentes, comme la fabrication chinoise d’objets en porcelaine non utilisés en Chine en vue de l’exportation vers les pays Moyen-Orientaux ou Occidentaux.

En France, les grandes foires du Moyen-Age voyaient se rencontrer des marchands itinérants venus d’Asie. De tout temps, des passerelles, commerciales et culturelles ont été mises en place entre des représentants de cultures différentes. Il est vrai aussi que la Renaissance en Occident a été marquée par un « retour aux sources », vers la civilisation grecque, et par un rejet des produits venus de l’orient comme les épices, et qu’ensuite s’est développé l’état moderne, qui a vu le développement des états-nations et du modèle occidental qu’on connaît aujourd’hui.

Aujourd’hui, il est difficile de parler de choc des civilisations sans prendre en compte la position des Etats-Unis, et notamment leur tendance à identifier leur position comme celle du bien et toutes les autres au mal. Selon ce point de vue, le choc des civilisations est considéré comme un choc quasiment sacré. En Europe, on méconnaît souvent à quel point le développement des valeurs occidentales est considéré aux Etats-Unis comme un engagement sacré, une croisade à mener contre l’erreur. Des enquêtes menées là-bas montrent qu’une grande majorité d’habitants des Etats-Unis considèrent que Dieu, le Dieu catholique, est directement et positivement intéressé par le développement des Etats-Unis en tant que nation. Dans cet esprit, le choc des civilisations est celui de la vérité contre une position hérétique. Il n’y a rien de positif à apprendre de l’autre, c’est un combat de la vérité contre l’erreur, du bien contre le mal et aucune voie moyenne n’est possible.

Robert Nisbeth dans son livre « geography of thoughts » propose une troisième voie différente de celle de Huntington et de Fukuyama, il appelle de ses vœux une synthèse ou plutôt une rencontre entre les positions occidentales et asiatiques. Il est vrai que son livre traite des différences de pensées entre l’occident et l’Asie et son objet est de démontrer à partir de protocoles scientifiques que la conception occidentale de l’universalité des processus cognitifs est erronée. Il existe bien au moins deux modèles culturels identifiables se référant à des conceptions du monde totalement différentes et irréductibles. De nombreux comportements cognitifs, considérés comme invariants par les scientifiques occidentaux, se vérifient de manière tout à fait régulière dès que les personnes testées sont occidentales. Mais d’autres « invariants » sont mis en évidence dès que les personnes testées sont asiatiques. Le problème, dit Nisbeth, est lié au fait que les comportements occidentaux sont utilisés comme fondement de théories soi-disant universelles. Son livre montre que le fait de ne pas identifier ces différences de conception génère des interprétations erronées, alors que les prendre en compte permet d’avoir une vision non seulement plus complète de la réalité, et ainsi moins erronée. En clair, les êtres humains auraient tout à apprendre des manières différentes de penser des autres, et peu à espérer dans le conflit.

Il aborde aussi le sujet du phénomène appelé l’occidentalisation, qui se caractériserait par l’adoption dans le monde entier de la culture occidentale. Sur ce point, il alerte sur la simplification qui tend à faire croire que le fait de porter des jeans et de manger des hamburgers revient à adopter les valeurs occidentales. Il fait remarquer en revanche la vogue des disciplines orientales en occident. Les Chinois mangent des hamburgers pendant que les occidentaux font du Tai chi chuan dans leur jardin, aménagent leur maison selon les règles de la géomancie (ou feng shui) et pratiquent le yoga en se soignant selon la médecine traditionnelle chinoise. Et si les langues occidentales n’ont pas pris en compte ce phénomène et n’ont pas créé le mot « orientalisation », cela ne signifie pas pour autant que cette réalité n’existe pas, elle n’est simplement pas nommée malgré son caractère de plus en plus évident.

Nisbeth incite ainsi à faire une distinction entre modernité et occidentalisation, en mettant en évidence qu’il existe aujourd’hui des cultures modernes et non occidentales, en Asie et au Moyen-Orient notamment. Le fait que certaines cultures aient adopté la science, qui est une création née dans une zone géographique plutôt occidentale, ne signifient pas pour autant qu’elles se soient occidentalisées. Il est tout à fait possible d’adopter et d’utiliser un outil forgé dans une autre culture. La propagation des alphabets dans l’histoire en offre un exemple répété.

Les succès de la culture occidentale sont dus à la puissance de ses outils, comme la science, mais pas, comme on a tendance à le croire, uniquement en tant que ce sont des outils très perfectionnés qui forcent à la fois l’admiration et l’adhésion au modèle qui les a créés. Ces succès ont été portés par des réussites militaires, rendues possibles par les réalisations scientifiques dans le domaine de l’armement et du transport. C’est d’ailleurs quasiment toujours la recherche militaire qui a alimenté les investissements financiers nécessaires au développement scientifique. Les succès de la culture occidentale ne sont pas dus à l’excellence de son modèle, mais au fait qu’il a permis le développement des techniques qui ont permis des déplacements, des conquêtes militaires et la destruction des systèmes traditionnels rencontrés. C’est la puissance de ses armes qui a déstabilisé les sociétés qui ont croisé la société occidentale, plus que la puissance de sa culture.

Lors des conquêtes occidentales, un appui fondamental et absolument fortuit, a été apporté par les maladies. L’élevage, notamment des porcs et des volailles, fortement développé tout au long de l’histoire par les éleveurs occidentaux a contribué à développer leur résistance à des maladies comme la grippe. C’est ce que recouvre le concept de co-évolution. Les conquérants ont apporté avec eux leurs maladies aux peuples autochtones, qui eux n’avaient pas développé cette résistance et cela a contribué à les décimer. Cela s’est révélé particulièrement meurtrier sur le continent américain. L’occident immunisé a assuré son emprise par la transmission de maladies contagieuses, souvent involontairement, mais pas toujours si on prend en compte de la distribution aux Indiens d’Amérique de draps infestés de maladies, collectés de manière délibérée dans les hôpitaux par le général Custer. Ces éléments semblent loin de l’idée d’un développement des valeurs occidentales sur la base de la diffusion naturelle de l’idée de démocratie et des droits de l’homme, ce qui n’enlève rien à la grandeur de ces idées.

Un des points qui me semble le plus préoccupant dans cette théorie du choc des civilisations est la confusion souvent réalisée entre société et culture. Certaines cultures sont critiquées à partir d’un jugement porté sur les sociétés qui en sont les représentantes. C’est particulièrement frappant en matière de droits des femmes. Des cultures sont considérées comme intrinsèquement misogynes, alors que c’est surtout une caractéristique des sociétés qui les portent. Ainsi, l’église catholique qui n’a pas évolué sur les droits très limités qu’elle accorde aux femmes n’est plus considérée comme misogyne, simplement parce que les sociétés de tradition catholique ont, elles, beaucoup évolué, et qu’elles accordent des droits aux femmes sans se soucier de ce qu’en dit la religion catholique.

Pour revenir à la question posée en introduction de ce souper-causerie, comment ce terme de choc a-t-il pu s’imposer ? Il semble que la caractéristique du monde actuel est sa globalisation. La société actuelle se caractérise par des problématiques qui ne sont plus locales mais globales. L’avènement des Etats-nations s’est produit dans un monde où les actions étaient essentiellement locales, dans le sens où leurs conséquences se déroulaient dans un endroit qui pouvait être étendu mais qui était de toute manière circonscrit. Maintenant, depuis que les technologies sont descendues au niveau atomique, génétique ou intracellulaire, les problèmes sont devenus globaux. Le problème du nucléaire et des nanotechnologies n’est pas une affaire de volonté et de moyen : il ne suffit pas de mettre en place les dispositifs permettant de contenir certains effets dévastateurs de ces technologies. Il n’est simplement pas possible de parier sur le fait qu’un accident ne se produira jamais. Une seule chose est sûre, si un accident se produit, il ne se limitera pas au pays qui l’a créé mais aura des conséquences dans le monde entier. La catastrophe de Tchernobyl l’a clairement démontré, mais l’épidémie de la vache folle aussi qui a prouvé qu’une simple évolution d’une procédure de fabrication de farines animales a créé une épidémie internationale.

D’un point de vue militaire, le largage de la bombe d’Hiroshima est devenu une date historique. L’homme a dépassé le stade de l’utilisation des armes de destructions conventionnelles, dangereuses, mais à portée limitée dans l’espace et dans le temps pour s’orienter vers les armes de destructions massives, dont les effets sont géographiques, les espaces environnants sont pollués sur une grande distance, et temporels, les descendants des personnes irradiées subissent aussi les conséquences de la bombe. Le bilan humain et environnemental de tels événements est incalculable. C’est en cela que le terme de choc prend toute sa dimension, en ce qu’il sous-entend de conséquences irréversibles.

Par ailleurs, la notion de choc des civilisations fait référence à un affrontement Est-Ouest, alors qu’il semble que de nombreux problèmes humains et humanitaires concernent plutôt l’axe Nord-Sud. Le choc de civilisation semble se faire de toute manière au détriment des pays du Sud, qui, malgré ce qu’en disent certains occidentaux éclairés, continuent de subir les conséquences de la colonisation. Il ne s’agit plus des conséquences politiques de la colonisation, mais des conséquences économiques et notamment agricoles. La décolonisation n’a pas rendu les pays dans l’état où ils avaient été trouvés en entrant. Les cultures traditionnelles vivrières avaient la plupart du temps été remplacées par des cultures intensives d’exportation, et les connaissances ancestrales, ainsi que les habitudes de consommation des aliments traditionnels étaient perdues. Il n’était pas possible de faire machine arrière et quand les cours des produits d’importation se sont effondrés, le retour à des cultures vivrières était impossible à court terme. Cette « colonisation » économique n’est pas finie puisque certains pays africains connaissent des famines alors qu’une partie des terres cultivables de leur propre pays est utilisée pour faire pousser des céréales destinées à l’alimentation des troupeaux producteurs de viande bouchère pour les pays occidentaux.

La notion de choc donne aussi l’idée d’une rencontre entre deux puissances et pas d’un rapport de domination. Les nations occidentales n’ont pas eu la même réaction face à la civilisation chinoise que celle qu’elles avaient eu face aux autochtones africains ou américains. Il est vrai qu’en Chine, les Occidentaux rencontraient une civilisation dont la structure hiérarchique leur apparaissait évidente, avec un protocole, des rites, un luxe impressionnant. Les autres sociétés avaient été dès le démarrage considérées comme inférieures, car elles semblaient aux premiers colons non structurées. Mais c’était une position intenable en Chine, où le protocole de la cour et l’organisation administrative étaient aussi pompeux et impressionnants. L’occident y a reconnu les valeurs qu’elle accorde à une civilisation, valeurs qui n’apparaissaient pas aussi clairement dans les tribus rencontrées sur le continent américain et africain. C’est la première fois où l’occident rencontrait une autre civilisation qu’elle ne pouvait pas qualifier de « sauvage » et qui disposait d’une réelle puissance économique.

Aujourd’hui, l’occident ayant assis sa dimension économique, il accorde un intérêt scientifique très fort aux autres civilisations, y compris celles qu’il a contribué à faire disparaître. Ses travaux en ce domaine sont passionnants et visent aujourd’hui clairement à se libérer d’une vision ethnocentrique. Le public Occidental a ainsi l’occasion de rencontrer les objets produits par les autres civilisations dans des cadres idylliques qui font oublier leurs conditions d’obtention. Les musées d’arts étrangers ont en effet pour la plupart été créés à partir de collections obtenues par razzia lors des campagnes militaires ou pendant la colonisation. Cela peut sembler une compensation, même si on peut difficilement la considérer comme équitable compte tenu de l’emprise économique qui se maintient sur les populations descendantes des créateurs de ces œuvres.

La puissance de la société occidentale est aussi liée au confort qu’elle a réussi à développer et ce qu’on appelle désir d’occidentalisation concerne surtout la recherche du confort et de la consommation. Là aussi le désir de consommation ne signifie pas qu’on est en train de changer de culture. La société de consommation est orientée vers les produits technologiques, et à ce sujet aussi il convient de ne pas confondre modernité et occidentalisation. En revanche, les participants du souper-causerie se sont demandés si cette recherche du confort ne pourrait pas être considérée comme un moyen d’atténuer le choc des civilisations ? En effet, le confort semble difficilement compatible avec le conflit. Le problème est que la recherche du confort est mise en avant pour les consommateurs et pas pour les producteurs, qui eux, sont plutôt orientés par la recherche de puissance et de richesse. Ces producteurs sont obligés de se livrer une lutte féroce pour le capital et pour l’accès aux ressources naturelles. Ils sont prêts à générer des conflits pour cela. C’est ainsi que toutes les guerres auxquelles des grandes puissances ont participé ces dernières années avaient le pétrole comme toile de fond. La politique ne semble plus l’élément explicatif réel des événements et des alliances, même si c’est ce qui est avancé comme argument. Nous vivons dans un monde dominé par la logique économique, et orientée aujourd’hui vers le capitalisme.

A l’inverse, le confort endort. Orienter toutes les actions des individus vers la consommation de produits, ou de plus en plus vers la consommation d’expériences dans le monde virtuel par l’intermédiaire d’outils électroniques, limite le temps passé à la réflexion, et émousse le sens de la contestation. La consommation répétée de produits ou d’expériences virtuelles s’apparente à une forme d’addiction. La consommation est ainsi une drogue, qui produit notamment des obèses et des personnes « nolife » rivées à leur console de jeux. Imposer la société de consommation aux citoyens est un moyen de décourager la réflexion et d’assurer la concentration de la puissance aux mains de quelques-uns uns, en contradiction avec l’idéal démocratique sensé régir ces sociétés. C’est aussi un moyen de vider le pouvoir politique de sa puissance au profit des milieux économiques, qui à travers les sociétés transnationales disposent de fonds largement supérieurs aux budgets de nombreux états.

Le choc des civilisations semble ainsi surtout le résultat du choc des puissances économiques. Pour développer les marchés, le marketing travaille sur la standardisation du goût. Les cultures s’expriment à travers les objets qu’elles utilisent. La diffusion des objets d’une culture à travers la société de consommation peut ainsi donner l’impression d’une occidentalisation, mais une culture ne se réduit pas aux objets qu’elle produit, d’autant plus que tous les produits technologiques créés très récemment, ne sont pas culturellement typés, ils sont surtout modernes.

Pourquoi le choc des civilisations n’est-il pas simplement une rencontre ? Pourquoi globalement, l’être humain n’accepte pas que les autres ne pensent pas comme lui. L’être humain n’existe pas en dehors d’une culture, il fait partie d’un environnement qui l’a façonné et qui devient sa référence. Dans le milieu naturel, l’autre peut toujours être une menace et chaque être humain garde en lui cette méfiance générale envers l’autre. Mais dans un environnement qui n’est plus naturel, mais culturel et où la vie en société devient la règle, cette peur de l’autre est un frein à la sociabilité et à une vie humaine épanouie socialement.

Certaines personnes développent une réelle haine de la différence, certains ne semblent même pas la remarquer, alors que d’autres sont capables d’identifier la différence et de l’accepter. Mais ce qui frappe le plus, c’est que pour une même personne, le niveau d’acceptabilité de la différence semble varier selon les situations et selon les sujets, de manière parfaitement imprévisible, même pour les proches. L’être humain a besoin d’identifier la différence quand elle se présente, car elle est source de danger potentiel. Mais la vie telle qu’elle est organisée aujourd’hui devrait, dans la plupart des cas, lui assurer un niveau suffisant de sécurité pour lui permettre de dépasser cette appréhension première et d’identifier ensuite par les ressources de la raison, si cette différence présente un danger ou non. En fait, l’idée des participants au souper-causerie est que pour chaque personne, certains points relèvent du non-négociable. Il est des différences qui ne sont pas acceptables pour un individu donné. Ces différences sont parfois fondamentales, mais elles peuvent être aussi tout à fait superficielles, liées à l’apparence de l’autre. Ce non-négociable est en grande partie culturel, mais il est aussi surtout personnel, car il varie selon les personnes d’une même culture, voire d’une même famille, et dans le temps pour une même personne. La différence est aussi que, pour certains, c’est une quête de faire évoluer ce non-négociable, pour l’abriter sous le principe de la raison et plus d’une survivance d’un instinct de survie, qui n’est plus réellement cohérent avec le monde industrialisé.

Les religions jouent un grand rôle dans la sphère culturelle en matière de tolérance. Les religions premières, non universelles, tendaient à insister sur la différence et à inciter les personnes à s’en prémunir. Ce qui faisait l’humanité de la personne, c’était notamment son lien à un Dieu particulier. Le ou les Dieux étaient souvent les créateurs de la communauté, quand ils n’étaient pas directement les ancêtres en ligne directe. Adorer tel Dieu et faire partie de telle communauté étaient équivalents. Les religions visaient clairement l’unité de la communauté contre l’extérieur considéré, et dans certains cas à raison compte tenu des conditions réelles d’existence, comme dangereux. Dans ce cadre, les différences entre personne étaient aussi à l’origine de l’ordre du monde, l’autre était différent car adorant et créé par un autre Dieu, c’était l’ennemi.

Le message des religions universelles a été de rejeter ces modèles et de mettre dans le comportement des êtres humains (le respect de la loi morale et des enseignements particuliers à leur religion) et pas dans leur ascendance, la fidélité à un Dieu. A l’origine, les religions universelles représentaient un message de tolérance, tout le monde était accepté, à partir du moment où le rite du baptême ou son équivalent avait été réalisé, et c’est lui qui créait le lien avec Dieu, et non l’origine ethnique ou géographique. Les religions universelles ont voulu reconnaître l’humain en chaque homme et visaient la paix et la coexistence pacifique, malgré des dérives historiques qui ont suivi. Elles témoignent de l’aspiration humaine à accepter les différences, et ainsi à dépasser le modèle originel des religions dédiées à chaque communauté.

La tolérance vis-à-vis des autres semble une réelle aspiration humaine, possible à partir du moment où des sociétés bénéficiant d’une relative sécurité matérielle ont été créées. Et c’est le risque, imaginaire ou réel, de la perte de cette sécurité qui semble créateur de conflit. Ces réflexions nous ont conduit lors de ce souper-causerie à rediscuter du rôle de certaines puissances, qui pour assurer leur survie dans le cadre d’un status quo, sont amenées à déployer des arguments de sécurité, réelle ou imaginaire, pour inciter au rejet de la différence.

En fait, il nous a semblé que même si l’appréhension de la différence a une base innée, elle évolue en fonction d’une aspiration sociale humaine à vivre en paix, différente selon les cultures et selon les individus. Mais cette aspiration semble pouvoir être réactivée très rapidement dès que des menaces sont évoquées, à tort ou à raison.

Les personnes qui cherchent à accepter les différences ne sont pas pour autant forcément dans une logique de rejet de leur propre culture et de leurs propres caractéristiques. Au contraire, pour certaines personnes, leur culture propre est considérée comme le véritable point de départ pour accéder à l’autre et à la différence. La différence est réellement acceptée à partir du moment où elle est établie comme telle. Ne pas l’identifier revient à ne pas être conscient d’un danger potentiel. Identifier toute différence comme un danger dans une société industrialisée régie par des règles traduit une mécompréhension de ce que vise la création des communautés, à l’intérieur de l’histoire humaine.

La coexistence pacifique, grâce à la mise en place de règles et de moyens de vérifier leur application semble l’objectif à la fois pratique et moral des communautés humaines. Dans un monde globalisé, il pourrait sembler cohérent d’élargir cette communauté à l’humanité dans son ensemble. Il est surprenant alors de constater que ces communautés définissent elles-mêmes des réserves sur l’acceptabilité de certaines différences. Les communautés modernes, au sein des Etats-nations semblent revenir aux religions premières, et les questions relatives aux lois du sol et aux lois du sang semblent proches des croyances liées à la dérivation directe d’une communauté d’un ancêtre mythique et sacré.

En fait, l’intolérance communautaire est un écho à la somme des aptitudes individuelles à l’intolérance qui semblent facilement activées, voire parfois manipulées au détriment, soit d’une autre communauté, soit de ce qui est dans les faits une partie de la communauté, même si on refuse aux personnes concernées ce qualificatif. Les questions actuelles sur l’immigration tournent autour de ces idées, soit les immigrés font partie de la communauté et le but de la communauté est de définir les règles de vie en commun pacifique, soit les immigrés ne font pas partie de la communauté. La difficulté alors revient à expliquer comment prendre en compte leur apport, et notamment leur travail passé ou actuel qui contribue à la richesse et au patrimoine de la communauté.

Une question que se sont posée les participants était le rôle de l’éducation des parents dans l’apprentissage de la tolérance. L’acceptation de la différence semble aux participants du souper-causerie éminemment personnelle et individuelle, même si elle est cadrée par un contexte culturel. A l’intérieur des familles, de nombreux conflits de génération sont liés à une appréciation différente de la tolérance. A l’inverse, l’ouverture d’esprit semble résulter de l’éducation. Elle ne semble pas innée chez les enfants qui ont besoin d’affirmer leur différence pour se construire. Au-delà des principes, il faut faire avec la réalité et la distinction entre soi et les autres nécessite de reconnaître la différence. Ensuite, il est important de valoriser ses propres caractéristiques afin d’aborder la vie de manière sereine. C’est dans un second temps qu’il est possible de reconnaître les différences pour ce qu’elles sont : des réalités aussi légitimes que ses caractéristiques propres. La tolérance est en fait une construction de la maturité. Il semble aussi que cela ne soit pas une opération qui se réalise en une fois, dans le cadre d’une rencontre unique, mais plutôt une construction étayée par de nombreuses rencontres.

A partir de ces réflexions, s’est engagée une discussion sur l’existence de la différence au sein même des familles. Un mariage est toujours mixte, il consiste toujours en la rencontre de deux cultures, même si les parents viennent du même village. Un mariage est toujours une rencontre entre deux différences. Les mariages dits mixtes, entre deux cultures, ne sont qu’un exemple plus flagrant de cette réalité fondamentale. La différence ethnique ou culturelle fonctionne seulement comme un coup de projecteur sur une réalité présente partout. D’ailleurs, la cérémonie même du mariage sert parfois de révélateur de ces différences culturelles. Tout le monde a des exemples de cérémonies de mariage qui ont révélé ou simplement mis en scène le choc des cultures entre les deux familles, et cela s’est traduit par une atmosphère tout à fait morose quand ce n’est pas une bataille rangée. Au sein de la vie de couple, les différences culturelles sont alors considérées comme facteurs de rupture, ou en tout cas, elles fonctionnent aux yeux des autres comme mode explicatif des ruptures, à tort ou à raison.

Le monde actuel se traduit par la coexistence de plusieurs cultures avec des effets de discontinuité au sein des mêmes familles. Autour de la table, les participants connaissaient des personnes, qui se réclament d’un pays alors que les pays viennent eux-mêmes de deux pays différents. Un enfant né d’un mariage entre un homme d’origine portugaise et une femme d’origine espagnole se considère comme français, car c’est en France qu’il a toujours vécu. Un enfant né d’un mariage entre un Irlandais et une Vietnamienne se considère comme anglais, car il vit au Royaume-Uni. On peut imaginer que ces personnes ont un sens plus grand de la tolérance, mais même dans ces cas-là, on retrouve dans ces personnes la même notion de « non négociable ». Ce « non-négociable » semble nécessaire pour maintenir un état d’alerte face à la différence, mais peut s’éduquer culturellement, en fonction des conditions spécifiques d’existence rencontrées par la personne, sa maturité et sa volonté d’essayer de connaître, pour comprendre avant de condamner et encore moins d’éradiquer.

L’être humain se construit par intégration, dans sa culture, ou une culture qui s’est imposée à lui par son histoire vécue. Cette intégration s’accompagne d’une identification de la différence comme ne faisant pas partie de sa personnalité. Une fois l’identité étayée, il est alors possible de se poser la question de l’altérité et d’essayer de comprendre le point de vue de l’autre, non pas pour l’adopter, mais pour simplement identifier qu’il existe et qu’il peut être légitime de son point de vue. Cela n’induit pas qu’il s’agit d’accepter toute position, notamment une position xénophobe. Certaines idées ne se conçoivent que dans un cadre immoral, et sont donc à combattre, mais parfois s’exprime une intolérance à certaines idées et comportements qui ne sont en aucune manière une menace, c’est le simple rejet de l’altérité.

L’intolérance est individuelle car elle semble résulter de conditions culturelles et matérielles, mais surtout d’un choix individuel de chercher à comprendre les autres. La tolérance résulte fondamentalement d’une interprétation des comportements et de l’environnement et d’un choix positif qui vise à identifier ce qui relève de la différence de point et de vue et ce qui relève d’une menace. Les notions de bien et de mal sont marquées culturellement. Certaines personnes font néanmoins l’effort de rechercher au-delà de leurs propres marqueurs culturels les différences qui, même si elles ne sont pas compatibles, ne sont pas non plus strictement incompatibles. Il doit être possible de vivre en semble, tout en pensant différemment, si c’est la même notion de la condition humaine qui nous anime, c’est-à-dire d’hommes culturellement marqués car la culture est nécessaire à l’émergence d’un être humain, mais ayant fait le choix d’une existence pacifique avec d’autres cultures à partir du moment où la tolérance est reconnue comme valeur. Dans ce raisonnement, la différence évoquée plus haut entre culture et société prend toute son importance, pour ne pas écarter a priori des positions culturelles sous prétexte de l’intolérance témoignées parfois par les sociétés contemporaines qui s’en revendiquent.

Nous avons ainsi évoqué, l’irréductible différence des positions culturelles. Pour ma part, je considère qu’il n’existe pas de position supraculturelle, mais une collection de positions culturelles individuelles, modifiées par les expériences et les aspirations de chacun. Accepter le point de vue de l’autre, ne revient pas à l’adopter ou à adopter une position qui se situerait au-delà de tous les clivages. Il n’y a pas, pour moi, de position humaine universelle, il n’y a pas un point de vue qui permettrait de rendre compte de tous les autres, il n’y a pas de position permettant d’arbitrer entre toutes les positions différentes. Les positions culturelles sont irréductibles, au même titre que les positions masculines et féminines.

Des exemples prouvent qu’il est possible, de manière ponctuelle, d’adopter le point de vue d’une culture qui n’est pas la sienne. J’ai assisté à une scène où une personne s’est sortie d’une situation difficile avec une personne d’une autre culture en adoptant un argument de la culture de l’autre, argument auquel il n’accordait lui-même aucune valeur mais qu’il a « découvert » par intuition. L’argument à marché, alors que celui qui l’a trouvé était incapable d’expliquer sa rationalité. Cela me semble une expérience qui témoigne d’un moment de résonance (de raisonance ?) avec une culture différente. Cette impression se retrouve aussi de manière intellectuelle quand tout d’un coup, une notion qui avait toujours parue particulièrement absconse ou rétive à toute compréhension devient limpide. Il devient alors impossible de comprendre ce qu’on ne comprenait pas avant ! Mais quand cela concerne une autre culture, on est parfois capable de comprendre, mais sans savoir ce qu’on a compris.

Pour en revenir à la tolérance, elle ne consiste pas à accepter deux positions apparemment incohérentes, en considérant qu’une est plus vraie que l’autre, mais que cela ne l’invalide pas pour autant. La tolérance n’est pas de définir un compromis ou une synthèse entre deux positions, mais d’identifier la cohérence propre à chacune des positions. C’est pour cela que je n’aime pas la tendance actuelle qui est d’exiger qu’une personne qu’elle soit « cohérente » dans ses idées, je préfère nettement le terme de consonance. L’important ne me semble pas la cohérence globale, rigide, mais l’harmonie générale. La composition de sons apparemment dissonants peut former une harmonie, comme ce qu’on appelle la « blue note » en jazz.

Nous sommes revenus lors du souper-causerie sur l’idée des racines culturelles, avec l’idée qu’elles étaient nécessaires comme point de départ. L’image de l’arbre qui s’appuie sur ses racines pour s’élancer vers le ciel est particulièrement forte. Il n’est pas possible de profiter de la lumière et de s’épanouir sans être fermement intégré dans son sol d’origine. C’est en sachant d’où on vient, qu’il nous est possible d’approcher les autres avec sérénité. C’est par les branches et les feuilles que les arbres se rapprochent entre eux, et ce n’est possible qu’à partir de racines solides. Les racines sont la condition d’un ailleurs possible, d’une rencontre possible avec l’autre.

Les individus sans racines n’ont à leur disposition que l’information de masse pour se définir, en clair, la publicité. Un homme sans racine n’est qu’un stéréotype. C’est ce que tend à créer une certaine forme de mondialisation commerciale, où toutes les aspérités sont nivelées, tous les goûts sont homogénéisés.

Les hommes sont incités aujourd’hui à rejeter d’où ils viennent, par exemple à gommer par la chirurgie esthétique ce qui les rattache à leur lignée, à gommer leurs traits caractéristiques (yeux bridés, nez aquilin, etc.). Il convient aussi de nier le temps qui passe, ce qui revient à nier ses expériences passées, nier son âge, gommer ses rides. C’est son parcours que le consommateur est sensé oublier pour se sentir accepté dans la société de consommation. C’est le triomphe du bon goût, nécessairement aseptisé pour être accepté par tous.

Le choc des cultures n’a pas besoin de s’appuyer sur des conceptions différentes du bien et du mal pour exister. Il existe aussi viscéralement à travers le goût et le concept du bon goût. Il y a le même rapport entre le goût et bon goût qu’entre la conscience et la bonne conscience. L’ajout de l’adjectif « bon » vide de contenu un concept pour le transformer en injonction moralisatrice. C’est la différence entre une position morale et une position moralisatrice. Sous cet éclairage, le bon goût est stérile, voire destructeur, s’il conduit à rejeter tout ce qui s’en écarte, sans considérer que ce bon goût est une construction, et beaucoup plus artificielle que celle opérée pour établir des distinctions culturelles entre le bien et le mal. Il fonctionne d’autant mieux qu’il se contente d’apparences pour opérer, sans nécessaire analyse de la réalité de la situation.

Ce souper-causerie nous a permis d’évoquer de nombreux sujets, mais tous les participants ont été particulièrement intéressés par le lien fait entre le choc des civilisations et l’histoire personnelle de chacun, qui se situe à la rencontre de deux cultures, l’une paternelle, l’autre maternelle. S’il semble si facile de provoquer un rejet de la différence, c’est que ce choix renvoie à l’histoire personnelle de chacun, à la manière dont chacun s’est construit en inventant une troisième culture, dans le meilleur des cas, à partir de deux cultures qui avaient accepté la rencontre. La majorité des êtres humains pour survivre ont dû accepter cette rencontre entre deux cultures pour fonder la leur propre, et c’est sur base-là qu’il doit être possible d’envisager de nouvelles rencontres, avec d’autres cultures. En revanche, ce mécanisme de création d’une nouvelle culturelle n’est peut-être pas répétable pour beaucoup de personnes. L’émergence de sa propre position demande parfois beaucoup d’efforts, et il semble que tout le monde n’est pas prêt à le répéter. Parfois, des personnes donnent l’impression qu’elles disposaient au début de leur vie d’un potentiel d’évolution, différent pour chacun, et que certains ont atteint leur seuil rapidement dans la vie. C’est l’impression que m’ont faite certaines personnes proches, très proches. Un être humain peut évoluer jusqu’à un certain point, peut accepter la différence jusqu’à un certain point et cela semble un choix personnel de chercher à faire reculer ce point ou non.

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