Agriculture propre, quand la santé de l’homme rencontre la santé de la planète – SC du 20/02/07
24 février 2007
L’agriculture se trouve placée au centre de nombreuses problématiques écologiques, sociétales, sociales et économiques :
- L’évolution démographique
- L’équilibre Nord-Sud en matière alimentaire
- La protection de l’environnement
- Le maintien de la biodiversité
- La raréfaction en eau potable et le nécessaire arbitrage entre tous ses utilisateurs
- La brevetabilité ou privatisation du vivant
- L’artificialisation du vivant
- Les organismes génétiquement modifiés
- Les maladies dites de civilisation : obésité, diabète, maladies cardiaques
- L’impact des ces maladies sur le coût de l’assurance santé
- Le rôle des lobbies dans le fonctionnement démocratique
- Le rôle joué par les scientifiques dans l’identification des risques
- L’urbanisation croissante et la désertification des campagnes
- La création d’emplois alors que l’industrie ne joue plus ce rôle, etc.
L’objectif du souper-causerie était d’aborder le sujet de l’agriculture à travers la notion de santé, en considérant celle de l’être humain, à travers la nourriture qu’il ingère, mais aussi celle de la nature dans son ensemble. Nous vivons dans un monde marqué par une opposition forte entre la nature et la culture, avec l’idée répandue que l’être humain est fondamentalement différent de la nature, qu’il est parfaitement apte à la maîtriser et qu’il peut se désolidariser de ses règles, voire les modifier pour lui, la faune et la flore. Les valeurs des soupers-causeries s’orientent plutôt vers le respect de la nature et l’idée que la grandeur de l’être humain repose en grande partie sur sa participation intégrée et respectueuse à l’écologie générale de la planète.
Le sujet des liens entre les santés humaine et planétaire est abordé dans les documents présentés ci-dessous.
La commission européenne expose les principes de sa politique de sécurité alimentaire dans une brochure « De la ferme à la table, pour une alimentation saine en Europe », téléchargeable à partir de son site de documentation, où elle souligne notamment la nécessité de :
- Produire des aliments sûrs dans de bonnes conditions d’hygiène
- Assurer le bien-être des animaux
- Mettre en œuvre des méthodes de production écologique
- Favoriser une économie rurale durable.
L’édition du 28 janvier 2007 du New York Times contient un article de Michael Pollan « Unhappy meals » qui présente des arguments en faveur de la consommation d’aliments naturels par opposition aux produits raffinés issus de l’industrie agroalimentaire, quels que soient les nutriments qu’ils revendiquent. Une copie de l’article en version originale est accessible sur le blogue, ainsi qu’une version française résumée (comme je l’ai traduite moi-même, merci d’avance pour votre indulgence). En voici un extrait qui me semble au cœur du sujet. « Il faut peut-être [ ] penser à ce que le fait de manger a toujours voulu dire : des relations entre espèces au sein d’une chaîne ou d’un réseau alimentaire, en co-évolution. Le principe est simple : je te nourris si tu permets à mes gènes de se développer. La santé est aussi le produit collatéral de ces relations présentes dans les chaînes alimentaires, nombreuses pour un omnivore comme l’homme. Si le sol est pauvre, ainsi sera l’herbe qui y pousse, le bétail qui la broute, l’homme qui boit le lait. Dans de nombreux cas, c’est la longue familiarité entre les aliments et leurs mangeurs qui a élaboré des systèmes de connaissance permettant de décider si un aliment est comestible et si notre corps est capable de produire les réactions chimiques permettant son ingestion. La santé dépend de la manière dont nous lisons ces signes biologiques. C’est plus dur à faire quand le produit a été spécialement conçu pour tromper nos sens. Et ces relations se sont établies entre mangeurs et aliments et non entre mangeurs et nutriments. »
L’université de la Terre organisée par Nature & Découvertes le 19 novembre 2005 traitait de l’avenir de l’alimentation. Deux conférences concernaient particulièrement le sujet :
- « explorons et découvrons ensemble les nouveaux chemins de l’alimentation » qui parle des OGM
- « de l’homme préhistorique à l’homme symbiotique : alimentation et progrès scientifique » où Pascal Picq, paléoanthropologue, professeur au Collège de France, présente la co-évolution.
Ces conférences peuvent être visualisées ou imprimées à partir du lien suivant : cliquez ici
Un an plus tard, le même événement portait sur le thème : « Quelle responsabilité de l’homme sur la nature ? ». Les trois conférences traitaient des sujets suivants :
- Semences, efficacité alimentaire et démocratie : l’artificialisation du vivant
- Biens publics, biens privés : la privatisation du vivant
- De cro-Magnon à l’homme symbiotique : l’humanité est-elle responsable de son évolution ?
Ces conférences peuvent être visualisées à partir du lien suivant : cliquez ici
Par ailleurs, les livres de Gilles-Eric Séralini donnent des informations éclairantes sur les OGM.
Les liens entre la santé humaine et l’alimentation ont été identifiés depuis très longtemps. Hippocrate l’exprimait ainsi : « que ton aliment soit ton seul médicament ». Toutes les traditions culturelles ont mis en évidence le rôle d’une alimentation équilibrée dans la bonne santé et ont édicté des règles concernant l’alimentation. On peut même penser que la préparation des aliments et leurs règles de consommation font partie des premières raisons d’être des modèles culturels. Ils se caractérisent d’ailleurs par une forte adéquation des régimes alimentaires au milieu naturel et aux besoins des populations compte-tenu de leurs activités. Nos sociétés développées se caractérisent, elles, par la rupture avec les modes traditionnels d’alimentation, rupture qui se traduit par une totale incohérence entre les besoins nutritionnels et la consommation alimentaire. Cette situation se traduit par l’apparition de nombreuses maladies, dîtes maladies de civilisation, principalement liées à des déséquilibres alimentaires. Leurs effets sont en grande partie masqués par les progrès de la médecine qui permet aujourd’hui de vivre plus longtemps en mauvaise santé, mais son coût social devient de plus en plus important et le problème devient politique.
L’agriculture et l’industrie agroalimentaire produisent une nourriture chimiquement et génétiquement assistée qui est en partie responsable de cette situation. Il existe cependant une alternative à cette nourriture produite en masse dans des usines qui n’ont plus rien à voir avec un milieu naturel, c’est l’agriculture dite biologique qui vise à retrouver des conditions de production plus naturelles, plus saines pour la faune et la flore, sans renoncer aux progrès scientifiques. Rejetant la logique des rendements pour les rendements, elle est plus onéreuse, mais elle compte de plus en plus de clients, dont je fais partie, depuis quelques mois.
La première raison qui me pousse à acheter bio, c’est la préservation de l’environnement. La qualité des aliments est une motivation qui n’arrive qu’en second. En effet, le contrôle complet de l’alimentation n’est pas compatible avec la vie urbaine que je mène alors que l’idée que mes achats permettent non pas de préserver des espaces « naturels », mais de limiter leur dégradation compte beaucoup. Le lien avec l’alimentation n’est cependant pas loin : originaire de la province, j’ai vécu dans ma jeunesse la disparition des écrevisses dans les ruisseaux de campagne du fait des pesticides comme un drame gustatif irréparable.
Parmi les participants au souper-causerie, certains étaient des consommateurs bio convaincus, membres d’une AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne), pour qui la défense de l’environnement était aussi un des éléments fondamentaux de leur motivation. Certains participants n’étaient pas particulièrement consommateurs de produits bio. L’argument principal contre le bio est son prix, plus élevé que les autres produits. Les défenseurs du bio rappellent que la part de l’alimentation dans le budget général n’a pas cessé de baisser depuis plusieurs années pour la grande majorité des ménages. Il ne faut pas nier que certaines personnes n’ont pas les revenus suffisants pour augmenter la part du budget alimentaire ; mais dans beaucoup de cas, des arbitrages sont possibles. Pour eux, la question n’est plus la cherté du bio mais surtout l’arbitrage budgétaire à réaliser au profit d’une alimentation plus saine. Par ailleurs, plus il y aura de consommateurs, plus les prix baisseront, plus il y aura des points de vente et plus il y aura des espaces sains dans les campagnes.
Au-delà du fait de proposer de la nourriture bio, les magasins bio présentent un autre avantage, en tout cas aujourd’hui, qui est de ne pas vendre les produits des grandes sociétés transnationales, comme Nestlé, dont le comportement dans les pays de production a fait et fait encore l’objet de scandales à répétition. C’est aussi le seul moyen d’éviter les produits contenant des OGM.
La discussion s’est alors rapidement orientée sur les OGM. Un point trop peu connu est l’existence de deux types d’OGM :
- les OGM qui ont été créés pour résister aux pesticides, comme le round-up notamment. Ils sont donc capables de pousser sur un sol gorgé de pesticides.
- les OGM intègrent les pesticides dans leurs cellules. Cela signifie qu’en les ingérant, on ingère du pesticide.
C’est ainsi qu’un des principaux arguments de la création et du développement des OGM se révèle fallacieux : contrairement aux résultats attendus, les OGM n’ont pas conduit à la diminution de l’épandage de pesticide. Au contraire, la production et la consommation de pesticide ont continué d’augmenter. La différence est que maintenant nous en consommons directement car ils sont indissociables des aliments eux-mêmes.
Ce problème de santé humaine est doublé d’un problème social car les OGM sont stériles et l’agriculteur ne peut pas utiliser les excédents d’une année comme semence pour la prochaine récolte, ce qui était le principe même de la production végétale. Ils sont obligés de racheter des semences chaque année, et ils doivent s’adresser au même producteur car le cahier des charges de production est souvent spécifique à chaque « marque » et nécessite des investissements qui ne peuvent pas être remis en cause annuellement. Les agriculteurs, donc les consommateurs, donc les êtres humains vis-à-vis de leur nourriture, se retrouvent la merci financière d’un très faible nombre de sociétés privées.
C’est le problème plus général de la brevetabilité du vivant. La conférence de l’Université de la Terre 2006 est particulièrement éclairante sur cette problématique. Elle présente notamment le cas des haricots jaunes créés au Mexique par des opérations de sélection naturelle qui se sont étendues sur plusieurs siècles, au Mexique. De retour d’une visite là-bas, un américain a breveté ces haricots et a commencé la production aux Etats-Unis. Aujourd’hui, il exige des producteurs mexicains un droit d’importation aux Etats-Unis. Ils sont donc contraints de payer pour exporter un produit élaboré par leurs ancêtres.
Il faut noter que la logique des brevets n’est pas la même aux Etats-Unis et en Europe. Aux Etats-Unis, il suffit de prouver que le produit est innovant aux Etats-Unis uniquement. En Europe, il est nécessaire de prouver que le produit est innovant dans le monde, ce qui protège les savoirs traditionnels. Certaines grandes entreprises, comme L’Oréal, ont décidé d’adopter une politique éthique vis-à-vis des brevets et s’engagent à ne pas déposer de brevets concernant un savoir traditionnel, mais en revanche, toutes les études sont publiées afin d’empêcher un concurrent de le déposer. Des mécanismes sont aussi mis en place afin d’assurer une rémunération équitable des peuples d’où provient le savoir en question. Des partenariats sont recherchés avec des acteurs locaux pour assurer une rémunération équitable des produits achetés par l’Oréal.
Pour en revenir aux OGM, j’avais envoyé à tous les membres des soupers-causeries un lien vers un film sur les OGM qui présentait l’attitude du ministère de l’agriculture face aux exigences de Monsanto. Il apparaît ainsi qu’une étude de Monsanto préalable à la mise sur le marché d’un OGM présentait de manière à peine masquée les risques liés à l’ingestion du produit. C’est pourtant sur cette base que le ministère de l’agriculture autorisait la mise sur le marché de cet OGM, tout en interdisant la diffusion de l’étude à quiconque, et surtout aux associations de consommateurs. C’est ainsi qu’une démocratie comme la France construit sa politique de santé publique sur la base d’une étude confidentielle, qui révèle des faits incompatibles avec la décision réellement adoptée ! La question qui se pose devient donc : où se situe la démocratie ? Et cela renvoie au rôle des lobbies industriels dans les décisions publiques, ainsi que celui des scientifiques dont se réclament ces mêmes industriels et l’Etat. Face à ces moyens financiers et étatiques, la recherche indépendante a clairement du mal à se faire entendre, tout en se voyant refuser l’accès aux documents qui lui permettrait de se faire une opinion.
La réglementation européenne s’est doté du concept de « principe de précaution », qui devrait permettre d’éviter de tels écarts, encore faut-il que le principe soit appliqué.
Ainsi, le problème n’est pas celui d’un manque d’information, mais d’une manipulation de l’information, manipulation qui nécessite des moyens importants. Pourquoi mettre en danger l’équilibre écologique, économique et politique de la planète ? Pourquoi bafouer la démocratie ? La réponse semble claire, c’est le profit, mais concentré entre les mains d’un très petit nombre de personnes. C’est un principe de course au rendement, où tout obstacle est supprimé quels que soient les impacts sur l’environnement ou la santé publique.
Le problème n’est pas né avec les OGM, il était présent dès le choix des monocultures à haut rendement en remplacement des cultures traditionnelles. Certaines régions ont ainsi détruit leur bocage traditionnel pour cultiver des céréales. Quelques années plus tard, il apparaît que les sols peu adaptés aux nouvelles cultures ont nécessité l’emploi massif d’engrais et de pesticide, les nappes phréatiques ont été asséchées et la production ne s’est pas révélée rentable. Une vision à très court terme a remplacé un équilibre mis en place sur plusieurs siècles.
Une question qui se dessine en filigrane concerne l’exode rural : la mécanisation et l’artificialisation de l’agriculture ont-elles été mises en place pour compenser l’exode rural, à moins que ce ne soit l’inverse qui s’est produit : l’exode rural a été organisé pour orienter la main-d’œuvre dans les usines et permettre la mise en place d’une agriculture intensive concentrée dans les mains d’entreprises capitalistes.
L’argument qu’une agriculture à haut rendement est plus rentable est fallacieux car l’agriculture intensive draine 75% des subventions à l’agriculture. Elle est aussi fortement consommatrice d’eau potable car elle nécessite de fréquents arrosages, ce qui signifie qu’elle utilise des ressources qui deviennent de plus en plus rare. Elle augmente aussi considérable la consommation de pesticides, car elle s’appuie sur la monoculture qui fonctionne comme un aimant pour les parasites. Ce n’est pas le cas de la polyculture car les insectes attirés par une plante sont souvent repoussés par une autre.
Pour mémoire, on identifie différentes sortes d’agriculture alternative :
- L’agriculture bio dynamique, identifiable par le label demeter, qui est une agriculture biologique respectant en plus le cahier des charges définis par Rudolf Steiner, fondateur de l’anthroposophie, qui défend l’idée d’exploitations agricoles quasiment autosuffisantes.
- L’agriculture biologique, qui répond à un cahier des charges très précis, plutôt très strict en France, mais qui fait l’objet de discussion pour l’assouplir. Les discussions sont animées, certains producteurs trouvant le cahier des charges trop restrictif, alors que les consommateurs redoutent un assouplissement qui serait la porte ouverte à des interprétations trop laxistes.
- L’agriculture raisonnée, qui n’est régie par aucun label, défend l’idée d’un apport raisonné de produits interdits par le cahier des charges de l’agriculture biologique. Cela se traduit par l’absence d’apport systématique d’un ensemble de pesticides tout terrain, mais par un apport adapté aux conditions réelles rencontrées : tel pesticide du fait de la présence de tel parasite cette année. Sans label précis, cette notion regroupe des réalités très différentes.
- Une nouvelle notion apparaît qui est l’agriculture intégrée, et qui se vise à répondre aux objections liées à l’imprécision de l’agriculture raisonnée sans aller dans la rigueur du cahier des charges de l’agriculture biologique.
Face aux dérives liées à la concentration des ressources alimentaires dans les mains de deux ou trois entreprises privées transnationales, les organismes internationaux comme l’ONU ont réagi par la création de droits humains comme le droit à l’alimentation. Ces droits sont opposables aux sociétés concernées et permettent de protéger les peuples autochtones de culture traditionnelle qui sont souvent bafoués par les accords commerciaux, avec parfois la complicité d’autorités publiques corrompues. Le lien suivant permet d’accéder à une publication présentant le principe du droit à l’alimentation et donne des exemples des abus qu’il combat : cliquez ici
Ces réflexions nous ont conduits à aborder le problème nord-sud. On évoque la colonisation d’un point de vue politique, mais pas toujours ses conséquences économiques. Or elle s’est souvent traduite par le détournement de terres dédiées à la polyculture vivrière au profit de terres dédiées à la monoculture d’importation, très sensible à l’évolution des prix du marché. Quand ceux-ci diminuent et passent en dessous du prix de production, les agriculteurs sont ruinés. Ils ne sont même plus capables de subvenir à leurs besoins alimentaires. En effet, ils n’ont pas assez d’argent pour acheter de la nourriture sur les marchés internationaux et n’ont plus la capacité de produire leur propre nourriture. La culture intensive se fait ainsi non seulement au détriment de la santé des mangeurs, mais parfois au détriment de la vie-même des producteurs. L’exemple du coton en Afrique est emblématique : il est subventionné, il utilise beaucoup de pesticides, il consomme beaucoup d’eau . Mais aujourd’hui, dès qu’il y a une situation de surproduction, il est renvoyé en Afrique contre paiement. On se trouve en présence d’un modèle politico-économique plutôt répugnant.
Nous avons ensuite abordé l’étiquetage des produits alimentaires. Leur lecture avertie nécessite l’usage d’un dictionnaire pour comprendre toutes les formules, dictionnaire non pas de diététique ce qui pourrait sembler normal, mais surtout juridique pour savoir ce que recouvrent les formules du type : « pur jus », « 100% jus », « amidon modifié », « arômes », « sans sucre ajouté », etc. Il reste cependant que cet étiquetage, même si l’industrie agroalimentaire cherche à le contourner, est une victoire des consommateurs, ou des consom’acteurs, vers plus de transparence.
A ce moment du souper-causerie, une question s’est imposée : que faire ?
L’homme a toujours eu un impact sur l’environnement, qui s’est traduit parfois très négativement, par un appauvrissement des terres, comme la désertification. On peut aussi citer le cas du Connemara en Irlande dont la situation actuelle vient de la culture sur brûlis réalisée par les hommes au néolithique. Les terres brûlées étaient des forêts de très vieux chênes qui en brûlant ont produit une couche de charbon de bois très épaisse et complètement imperméable. Les cendres se sont déposées dessus et ont permis des cultures vivrières, mais l’eau comme les grosses racines n’ont pas pu traverser la couche de charbon. Les arbres n’ont pas repoussé, l’eau des pluies qui ne pouvait plus s’écouler s’est mise à stagner, empêchant la décomposition des feuilles et la formation d’humus. Les terres se sont donc appauvries et sont devenues quasiment stériles. Plusieurs siècles plus tard, le Connemara est en grande partie composé de tourbières infertiles et il a fourni un des plus grand quota d’émigrants vers l’Amérique lors la maladie de la pomme de terre.
La destruction d’un terroir par les hommes n’est donc pas un fait nouveau, mais ce qui est nouveau, c’est l’ampleur des dégâts liée à la puissance des technologies employées. De locaux, ils sont devenus globaux. Ce n’est plus une population qui détruit son territoire, mais une petite partie de la population mondiale qui est en situation de détruire une grande partie du territoire mondial. Et tout cela s’effectue, comme au néolithique, pour un résultat court terme.
Le prétexte, c’est la croissance. Mais est-il pour autant justifié ? Les thèses prônant une certaine forme de décroissance sont de plus en plus répandues. La croissance est née de l’idée (du constat ?) que les populations augmentaient de manière géométrique alors que les ressources augmentaient de manière arithmétique, il fallait donc augmenter les ressources plus rapidement. Mais aujourd’hui la population de l’Europe est en décroissance, à quoi sert d’exiger une croissance, alors que les ressources alimentaires sont nettement supérieures aux besoins ? On peut croire que c’est motivé par le souci altruiste de répondre aux besoins du reste du monde, mais il se montre surtout orienté vers les pays qui ont les moyens. Les problèmes actuels sont déjà particulièrement problématiques alors qu’ils sont liés au comportement d’une faible partie de la population mondiale : principalement l’Europe et l’Amérique du Nord. Ce n’est plus tout à fait vrai puisque les pays les plus peuplés du monde, la Chine et l’Inde, sont en train d’adopter le même modèle. Une fois ce modèle réellement adopté par la moitié de la population mondiale, les déséquilibres vont subir un effet d’accélérateur énorme. Par ailleurs, l’occident n’a pas le droit d’interdire à d’autres personnes de vivre ce qu’il vit, alors même qu’il n’arrive même pas à y renoncer.
Si la prise de conscience semble avancer très lentement en Europe et aux Etats-Unis, c’est parce que les impacts réels sont sous-estimés. On considère comme allant de soi des manipulations qui mériteraient qu’on s’y attarde un peu plus. Nous modifions de nombreux paramètres de notre nourriture, et plus généralement de ce que nous intégrons dans notre corps, comme les médicaments, les prothèses, les greffes : cela a commencé par la composition chimique, puis la composition génétique, sans oublier les corps étrangers jusqu’aux futurs éléments issus des nanotechnologies. Nous faisons comme si nous étions par définition capable de nous nourrir ou d’intégrer n’importe quoi. Nous savons que les moteurs que nous construisons consomment soit de l’essence, soit du gasoil et que donner un autre carburant conduit à la panne. Mais nous considérons que notre propre corps doit être capable d’ingérer et d’intégrer des éléments absolument pas naturels, en oubliant qu’il procède du règne animal, et peut de ce fait être soumis à certaines contraintes, naturelles et indépassables celle-là.
Le problème est aussi qu’on ne lutte pas contre une fatalité, mais contre un ennemi organisé pour nous faire sous-estimer les risques. Ce sont globalement les Sociétés TransNationales, ou STN, qui jouent sur le fait que les principales sources du droit sont positionnées au niveau des nations et qu’il suffit de se placer dans une perspective internationale pour opposer les différentes législations et agir en bafouant les droits des citoyens. Ce lien permet de télécharger une notice « sociétés transnationales et droits humains » présentant de nombreux exemples d’abus réalisés par ses sociétés (ils ne se limitent pas au domaine alimentaire, mais une entreprise comme Nestlé est particulièrement bien positionnée dans ce domaine) : http://www.cetim.ch/fr/publications_details.php?pid=125.
En matière d’action, la philosophie des soupers-causeries n’est pas orientée vers la mise en place de procédures de grande ampleur nécessitant de grands moyens, mais en faveur des petites actions individuelles dont la multiplication finit par avoir un effet important. Pour répondre à la question : « que faire ? », plusieurs leviers sont possibles :
- agir sur les profits des entreprises concernées
- lutter contre la désinformation
- faciliter l’action des lobbies environnementaux contrer les lobbies industriels
Le développement d’une agriculture non respectueuse de la santé et de l’environnement est lié à la recherche du profit, c’est donc lui qu’il faut viser, et là les consommateurs sont en position de force. Ce sont eux qui ont imposé l’étiquetage des produits, contraint les grandes entreprises à une plus grande transparence et obligé les commerces à proposer des aliments bio.
Les moyens adoptés pour la désinformation reposent sur des budgets faramineux de communication et de publicité, c’est donc par l’information et la transmission des informations qu’il convient de lutter. C’est là que les nouvelles possibilités de communication, par Internet notamment, ont leur rôle à jouer. Les soupers-causeries ont aussi été conçus dans ce but : partager l’information pour fonder sa propre opinion sans suivre les autoroutes de l’information.
Certains ont fait le choix d’interventions spectaculaires comme Greenpeace ou José Bové. Ces interventions largement médiatisées ont joué un rôle important à la fois de diffusion de l’information et de poil-à-gratter pour les politiques trop conciliants. Il est vrai que les méthodes, pas toujours légales, employées, peuvent choquer les esprits légalistes et avoir un impact contraire. Mais les conséquences de l’utilisation de ces méthodes illégales ont toujours été assumées par les différents acteurs et leur aspect spectaculaire et illégal a permis la couverture médiatique nécessaire à la diffusion des idées. Mêmes si les participants ne se sentaient pas prêts à réaliser de telles actions, ils jugeaient positivement les actions menées par des personnes qui en avaient le courage.
Les actions individuelles qu’il est possible de mener peuvent être très simples, comme le fait de manger local et de saison pour encourager la production locale en limitant les frais de transport et de stockage, et de ce fait en diminuant les dépenses énergétiques, etc. En fait, la question « que faire ? » renvoie à l’engagement que chacun se sent capable de mener, sachant que même celui qui paraît insignifiant est déjà opérant, s’il est suivi par plusieurs personnes.
Il est difficile d’aborder la question de la santé humaine sans évoquer la question de l’hygiène, voire l’obsession actuelle de l’hygiène. Le caractère sain d’un produit s’est déplacé de la composition du produit (avec le paradoxe souvent manipulé par l’industrie agroalimentaire que cette composition est incertaine pour un produit naturel et soi-disant maîtrisée pour un produit agroalimentaire), à ses conditions de production et d’emballage. Cela crée un nouveau facteur de dégradation de la planète qui est l’empilement des déchets. Cela permet de réaliser un nouveau parallèle avec la planète et le corps : des études récentes dans des hôpitaux américains ont décelé sur chaque nouveau-né des traces d’environ 7 métaux lourds différents, présents à l’intérieur des organes mais aussi sur les gènes, ce qui peut se traduire à terme par des mutations. Il n’y a pas que la planète qui est encombré de déchets industriels, notre corps aussi.
De manière plus directe, les agriculteurs et leur famille commencent à être malades du fait de leur exposition continue aux substances toxiques qu’ils utilisent pour leurs cultures. Leurs enfants commencent à naître avec des malformations.
Par ailleurs, l’élevage intensif a vu apparaître des comportements agressifs des animaux contre les éleveurs alors qu’ils n’existaient pas auparavant. Les éleveurs sont devenus des étrangers pour les animaux qui ne les reconnaissent pas et les agressent. L’une des règles tacites des élevages bio est d’attribuer des noms aux animaux adultes, comme autrefois, ce qui impliquent de les connaître et de créer une complicité entre l’éleveur et le bétail.
Le monde actuel a oublié qu’on pouvait élever de manière respectueuse des animaux destinés à notre alimentation. En cherchant à les chosifier, nous nous sommes chosifiés nous-mêmes. Les liens entre la santé de la planète et celle des hommes passent aussi par la santé des animaux. De nombreuses maladies humaines sont liées à la consommation par les êtres humains d’animaux malades ou mal soignés. Les éleveurs donnent des médicaments à leur bétail, à trop forte dose, ce qui fait que les substances actives se maintiennent dans la chair consommée par les personnes et provoquent des réactions d’antibiorésistance. Quand l’homme tombe malade, les antibiotiques qu’on lui prescrit ne sont plus efficaces car il en a déjà ingéré beaucoup dans la viande animale qu’il a consommée.
Il est très réducteur de considérer qu’on est ce qu’on mange, mais il est aussi réducteur de penser que l’homme est capable de se désolidariser de son environnement sans effet et sur lui-même et son environnement. Notre santé est en partie le reflet de la santé du monde dans lequel on évolue. C’est sur cette réflexion (et sur le dessert !) que le souper-causerie a pris fin.
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