Le choc des civilisations, menace ou opportunité ? – SC du 24/04/07

L’expression « choc des civilisations » est apparue pour la première fois en tant que titre de l’essai de Samuel P. Huntington, professeur à Harvard, et précédemment expert auprès du Conseil National Américain de Sécurité sous le président Jimmy Carter. La thèse exposée dans son livre se voulait une réponse aux questions suivantes : menacé par la puissance grandissante de l’islam et de la Chine, l’Occident parviendra-t-il à conjurer son déclin ? Saurons-nous apprendre à coexister ou bien nos différences nous pousseront-elles vers un nouveau type de conflit, plus violent que ceux que nous avons connu depuis un siècle ?

Pour Samuel Huntington, les peuples se regroupent désormais en fonction de leurs affinités culturelles. Les frontières politiques comptent moins que les barrières religieuses, ethniques, intellectuelles. Au conflit entre les blocs idéologiques succède le choc des civilisations. Prémonitoire selon certains, le livre sur la situation mondiale fait l’objet de nombreux débats depuis sa sortie. Sa vision semble promettre un avenir de conflits sur des sujets irréductibles du fait de positions inconciliables.

Une autre vision est proposée par Francis Fukuyama dans son livre « La fin de l’histoire et le dernier homme », où il envisage au contraire l’avenir comme une occidentalisation irréversible de l’ensemble du monde. C’est cela selon lui qui explique la fin de l’histoire : la culture occidentale va prendre le pas sur toutes les autres qui vont s’y soumettre, par la seule force de son modèle et la puissance de ses armes et de ses outils.

Pour les participants au souper-causerie, c’est l’utilisation du terme « choc » qui a lancé la discussion. Le choix de ce terme renvoie pour les participants à une conception guerrière de la culture. Il pose d’emblée l’impossibilité d’une coexistence pacifique des différentes civilisations, voire l’incompatibilité des civilisations entre elles. Ce n’est pas exactement ce qu’enseigne l’histoire, qui présente de nombreux cas de conflits culturels, mais aussi de nombreuses périodes de coexistence pacifique. De nombreux objets anciens témoignent des rencontres fréquentes entre des civilisations différentes, comme la fabrication chinoise d’objets en porcelaine non utilisés en Chine en vue de l’exportation vers les pays Moyen-Orientaux ou Occidentaux.

En France, les grandes foires du Moyen-Age voyaient se rencontrer des marchands itinérants venus d’Asie. De tout temps, des passerelles, commerciales et culturelles ont été mises en place entre des représentants de cultures différentes. Il est vrai aussi que la Renaissance en Occident a été marquée par un « retour aux sources », vers la civilisation grecque, et par un rejet des produits venus de l’orient comme les épices, et qu’ensuite s’est développé l’état moderne, qui a vu le développement des états-nations et du modèle occidental qu’on connaît aujourd’hui.

Aujourd’hui, il est difficile de parler de choc des civilisations sans prendre en compte la position des Etats-Unis, et notamment leur tendance à identifier leur position comme celle du bien et toutes les autres au mal. Selon ce point de vue, le choc des civilisations est considéré comme un choc quasiment sacré. En Europe, on méconnaît souvent à quel point le développement des valeurs occidentales est considéré aux Etats-Unis comme un engagement sacré, une croisade à mener contre l’erreur. Des enquêtes menées là-bas montrent qu’une grande majorité d’habitants des Etats-Unis considèrent que Dieu, le Dieu catholique, est directement et positivement intéressé par le développement des Etats-Unis en tant que nation. Dans cet esprit, le choc des civilisations est celui de la vérité contre une position hérétique. Il n’y a rien de positif à apprendre de l’autre, c’est un combat de la vérité contre l’erreur, du bien contre le mal et aucune voie moyenne n’est possible.

Robert Nisbeth dans son livre « geography of thoughts » propose une troisième voie différente de celle de Huntington et de Fukuyama, il appelle de ses vœux une synthèse ou plutôt une rencontre entre les positions occidentales et asiatiques. Il est vrai que son livre traite des différences de pensées entre l’occident et l’Asie et son objet est de démontrer à partir de protocoles scientifiques que la conception occidentale de l’universalité des processus cognitifs est erronée. Il existe bien au moins deux modèles culturels identifiables se référant à des conceptions du monde totalement différentes et irréductibles. De nombreux comportements cognitifs, considérés comme invariants par les scientifiques occidentaux, se vérifient de manière tout à fait régulière dès que les personnes testées sont occidentales. Mais d’autres « invariants » sont mis en évidence dès que les personnes testées sont asiatiques. Le problème, dit Nisbeth, est lié au fait que les comportements occidentaux sont utilisés comme fondement de théories soi-disant universelles. Son livre montre que le fait de ne pas identifier ces différences de conception génère des interprétations erronées, alors que les prendre en compte permet d’avoir une vision non seulement plus complète de la réalité, et ainsi moins erronée. En clair, les êtres humains auraient tout à apprendre des manières différentes de penser des autres, et peu à espérer dans le conflit.

Il aborde aussi le sujet du phénomène appelé l’occidentalisation, qui se caractériserait par l’adoption dans le monde entier de la culture occidentale. Sur ce point, il alerte sur la simplification qui tend à faire croire que le fait de porter des jeans et de manger des hamburgers revient à adopter les valeurs occidentales. Il fait remarquer en revanche la vogue des disciplines orientales en occident. Les Chinois mangent des hamburgers pendant que les occidentaux font du Tai chi chuan dans leur jardin, aménagent leur maison selon les règles de la géomancie (ou feng shui) et pratiquent le yoga en se soignant selon la médecine traditionnelle chinoise. Et si les langues occidentales n’ont pas pris en compte ce phénomène et n’ont pas créé le mot « orientalisation », cela ne signifie pas pour autant que cette réalité n’existe pas, elle n’est simplement pas nommée malgré son caractère de plus en plus évident.

Nisbeth incite ainsi à faire une distinction entre modernité et occidentalisation, en mettant en évidence qu’il existe aujourd’hui des cultures modernes et non occidentales, en Asie et au Moyen-Orient notamment. Le fait que certaines cultures aient adopté la science, qui est une création née dans une zone géographique plutôt occidentale, ne signifient pas pour autant qu’elles se soient occidentalisées. Il est tout à fait possible d’adopter et d’utiliser un outil forgé dans une autre culture. La propagation des alphabets dans l’histoire en offre un exemple répété.

Les succès de la culture occidentale sont dus à la puissance de ses outils, comme la science, mais pas, comme on a tendance à le croire, uniquement en tant que ce sont des outils très perfectionnés qui forcent à la fois l’admiration et l’adhésion au modèle qui les a créés. Ces succès ont été portés par des réussites militaires, rendues possibles par les réalisations scientifiques dans le domaine de l’armement et du transport. C’est d’ailleurs quasiment toujours la recherche militaire qui a alimenté les investissements financiers nécessaires au développement scientifique. Les succès de la culture occidentale ne sont pas dus à l’excellence de son modèle, mais au fait qu’il a permis le développement des techniques qui ont permis des déplacements, des conquêtes militaires et la destruction des systèmes traditionnels rencontrés. C’est la puissance de ses armes qui a déstabilisé les sociétés qui ont croisé la société occidentale, plus que la puissance de sa culture.

Lors des conquêtes occidentales, un appui fondamental et absolument fortuit, a été apporté par les maladies. L’élevage, notamment des porcs et des volailles, fortement développé tout au long de l’histoire par les éleveurs occidentaux a contribué à développer leur résistance à des maladies comme la grippe. C’est ce que recouvre le concept de co-évolution. Les conquérants ont apporté avec eux leurs maladies aux peuples autochtones, qui eux n’avaient pas développé cette résistance et cela a contribué à les décimer. Cela s’est révélé particulièrement meurtrier sur le continent américain. L’occident immunisé a assuré son emprise par la transmission de maladies contagieuses, souvent involontairement, mais pas toujours si on prend en compte de la distribution aux Indiens d’Amérique de draps infestés de maladies, collectés de manière délibérée dans les hôpitaux par le général Custer. Ces éléments semblent loin de l’idée d’un développement des valeurs occidentales sur la base de la diffusion naturelle de l’idée de démocratie et des droits de l’homme, ce qui n’enlève rien à la grandeur de ces idées.

Un des points qui me semble le plus préoccupant dans cette théorie du choc des civilisations est la confusion souvent réalisée entre société et culture. Certaines cultures sont critiquées à partir d’un jugement porté sur les sociétés qui en sont les représentantes. C’est particulièrement frappant en matière de droits des femmes. Des cultures sont considérées comme intrinsèquement misogynes, alors que c’est surtout une caractéristique des sociétés qui les portent. Ainsi, l’église catholique qui n’a pas évolué sur les droits très limités qu’elle accorde aux femmes n’est plus considérée comme misogyne, simplement parce que les sociétés de tradition catholique ont, elles, beaucoup évolué, et qu’elles accordent des droits aux femmes sans se soucier de ce qu’en dit la religion catholique.

Pour revenir à la question posée en introduction de ce souper-causerie, comment ce terme de choc a-t-il pu s’imposer ? Il semble que la caractéristique du monde actuel est sa globalisation. La société actuelle se caractérise par des problématiques qui ne sont plus locales mais globales. L’avènement des Etats-nations s’est produit dans un monde où les actions étaient essentiellement locales, dans le sens où leurs conséquences se déroulaient dans un endroit qui pouvait être étendu mais qui était de toute manière circonscrit. Maintenant, depuis que les technologies sont descendues au niveau atomique, génétique ou intracellulaire, les problèmes sont devenus globaux. Le problème du nucléaire et des nanotechnologies n’est pas une affaire de volonté et de moyen : il ne suffit pas de mettre en place les dispositifs permettant de contenir certains effets dévastateurs de ces technologies. Il n’est simplement pas possible de parier sur le fait qu’un accident ne se produira jamais. Une seule chose est sûre, si un accident se produit, il ne se limitera pas au pays qui l’a créé mais aura des conséquences dans le monde entier. La catastrophe de Tchernobyl l’a clairement démontré, mais l’épidémie de la vache folle aussi qui a prouvé qu’une simple évolution d’une procédure de fabrication de farines animales a créé une épidémie internationale.

D’un point de vue militaire, le largage de la bombe d’Hiroshima est devenu une date historique. L’homme a dépassé le stade de l’utilisation des armes de destructions conventionnelles, dangereuses, mais à portée limitée dans l’espace et dans le temps pour s’orienter vers les armes de destructions massives, dont les effets sont géographiques, les espaces environnants sont pollués sur une grande distance, et temporels, les descendants des personnes irradiées subissent aussi les conséquences de la bombe. Le bilan humain et environnemental de tels événements est incalculable. C’est en cela que le terme de choc prend toute sa dimension, en ce qu’il sous-entend de conséquences irréversibles.

Par ailleurs, la notion de choc des civilisations fait référence à un affrontement Est-Ouest, alors qu’il semble que de nombreux problèmes humains et humanitaires concernent plutôt l’axe Nord-Sud. Le choc de civilisation semble se faire de toute manière au détriment des pays du Sud, qui, malgré ce qu’en disent certains occidentaux éclairés, continuent de subir les conséquences de la colonisation. Il ne s’agit plus des conséquences politiques de la colonisation, mais des conséquences économiques et notamment agricoles. La décolonisation n’a pas rendu les pays dans l’état où ils avaient été trouvés en entrant. Les cultures traditionnelles vivrières avaient la plupart du temps été remplacées par des cultures intensives d’exportation, et les connaissances ancestrales, ainsi que les habitudes de consommation des aliments traditionnels étaient perdues. Il n’était pas possible de faire machine arrière et quand les cours des produits d’importation se sont effondrés, le retour à des cultures vivrières était impossible à court terme. Cette « colonisation » économique n’est pas finie puisque certains pays africains connaissent des famines alors qu’une partie des terres cultivables de leur propre pays est utilisée pour faire pousser des céréales destinées à l’alimentation des troupeaux producteurs de viande bouchère pour les pays occidentaux.

La notion de choc donne aussi l’idée d’une rencontre entre deux puissances et pas d’un rapport de domination. Les nations occidentales n’ont pas eu la même réaction face à la civilisation chinoise que celle qu’elles avaient eu face aux autochtones africains ou américains. Il est vrai qu’en Chine, les Occidentaux rencontraient une civilisation dont la structure hiérarchique leur apparaissait évidente, avec un protocole, des rites, un luxe impressionnant. Les autres sociétés avaient été dès le démarrage considérées comme inférieures, car elles semblaient aux premiers colons non structurées. Mais c’était une position intenable en Chine, où le protocole de la cour et l’organisation administrative étaient aussi pompeux et impressionnants. L’occident y a reconnu les valeurs qu’elle accorde à une civilisation, valeurs qui n’apparaissaient pas aussi clairement dans les tribus rencontrées sur le continent américain et africain. C’est la première fois où l’occident rencontrait une autre civilisation qu’elle ne pouvait pas qualifier de « sauvage » et qui disposait d’une réelle puissance économique.

Aujourd’hui, l’occident ayant assis sa dimension économique, il accorde un intérêt scientifique très fort aux autres civilisations, y compris celles qu’il a contribué à faire disparaître. Ses travaux en ce domaine sont passionnants et visent aujourd’hui clairement à se libérer d’une vision ethnocentrique. Le public Occidental a ainsi l’occasion de rencontrer les objets produits par les autres civilisations dans des cadres idylliques qui font oublier leurs conditions d’obtention. Les musées d’arts étrangers ont en effet pour la plupart été créés à partir de collections obtenues par razzia lors des campagnes militaires ou pendant la colonisation. Cela peut sembler une compensation, même si on peut difficilement la considérer comme équitable compte tenu de l’emprise économique qui se maintient sur les populations descendantes des créateurs de ces œuvres.

La puissance de la société occidentale est aussi liée au confort qu’elle a réussi à développer et ce qu’on appelle désir d’occidentalisation concerne surtout la recherche du confort et de la consommation. Là aussi le désir de consommation ne signifie pas qu’on est en train de changer de culture. La société de consommation est orientée vers les produits technologiques, et à ce sujet aussi il convient de ne pas confondre modernité et occidentalisation. En revanche, les participants du souper-causerie se sont demandés si cette recherche du confort ne pourrait pas être considérée comme un moyen d’atténuer le choc des civilisations ? En effet, le confort semble difficilement compatible avec le conflit. Le problème est que la recherche du confort est mise en avant pour les consommateurs et pas pour les producteurs, qui eux, sont plutôt orientés par la recherche de puissance et de richesse. Ces producteurs sont obligés de se livrer une lutte féroce pour le capital et pour l’accès aux ressources naturelles. Ils sont prêts à générer des conflits pour cela. C’est ainsi que toutes les guerres auxquelles des grandes puissances ont participé ces dernières années avaient le pétrole comme toile de fond. La politique ne semble plus l’élément explicatif réel des événements et des alliances, même si c’est ce qui est avancé comme argument. Nous vivons dans un monde dominé par la logique économique, et orientée aujourd’hui vers le capitalisme.

A l’inverse, le confort endort. Orienter toutes les actions des individus vers la consommation de produits, ou de plus en plus vers la consommation d’expériences dans le monde virtuel par l’intermédiaire d’outils électroniques, limite le temps passé à la réflexion, et émousse le sens de la contestation. La consommation répétée de produits ou d’expériences virtuelles s’apparente à une forme d’addiction. La consommation est ainsi une drogue, qui produit notamment des obèses et des personnes « nolife » rivées à leur console de jeux. Imposer la société de consommation aux citoyens est un moyen de décourager la réflexion et d’assurer la concentration de la puissance aux mains de quelques-uns uns, en contradiction avec l’idéal démocratique sensé régir ces sociétés. C’est aussi un moyen de vider le pouvoir politique de sa puissance au profit des milieux économiques, qui à travers les sociétés transnationales disposent de fonds largement supérieurs aux budgets de nombreux états.

Le choc des civilisations semble ainsi surtout le résultat du choc des puissances économiques. Pour développer les marchés, le marketing travaille sur la standardisation du goût. Les cultures s’expriment à travers les objets qu’elles utilisent. La diffusion des objets d’une culture à travers la société de consommation peut ainsi donner l’impression d’une occidentalisation, mais une culture ne se réduit pas aux objets qu’elle produit, d’autant plus que tous les produits technologiques créés très récemment, ne sont pas culturellement typés, ils sont surtout modernes.

Pourquoi le choc des civilisations n’est-il pas simplement une rencontre ? Pourquoi globalement, l’être humain n’accepte pas que les autres ne pensent pas comme lui. L’être humain n’existe pas en dehors d’une culture, il fait partie d’un environnement qui l’a façonné et qui devient sa référence. Dans le milieu naturel, l’autre peut toujours être une menace et chaque être humain garde en lui cette méfiance générale envers l’autre. Mais dans un environnement qui n’est plus naturel, mais culturel et où la vie en société devient la règle, cette peur de l’autre est un frein à la sociabilité et à une vie humaine épanouie socialement.

Certaines personnes développent une réelle haine de la différence, certains ne semblent même pas la remarquer, alors que d’autres sont capables d’identifier la différence et de l’accepter. Mais ce qui frappe le plus, c’est que pour une même personne, le niveau d’acceptabilité de la différence semble varier selon les situations et selon les sujets, de manière parfaitement imprévisible, même pour les proches. L’être humain a besoin d’identifier la différence quand elle se présente, car elle est source de danger potentiel. Mais la vie telle qu’elle est organisée aujourd’hui devrait, dans la plupart des cas, lui assurer un niveau suffisant de sécurité pour lui permettre de dépasser cette appréhension première et d’identifier ensuite par les ressources de la raison, si cette différence présente un danger ou non. En fait, l’idée des participants au souper-causerie est que pour chaque personne, certains points relèvent du non-négociable. Il est des différences qui ne sont pas acceptables pour un individu donné. Ces différences sont parfois fondamentales, mais elles peuvent être aussi tout à fait superficielles, liées à l’apparence de l’autre. Ce non-négociable est en grande partie culturel, mais il est aussi surtout personnel, car il varie selon les personnes d’une même culture, voire d’une même famille, et dans le temps pour une même personne. La différence est aussi que, pour certains, c’est une quête de faire évoluer ce non-négociable, pour l’abriter sous le principe de la raison et plus d’une survivance d’un instinct de survie, qui n’est plus réellement cohérent avec le monde industrialisé.

Les religions jouent un grand rôle dans la sphère culturelle en matière de tolérance. Les religions premières, non universelles, tendaient à insister sur la différence et à inciter les personnes à s’en prémunir. Ce qui faisait l’humanité de la personne, c’était notamment son lien à un Dieu particulier. Le ou les Dieux étaient souvent les créateurs de la communauté, quand ils n’étaient pas directement les ancêtres en ligne directe. Adorer tel Dieu et faire partie de telle communauté étaient équivalents. Les religions visaient clairement l’unité de la communauté contre l’extérieur considéré, et dans certains cas à raison compte tenu des conditions réelles d’existence, comme dangereux. Dans ce cadre, les différences entre personne étaient aussi à l’origine de l’ordre du monde, l’autre était différent car adorant et créé par un autre Dieu, c’était l’ennemi.

Le message des religions universelles a été de rejeter ces modèles et de mettre dans le comportement des êtres humains (le respect de la loi morale et des enseignements particuliers à leur religion) et pas dans leur ascendance, la fidélité à un Dieu. A l’origine, les religions universelles représentaient un message de tolérance, tout le monde était accepté, à partir du moment où le rite du baptême ou son équivalent avait été réalisé, et c’est lui qui créait le lien avec Dieu, et non l’origine ethnique ou géographique. Les religions universelles ont voulu reconnaître l’humain en chaque homme et visaient la paix et la coexistence pacifique, malgré des dérives historiques qui ont suivi. Elles témoignent de l’aspiration humaine à accepter les différences, et ainsi à dépasser le modèle originel des religions dédiées à chaque communauté.

La tolérance vis-à-vis des autres semble une réelle aspiration humaine, possible à partir du moment où des sociétés bénéficiant d’une relative sécurité matérielle ont été créées. Et c’est le risque, imaginaire ou réel, de la perte de cette sécurité qui semble créateur de conflit. Ces réflexions nous ont conduit lors de ce souper-causerie à rediscuter du rôle de certaines puissances, qui pour assurer leur survie dans le cadre d’un status quo, sont amenées à déployer des arguments de sécurité, réelle ou imaginaire, pour inciter au rejet de la différence.

En fait, il nous a semblé que même si l’appréhension de la différence a une base innée, elle évolue en fonction d’une aspiration sociale humaine à vivre en paix, différente selon les cultures et selon les individus. Mais cette aspiration semble pouvoir être réactivée très rapidement dès que des menaces sont évoquées, à tort ou à raison.

Les personnes qui cherchent à accepter les différences ne sont pas pour autant forcément dans une logique de rejet de leur propre culture et de leurs propres caractéristiques. Au contraire, pour certaines personnes, leur culture propre est considérée comme le véritable point de départ pour accéder à l’autre et à la différence. La différence est réellement acceptée à partir du moment où elle est établie comme telle. Ne pas l’identifier revient à ne pas être conscient d’un danger potentiel. Identifier toute différence comme un danger dans une société industrialisée régie par des règles traduit une mécompréhension de ce que vise la création des communautés, à l’intérieur de l’histoire humaine.

La coexistence pacifique, grâce à la mise en place de règles et de moyens de vérifier leur application semble l’objectif à la fois pratique et moral des communautés humaines. Dans un monde globalisé, il pourrait sembler cohérent d’élargir cette communauté à l’humanité dans son ensemble. Il est surprenant alors de constater que ces communautés définissent elles-mêmes des réserves sur l’acceptabilité de certaines différences. Les communautés modernes, au sein des Etats-nations semblent revenir aux religions premières, et les questions relatives aux lois du sol et aux lois du sang semblent proches des croyances liées à la dérivation directe d’une communauté d’un ancêtre mythique et sacré.

En fait, l’intolérance communautaire est un écho à la somme des aptitudes individuelles à l’intolérance qui semblent facilement activées, voire parfois manipulées au détriment, soit d’une autre communauté, soit de ce qui est dans les faits une partie de la communauté, même si on refuse aux personnes concernées ce qualificatif. Les questions actuelles sur l’immigration tournent autour de ces idées, soit les immigrés font partie de la communauté et le but de la communauté est de définir les règles de vie en commun pacifique, soit les immigrés ne font pas partie de la communauté. La difficulté alors revient à expliquer comment prendre en compte leur apport, et notamment leur travail passé ou actuel qui contribue à la richesse et au patrimoine de la communauté.

Une question que se sont posée les participants était le rôle de l’éducation des parents dans l’apprentissage de la tolérance. L’acceptation de la différence semble aux participants du souper-causerie éminemment personnelle et individuelle, même si elle est cadrée par un contexte culturel. A l’intérieur des familles, de nombreux conflits de génération sont liés à une appréciation différente de la tolérance. A l’inverse, l’ouverture d’esprit semble résulter de l’éducation. Elle ne semble pas innée chez les enfants qui ont besoin d’affirmer leur différence pour se construire. Au-delà des principes, il faut faire avec la réalité et la distinction entre soi et les autres nécessite de reconnaître la différence. Ensuite, il est important de valoriser ses propres caractéristiques afin d’aborder la vie de manière sereine. C’est dans un second temps qu’il est possible de reconnaître les différences pour ce qu’elles sont : des réalités aussi légitimes que ses caractéristiques propres. La tolérance est en fait une construction de la maturité. Il semble aussi que cela ne soit pas une opération qui se réalise en une fois, dans le cadre d’une rencontre unique, mais plutôt une construction étayée par de nombreuses rencontres.

A partir de ces réflexions, s’est engagée une discussion sur l’existence de la différence au sein même des familles. Un mariage est toujours mixte, il consiste toujours en la rencontre de deux cultures, même si les parents viennent du même village. Un mariage est toujours une rencontre entre deux différences. Les mariages dits mixtes, entre deux cultures, ne sont qu’un exemple plus flagrant de cette réalité fondamentale. La différence ethnique ou culturelle fonctionne seulement comme un coup de projecteur sur une réalité présente partout. D’ailleurs, la cérémonie même du mariage sert parfois de révélateur de ces différences culturelles. Tout le monde a des exemples de cérémonies de mariage qui ont révélé ou simplement mis en scène le choc des cultures entre les deux familles, et cela s’est traduit par une atmosphère tout à fait morose quand ce n’est pas une bataille rangée. Au sein de la vie de couple, les différences culturelles sont alors considérées comme facteurs de rupture, ou en tout cas, elles fonctionnent aux yeux des autres comme mode explicatif des ruptures, à tort ou à raison.

Le monde actuel se traduit par la coexistence de plusieurs cultures avec des effets de discontinuité au sein des mêmes familles. Autour de la table, les participants connaissaient des personnes, qui se réclament d’un pays alors que les pays viennent eux-mêmes de deux pays différents. Un enfant né d’un mariage entre un homme d’origine portugaise et une femme d’origine espagnole se considère comme français, car c’est en France qu’il a toujours vécu. Un enfant né d’un mariage entre un Irlandais et une Vietnamienne se considère comme anglais, car il vit au Royaume-Uni. On peut imaginer que ces personnes ont un sens plus grand de la tolérance, mais même dans ces cas-là, on retrouve dans ces personnes la même notion de « non négociable ». Ce « non-négociable » semble nécessaire pour maintenir un état d’alerte face à la différence, mais peut s’éduquer culturellement, en fonction des conditions spécifiques d’existence rencontrées par la personne, sa maturité et sa volonté d’essayer de connaître, pour comprendre avant de condamner et encore moins d’éradiquer.

L’être humain se construit par intégration, dans sa culture, ou une culture qui s’est imposée à lui par son histoire vécue. Cette intégration s’accompagne d’une identification de la différence comme ne faisant pas partie de sa personnalité. Une fois l’identité étayée, il est alors possible de se poser la question de l’altérité et d’essayer de comprendre le point de vue de l’autre, non pas pour l’adopter, mais pour simplement identifier qu’il existe et qu’il peut être légitime de son point de vue. Cela n’induit pas qu’il s’agit d’accepter toute position, notamment une position xénophobe. Certaines idées ne se conçoivent que dans un cadre immoral, et sont donc à combattre, mais parfois s’exprime une intolérance à certaines idées et comportements qui ne sont en aucune manière une menace, c’est le simple rejet de l’altérité.

L’intolérance est individuelle car elle semble résulter de conditions culturelles et matérielles, mais surtout d’un choix individuel de chercher à comprendre les autres. La tolérance résulte fondamentalement d’une interprétation des comportements et de l’environnement et d’un choix positif qui vise à identifier ce qui relève de la différence de point et de vue et ce qui relève d’une menace. Les notions de bien et de mal sont marquées culturellement. Certaines personnes font néanmoins l’effort de rechercher au-delà de leurs propres marqueurs culturels les différences qui, même si elles ne sont pas compatibles, ne sont pas non plus strictement incompatibles. Il doit être possible de vivre en semble, tout en pensant différemment, si c’est la même notion de la condition humaine qui nous anime, c’est-à-dire d’hommes culturellement marqués car la culture est nécessaire à l’émergence d’un être humain, mais ayant fait le choix d’une existence pacifique avec d’autres cultures à partir du moment où la tolérance est reconnue comme valeur. Dans ce raisonnement, la différence évoquée plus haut entre culture et société prend toute son importance, pour ne pas écarter a priori des positions culturelles sous prétexte de l’intolérance témoignées parfois par les sociétés contemporaines qui s’en revendiquent.

Nous avons ainsi évoqué, l’irréductible différence des positions culturelles. Pour ma part, je considère qu’il n’existe pas de position supraculturelle, mais une collection de positions culturelles individuelles, modifiées par les expériences et les aspirations de chacun. Accepter le point de vue de l’autre, ne revient pas à l’adopter ou à adopter une position qui se situerait au-delà de tous les clivages. Il n’y a pas, pour moi, de position humaine universelle, il n’y a pas un point de vue qui permettrait de rendre compte de tous les autres, il n’y a pas de position permettant d’arbitrer entre toutes les positions différentes. Les positions culturelles sont irréductibles, au même titre que les positions masculines et féminines.

Des exemples prouvent qu’il est possible, de manière ponctuelle, d’adopter le point de vue d’une culture qui n’est pas la sienne. J’ai assisté à une scène où une personne s’est sortie d’une situation difficile avec une personne d’une autre culture en adoptant un argument de la culture de l’autre, argument auquel il n’accordait lui-même aucune valeur mais qu’il a « découvert » par intuition. L’argument à marché, alors que celui qui l’a trouvé était incapable d’expliquer sa rationalité. Cela me semble une expérience qui témoigne d’un moment de résonance (de raisonance ?) avec une culture différente. Cette impression se retrouve aussi de manière intellectuelle quand tout d’un coup, une notion qui avait toujours parue particulièrement absconse ou rétive à toute compréhension devient limpide. Il devient alors impossible de comprendre ce qu’on ne comprenait pas avant ! Mais quand cela concerne une autre culture, on est parfois capable de comprendre, mais sans savoir ce qu’on a compris.

Pour en revenir à la tolérance, elle ne consiste pas à accepter deux positions apparemment incohérentes, en considérant qu’une est plus vraie que l’autre, mais que cela ne l’invalide pas pour autant. La tolérance n’est pas de définir un compromis ou une synthèse entre deux positions, mais d’identifier la cohérence propre à chacune des positions. C’est pour cela que je n’aime pas la tendance actuelle qui est d’exiger qu’une personne qu’elle soit « cohérente » dans ses idées, je préfère nettement le terme de consonance. L’important ne me semble pas la cohérence globale, rigide, mais l’harmonie générale. La composition de sons apparemment dissonants peut former une harmonie, comme ce qu’on appelle la « blue note » en jazz.

Nous sommes revenus lors du souper-causerie sur l’idée des racines culturelles, avec l’idée qu’elles étaient nécessaires comme point de départ. L’image de l’arbre qui s’appuie sur ses racines pour s’élancer vers le ciel est particulièrement forte. Il n’est pas possible de profiter de la lumière et de s’épanouir sans être fermement intégré dans son sol d’origine. C’est en sachant d’où on vient, qu’il nous est possible d’approcher les autres avec sérénité. C’est par les branches et les feuilles que les arbres se rapprochent entre eux, et ce n’est possible qu’à partir de racines solides. Les racines sont la condition d’un ailleurs possible, d’une rencontre possible avec l’autre.

Les individus sans racines n’ont à leur disposition que l’information de masse pour se définir, en clair, la publicité. Un homme sans racine n’est qu’un stéréotype. C’est ce que tend à créer une certaine forme de mondialisation commerciale, où toutes les aspérités sont nivelées, tous les goûts sont homogénéisés.

Les hommes sont incités aujourd’hui à rejeter d’où ils viennent, par exemple à gommer par la chirurgie esthétique ce qui les rattache à leur lignée, à gommer leurs traits caractéristiques (yeux bridés, nez aquilin, etc.). Il convient aussi de nier le temps qui passe, ce qui revient à nier ses expériences passées, nier son âge, gommer ses rides. C’est son parcours que le consommateur est sensé oublier pour se sentir accepté dans la société de consommation. C’est le triomphe du bon goût, nécessairement aseptisé pour être accepté par tous.

Le choc des cultures n’a pas besoin de s’appuyer sur des conceptions différentes du bien et du mal pour exister. Il existe aussi viscéralement à travers le goût et le concept du bon goût. Il y a le même rapport entre le goût et bon goût qu’entre la conscience et la bonne conscience. L’ajout de l’adjectif « bon » vide de contenu un concept pour le transformer en injonction moralisatrice. C’est la différence entre une position morale et une position moralisatrice. Sous cet éclairage, le bon goût est stérile, voire destructeur, s’il conduit à rejeter tout ce qui s’en écarte, sans considérer que ce bon goût est une construction, et beaucoup plus artificielle que celle opérée pour établir des distinctions culturelles entre le bien et le mal. Il fonctionne d’autant mieux qu’il se contente d’apparences pour opérer, sans nécessaire analyse de la réalité de la situation.

Ce souper-causerie nous a permis d’évoquer de nombreux sujets, mais tous les participants ont été particulièrement intéressés par le lien fait entre le choc des civilisations et l’histoire personnelle de chacun, qui se situe à la rencontre de deux cultures, l’une paternelle, l’autre maternelle. S’il semble si facile de provoquer un rejet de la différence, c’est que ce choix renvoie à l’histoire personnelle de chacun, à la manière dont chacun s’est construit en inventant une troisième culture, dans le meilleur des cas, à partir de deux cultures qui avaient accepté la rencontre. La majorité des êtres humains pour survivre ont dû accepter cette rencontre entre deux cultures pour fonder la leur propre, et c’est sur base-là qu’il doit être possible d’envisager de nouvelles rencontres, avec d’autres cultures. En revanche, ce mécanisme de création d’une nouvelle culturelle n’est peut-être pas répétable pour beaucoup de personnes. L’émergence de sa propre position demande parfois beaucoup d’efforts, et il semble que tout le monde n’est pas prêt à le répéter. Parfois, des personnes donnent l’impression qu’elles disposaient au début de leur vie d’un potentiel d’évolution, différent pour chacun, et que certains ont atteint leur seuil rapidement dans la vie. C’est l’impression que m’ont faite certaines personnes proches, très proches. Un être humain peut évoluer jusqu’à un certain point, peut accepter la différence jusqu’à un certain point et cela semble un choix personnel de chercher à faire reculer ce point ou non.

16 mai 2007 at 18:49 Laisser un commentaire

Les nouvelles technologies et le rapport au temps – SC du 09/04/07

Le thème de ce souper-causerie était introduit par la question suivante : les nouvelles technologies augmentent la durée de vie et raccourcissent les délais, quel apport pour l’homme ? Cette formulation était le résultat des pistes ouvertes et non abordées lors du précédent souper-causerie sur le thème de « plus de temps, pourquoi faire ? ». En particulier, l’impact de l’augmentation de l’espérance de vie n’avait pas été abordée alors qu’elle me semblait tout à fait intégrée dans la problématique. A la réflexion, cette formulation m’est apparue très, voire trop touffue, car elle intégrait en fait trois questions différentes : le rôle des nouvelles technologies dans notre vie, l’augmentation spectaculaire de l’espérance de vie et son impact sur les personnes, et le raccourcissement des délais lié aux nouvelles technologies qui semble tranformer la vie en une course perpétuelle.

En fait, les thèmes abordant la notion du temps génèrent des réflexions très diverses, qui montrent la richesse du sujet et aussi le fait qu’un des traits majeurs du nouveau paradigme en train de se mettre en place est l’évolution importante de la notion du temps. En fonction des intérêts des participants, les thèmes réellement abordés lors des soupers-causeries traitant du temps peuvent se révélés très différents. Ce fut le cas pour ce souper-causerie.

Une participante était très intéressée par l’impact des nouvelles technologies sur le travail. Certains métiers qui ont été amenés à se transformer complètement du fait de l’arrivée puis du développement de l’informatique, de l’émergence d’internet, et enfin de la diffusion de ce qu’on appelle aujourd’hui le web 2.0 et qui change les rapports des individus à la toile. Son métier est en rapport avec la documentation qui est passée en moins de 50 ans d’une double problématique de conservation, classement et stockage physique et d’assistance à un utilisateur, à l’alimentation et la gestion de bases de données gigantesques communiquant avec d’autres systèmes. L’utilisateur n’a souvent plus besoin de se déplacer pour obtenir une assistance qui est de plus en plus assurée par les moteurs de recherche. Le lieu de travail est désormais consacré principalement à des travaux sur ordinateur et tous les six mois, des conférences internationales font état de nouveaux concepts qui modifient les relations de tous les acteurs en eux. Le métier semble changer de manière importante tous les cinq ans.

Cette situation s’accompagne d’une certaines forme d’anxiété à l’idée de devoir sans cesse s’adapter à de nouveaux outils. La problématique n’est plus d’amener des personnes à utiliser l’informatique, car les employés d’aujourd’hui l’ont utilisé depuis leur début professionnel, mais de modifier régulièrement le travail réalisé avec l’informatique. Et cela fait naître un sentiment d’insécurité face aux nécessaires adaptations de l’individu aux techniques. La technique qui devait nous servir, c’est l’argument qui a souvent été avancé pour accompagner son développement, semble de plus en plus nous asservir. Elle ne s’adapte pas aux êtres humains, c’est aux êtres humains de s’adapter à elle ! Nous en portons notre part de responsabilité car nous avons créé les machines non pas pour aider les êtres humains, mais pour les remplacer.

La situation dépasse la problématique des métiers, puisqu’aujourd’hui, ce n’est pas seulement le travail qui semble impossible sans ordinateur, mais la communication elle-même qui semble impossible en dehors d’une médiatisation technique. La société valorise le fait d’être informé, au courant, ce qui fait que l’homme doit communiquer. Et s’il veut communiquer, il doit se mettre à niveau de toutes les innovations techniques. Mais le rythme de celles-ci semblent s’accélérer et les évolutions qui se déroulaient en 20 ans semblent aujourd’hui se dérouler en 5. Cela explique en partie notre impression qu’il y a toujours quelque chose à faire, qu’on est toujours en retard de quelque chose et qu’il n’y a pas de temps à perdre.

Cela rejaillit aussi sur les générations. Pendant longtemps, le monde dans lequel vivait l’adulte parent était commun à 80 ou 90% avec le monde dans lequel les enfants allaient évoluer en tant qu’adultes. La transmission était relativement simple, en tout cas théoriquement. Aujourd’hui, le monde dans lequel vont vivre les enfants, une fois qu’ils seront adultes, va être très éloigné du monde dans lequel vivent les parents. Si on observe les trente années précédentes, on peut même dire qu’on ne sait pas ce que va devenir le monde dans 20 ans puisqu’on n’a pas vraiment su prévoir le monde tel qu’il est aujourd’hui. Quelle transmission est possible si on ne sait pas sur quoi elle doit porter ? Les parents se trouvent en situation de ne rien pouvoir apprendre à leurs enfants, si ce n’est qu’il leur faudra toujours apprendre. Avec les nouveaux outils informatiques, les enfants de 15 ans sont capables de faire des choses que leurs parents ne savent pas faire et parfois même que leurs frères et sœurs de 25 ans ne savent pas faire.

Nous assistons à la quasi-nécessité d’une transmission à l’envers : ce sont les enfants qui apprennent à leur parents. Mais comment gérer des doubles transmissions : j’ai quelque chose à t’apprendre sur la vie, mais j’ai besoin de toi pour m’apprendre à vivre ? C’est à la fois une très belle idée, mais elle est aussi vertigineuse. Elle semble facile quand elle s’applique aux techniques, mais plus complexe quand elle concerne les valeurs. Car si ce n’est pas les parents qui apprennent aux enfants, qui est-ce ? L’école peut être en jeu, mais ce n’est pas vrai pour l’apprentissage des jeux ou des blogues. Il y a surement les autres enfants avec quelques grands frères ou sœurs et il y a des phénomènes d’auto-apprentissage à partir des outils de formation en ligne. Mais surtout il y a aussi la publicité et le marketing des entreprises vendeuses de logiciel, et c’est par là que la transmission des valeurs par les parents peut-être battue en brêche.

En fait, et cela est souligné dans la notion d’auto-apprentissage, l’accès aux nouvelles technologies et au nouveau monde qu’elles promeuvent dépend de la capacité d’adaptation de chacune des personnes. On peut alors se demander ce qui va se passer pour les personnes qui ne disposent pas d’une forte et surtout rapide capacité d’adaptation. Le monde des nouvelles technologies impose à chacun d’avoir des liens avec quelqu’un qui sait. Cela peut être une bonne chose, cela implique de rester toujours en contact avec des personnes plus jeunes que soi, mais est-ce possible pour tout le monde ? Comment se paie l’absence de lien ?

La mise en place des soupers-causerie m’a permis de réviser certaines de mes idées reçues sur l’utilisation des outils du web 2.0 par mon entourage de trentenaire et de quadragénaire. L’idée des soupers-causeries étaient assez ancienne en tant que projet, mais n’est devenue réellement tangible qu’à partir du moment où j’ai eu l’idée d’associer les soupers-causeries à un blogue pour diffuser le contenu des échanges. Il permettait d’associer aux rencontres la production d’un écrit, de mettre ces textes à disposition à des personnes qui ne seraient pas des participants, mais qui pourraient être intéressées, et surtout d’obtenir des commentaires des différents lecteurs. (Ce dernier point est jusqu’à présent un échec, mais je ne désespère pas). En avantage induit, j’avais l’idée que cela me permettrait de rattraper mon retard sur l’utilisation du web 2.0 avec les principes des pages, du blogue, des outils de gestion de contenu, etc. Il me semblait que j’étais la seule de ma génération (40 ans) à ne pas connaître et utiliser ces outils. Je me suis renseignée, j’ai recherché sur la toile, j’ai essayé plusieurs modèles de blogue possible et j’ai réussi à créer mon blogue après quelques soirées pas toujours sereines.

Et là, j’ai eu la surprise de recevoir des témoignages d’amis qui me félicitaient de la création de mon blogue, m’indiquant que c’était un domaine dont ils entendaient souvent parlé mais qu’ils n’avaient jamais mis en oeuvre.. J’ai compris que les outils très utilisés par les 20-30 ans n’étaient pas tant que cela utilisés par ma génération. Les outils utilisés par les personnes de 20 ans et de 40 ans ne sont pas les mêmes ! Pour faire un parallèle, j’ai des amis anglais qui m’indiquaient qu’ils n’arrivaient plus à parler quantité avec leurs enfants car eux-mêmes avaient été élevé avec les livres et les onces et que leurs enfants utilisaient des grammes et des kilogrammmes. Cette difficulté de communication entre enfants et parents ne semble pas limité aux pays où les unités de mesure ont changé, elle se retrouve dans tous les pays développés pour l’utilisation de l’informatique : une forme de communication est interrompue entre les générations par l’usage de technologies différentes. Les nouvelles technologies et surtout leur rythme d’évolution semblent découper les générations en tranches imperméables, avec chacune leur propre référence et leurs propres outils.

Quelle communication inter-générationnelle est possible dans ce cadre ? Avant, le choc des générations s’expliquait en partie parce que chaque étape de la vie avait ses propres objectifs et que ceux-ci pouvent entrer en collusion avec ceux des personnes plus âgées ou plus jeunes. Mais ce qui se passe aujourd’hui est que ce ne sont pas seulement les objectifs générationnels qui sont différents, mais aussi et surtout les moyens utilisés, chaque génération ne sachant utiliser les outils de l’autre. Un parent pouvait reconnaître dans son enfant une étape qu’il avait lui-même traversé, tant qu’ils partageaient le même référentiel commun. Mais quand les manières de faire changent aussi, comment comprendre ce qui se passe ?

Nous avons alors été amené à évoquer les outils développés par le web 2.0, notamment en ce qu’ils permettent à chacun de s’exprimer librement et quasi gratuitement sur la toile. La question de la protection de la vie privée s’est posée récemment dans un fait divers. Une personne s’exprimait sous son nom propre dans un blogue où elle donnait son avis. Elle a été menacée de mort, à travers son blogue, et de manière suffisamment sérieuse pour qu’elle ait peur de sortir de chez elle. La question qui semble en jeu dans ce cas concerne les modalités d’utilisation d’internet. Il permet d’exprimer un avis, mais il permet aussi de le faire anonymement, comme dans le blogue des soupers-causeries. C’est aussi à l’utilisateur qu’il convient de se protéger et il peut tout à fait décider s’il apparaît sous sa propre identité ou sous celles de pseudos.

Une autre analyse du problème est celui de l’écart qui existe toujours entre la société et le système législatif. Quand la première évolue très rapidement du fait de mutations technologiques importantes, le second ne dispose pas aussi rapidement des moyens lui permettant de définir le droit, et encore moins les principes qui vont avec, car il ne sait pas prédire quels nouveaux outils apparaîtront ni-même l’usage qui en sera fait.

Par ailleurs, il n’y a pas que les personnes ou les sociétés qui subissent l’évolution du temps, les nouvelles technologies la subissent aussi : en effet, le rythme de l’innovation technologique semble s’accélérer.

Les nouvelles technologies ont aussi créé leur propre temps, c’est le cybertemps, ou temps virtuel ou temps de la vie virtuelle. Internet permet la connexion simultannée de personnes vivant des temps différents, cela crée une espèce de temps virtuel où des êtres humains se donnent la répliquent alors qu’il est la nuit pour l’un et l’après-midi pour l’autre. Parfois ce temps semble déborder sur le temps réel et des personnes gèrent plus leur temps en fonction de leur temps virtuel (leur participation à certains jeux en réseau) qu’en fonction de leur temps réel (l’heure qu’il est). Certains articles relatent la vie d’internautes qui passent 17 heures par jour devant leur console de jeu, mangeant devant, finissant par s’endormir devant. Cela se traduit par une exclusion de la vie sociale, une situation de dépendance grave et une dégradation de la santé. C’est là où les nouvelles technologies, plutôt que de contribuer à augmenter l’espérance de vie, la diminue et même la prive de son volet social, plutôt structurant de la condition humaine. C’est en ce sens, et dans cette utilisation qui peut sembler particulière, mais qui est en constante augmentation, que les nouvelles technologies apparaissent comme une déconnexion de la vie, voire une négation de la vie réelle. Un cercle vicieux se crée qui peut déconnecter les gens de la réalité, du moins de celle dans laquelle l’humanité a toujours évolué.

Les liens entre l’espace virtuel et l’espace réel ne sont pas limité à celui-là. Les nouvelles technologies ont généré des nouveaux besoins, de nouvelles consommations énergétiques notamment, qui contribuent aujourd’hui à la dégradation écologique de notre planète. L’explosion du tourisme et des compagnies low-cost a été rendu possible par les outils de traitement des demandes et de facturation en ligne. Une évolution technique, qui semble spécifique au monde virtuel, a ainsi eu des conséquences importantes et surtout irréversibles au niveau de la vie réelle à travers l’épuisement des ressources naturelles.

Ainsi, les nouvelles technologies évoluent vite, et même de plus en plus vite. Elles génèrent des craintes, même chez les personnes jeunes de ne plus être capable de suivre, et dans certains cas, elles conduisent à une forme de dépendance qui met en danger la vie des êtres humains, ou en tout cas semble capable l’appauvrir énormément. Même si ces cas peuvent sembler extrèmes, ils mettent en évidence que ces nouvelles technologies ne naissent pas de rien ou d’une recherche désintéressée de certains chercheurs mais elles sont développées dans des laboratoires de grandes sociétés privées, dans une logique marketing, et elles visent aussi à créer une forte dépendance des utilisateurs. Ce qui est en jeu, ce n’est pas la seule faiblesse de certaines personnes face à leur console de jeu, mais la capacité des hommes à réagir à un outil qui est conçu exprès pour créer une forme de dépendance. Ce qui est en cause n’est pas la faiblesse des uns, mais surtout la force de frappe de certains, pour des fins essentiellement financières. En ce sens, les nouvelles technologies ne sont pas neutres. Peut-on parler de progrès technologique, si celui-ci ne vise pas l’épanouissement de l’être humain mais seulement son aliénation à outils pourvoyeurs de sensations afin qu’il en achète de plus en plus ? Ce n’est pas la fin de la dépendance de l’homme à un monde hostile qui est visé, mais sa dépendance à des outils créés par d’autres hommes afin de leur assurer une rente.

Pour revenir aux liens entre les nouvelles technologies et le temps, il a été évoqué le fait que les nouvelles technologies, créant un nouveau temps virtuel, crée des nouveaux besoins en temps. L’usager peut faire plus de choses, il veut donc en profiter et doit trouver du temps pour toutes les choses qu’il a envie de faire, or le temps réel n’est pas extensible. C’est ainsi que se développent, soit une frustration de ne pas avoir le temps de tout faire ce que l’on veut avec des problèmes existentiels d’arbitrage entre les différents temps, soit une culpabilité de ne pas avoir le temps de faire tout ce qu’on croit qu’il faut faire. Dans les deux cas, l’impression n’est pas de gain de temps mais de rétrécissement du temps. C’est une forte insatisfaction, mais elle semble néanmoins moins dangereuse qu’une autre solution qui consiste à empiéter sur son temps biologique (sommeil, repas, toilette, etc.) voire son temps social (travail, loisir, etc.) au profit du temps virtuel.

Se pose de nouveau la question de savoir si ces nouvelles technologies nous font réellement gagner du temps. En communiquant plus vite, on est censé gagner du temps. Or l’impression n’est pas de gagner du temps pour autre chose, mais de manquer de temps pour tout faire. On prend beaucoup de temps à aller chercher des informations, à écrire, à répondre, à définir nos priorité. On est censé gagner du temps, mais tout le temps gagné est réinvesti dans le système censé nous faire gagner du temps. On gagne du temps pour le réinvestir dans ce qui nous fait gagner du temps. On s’auto-génère une activité consommatrice de temps. Dans le séminaire organisé par l’Université de la Terre et déjà évoqué lors d’un précédent souper-causerie, Etienne Klein fait remarquer que les réalisations techniques sont censées nous faire gagner du temps, alors qu’on passe la majeure partie de notre temps à résoudre des problèmes techniques. La technique nous permet donc de faire réaliser par une machine des opérations qui s’imposent à nous, mais le temps gagné à ne pas faire l’opération est dédié à régler les problèmes de la machine à qui on a délégué la réalisation de l’opération. Bref, nous sommes passés de la résolution de problèmes concrets à celle des problèmes techniques, l’énergie musculaire requise est plus faible, mais l’énergie intellectuelle augmente. Cela soulève de nouveau le problème des capacités d’adaptation des personnes, et le niveau de formation requis pour l’utilisation de ces nouvelles techniques.

L’évolution technologique, telle qu’elle est initialisée par des groupes financiers, a contribué à détruire des emplois, d’abord les emplois de production, puis les emplois de front office. Il est possible d’acheter un billet de transport ou de spectacle sans avoir aucune interface avec un être humain : l’information nécessaire à l’achat du billet, la réservation, le paiement tout a été fait en ligne par l’intérmédiaire de robots. De plus en plus, le billet est imprimé par l’usager, il n’y a même plus besoin du facteur qui vient apporter la lettre (la mise sous pli a toutes les chances d’avoir été automatisée). Les banques sont de plus en plus équipées de robots qui assurent les opérations pilotés par les clients eux-mêmes. L’impact des nouvelles technologies dans la réalité n’est donc pas seulement limité aux ressources naturelles, il a un volet social important.

Dans la même conférence évoquée plus haut, Etienne Klein cite un de ses confrères qui considère que « l’évolution technologique a transformé les êtres humains en organes sexuels de la technoscience ». Au-delà de l’extrême provocation de la formulation, l’idée s’impose que le rôle de l’homme consiste de plus en plus à faire communiquer entre eux son ordinateur portable, avec son téléphone, son organiseur, voire son frigo avec son fournisseur en épicerie, afin de permettre le développement de nouveaux gadgets technologiques communiquants. Ce n’est plus son propre désir qui est en jeu, mais le besoin de rapprocher ces différents outils pour leur donner sens. L’idée que l’homme n’utilisait de 10% de son cerveau s’est avérée totalement erronée, mais c’est un fait que l’homme utilise rarement plus que 10% des fonctionnalités des ces appareils électroniques. Et pourtant, le consommateur achètera un nouveau modèle, pour une nouvelle fonctionnalité qu’il n’utilisera aussi qu’à 10% de ces capacités. Il sera le principal agent d’une production de nouveaux objets, remplissant ainsi le rôle d’un organe sexuel.

Cela nous rapproche des scénarios de science-fiction qui décrivent des processus où les machines s’affranchissent de plus en plus de l’homme jusqu’à le déclarer ennemi. Les neuroscientifiques commencent à travailler sur la notion de conscience et son mécanisme d’apparition au sein de l’évolution. A la lecture, et au vu des évolutions technologiques qu’on a déjà connu, on peut relativement facilement considérer que ce phénomène deviendra reproductible et pourra s’appliquer à des machines. Terminator III ne paraît pas si loin. L’avenir se lit peut-être déjà dans les œuvres des romanciers (voire poètes) de science-fiction, plus que dans les essais de prospectives menés par les scientifiques.

Joel de Rosnay défend une position optimiste à travers le concept de l’homme symbiotique, où le corps physique de l’homme est complété, non seulement par ses habits qui lui permettent d’évoluer par tous les temps, mais aussi par les nouveaux outils portables : téléphone, ordinateur, organiseur, etc. qui lui permettent de communiquer à tout moment avec tout le monde. Cette évolution peut être considérée comme une formidable extension de la puissance de l’homme, ou à l’inverse comme un plus grande dépendance de l’homme à la machine. On peut aussi considérer que cela crée une nouvelle dépendance : celle de la connexion en continu. L’homme est non seulement dépendant des outils qui lui permettent de communiquer, mais il se sent en plus obligé de rester connecter en permanence.

Les nouvelles technologies créent aussi une autre forme de dépendance au temps : c’est le temps qu’il faut pour prendre connaissance des nouveautés, ou simplement des nouvelles versions des outils. Il s’agit du temps passé à l’adaptation continue aux nouveaux moyens. A l’échelle de la vie, ce temps devient de plus en plus important. Même quand l’outil physique ne change pas, sa partie logicielle évolue en continu et nous sommes obligés de réapprendre régulièrement à utiliser un outil pourtant familier car il a changé à travers une nouvelle version logicielle installée en dehors de notre contrôle. Le temps gagné par la technique doit être calculé avec le temps perdu par cette même technique.

Le temps passé sur Internet peut sembler un temps utile et fécond, car il nous permet d’apprendre plus de choses, de trouver des informations sur des sujets qui nous intéressent, mais quel usage en fait-on réellement ? L’idée positive est que cela permet une plus grande ouverture d’esprit, mais des enquêtes montrent aussi que chaque internaute a plus tendance à chercher dans la toile de quoi réaffirmer ces idées plutôt que de se confronter à des idées qui ne sont pas les siennes. Ainsi plus qu’un réseau ouvert, la toile serait surtout composée de réseaux étanches permettant de consolider les ostracismes et bloquant la circulation des idées. Certains analystes considèrent que la toile renforce le système d’appartenance à des groupes fermés partageant les mêmes idées. Il est clair que la toile n’est qu’un moyen et que son intérêt dépend de l’usage qu’on en fait, mais il ne faut pas imaginer que la mise à disposition d’une information variée va se traduire mécaniquement par la prise de connaissance de cette information au profit d’un élargissement de ses propres idées.

Cela nous a conduit à parler de ce qu’on a appelé la fracture numérique et du fait qu’une partie importante de l’humanité, et pas seulement dans les pays en voie de développement, est exclu de l’usage de la toile. Les personnes connectées communiquent avec les autres personnes connectées mais ne le font plus avec ceux qui leur sont proche physiquement. C’est la fin de la traditionnelle messagerie vocale sans fil. Plus sérieusement, en annulant les distances, le système provoque des phénomènes où il semble plus facile de parler à un australien via une messagerie qu’à notre voisin. La toile permet une diffusion plus efficace de l’information, mais pour qui, et pour quels buts ?

Les nouvelles technologies sont un des facteurs qui creuse l’écart Nord-Sud. Les pays industrialisés dominent les autres d’un point de vue économique, mais aussi médiatique. Dans le même temps, la toile semble jouer un rôle dans la rediffusion de produits élaborés par des techniques anciennes. La technologie a créé le processus industriel qui a contribué, partout où c’était possible, à détruire le travail artisanal. Mais ce dernier semble renaître grâce aux nouvelles technologies qui permettent de rapprocher une offre à une demande. Certains objets réalisés selon des techniques anciennes ont gagné une nouvelle visibilité qui a permis la relance de certains artisanats locaux. L’engouement pour la redécouverte de techniques anciennes est visible. En France, il y a de nombreux chantiers où des bénévoles passent du temps à construire un château-fort, une abbaye, ou un bateau selon les techniques de l’époque. Cela fonctionne comme un retour au source, peut-être pour lutter contre la virtualisation du monde, les individus se confrontent à des techniques très physiques qui leur semble plus réelles. Cela s’accompagne aussi de manière moins spectaculaire à une volonté de revenir à des produits de qualité artisanale et pas seulement industrielle.

Mais quand on observe ce retour à des sources plus « naturelles », on observe une vision souvent faussée du « monde naturel ». Il est souvent identifié comme un état proche du paradis naturel, et pas comme d’un milieu où la vie est souvent de la survie et qui peut se révéler parfois très hostile. Certaines attaques sont lancées contre certaines technologies sans prendre en compte l’apport réel de ces technologies. Au même titre, qu’il convient de faire la différence entre la technologie et l’usage qu’on en fait, il faut faire la différence entre l’adoption de technologies plus respectueuses de la vie réelle et le rejet de la technologie dans son ensemble. L’agriculture intensive n’est pas née d’une seule volonté de concentrer la production agricole au sein de groupes financiers surpuissants, mais bien du besoin d’augmenter les rendements afin de faire face à une population qui augmentait grâce aux progrès de l’hygiène. Cette agriculture a fini par développer des produits appauvris, mais de belle apparence, régulière et uniforme. Aujourd’hui, du fait de problèmes écologiques et nutritionnels, l’agriculture biologique se développe, mais souvent les clients lui demande les mêmes résultats en terme d’apparence et de régularité de goût que l’agriculture industrielle. Le risque est de voir ces produits naturels rejetés par une demande qui a une idée fausse de ce qu’est un produit naturel.

La perte des valeurs, qui rejoint à la difficulté de transmettre des valeurs dans un monde très évolutif, se retrouve aussi dans l’idée que les critères de qualité d’un produit artisanal sont les mêmes que ceux d’un produit industriel. Souvent, les acheteurs attendent d’un produit artisanal des caractéristiques proches d’un produit industriel, et notamment la régularité de l’apparence et l’homogénéité des caractéristiques. Un produit artisanal dépend de l’homme qui l’a façonné et qui lui a transmis les irrégularités qui en font l’unicité. Ce n’est pas la qualité qui est en cause, car les techniques artisanales permettent de faire des objets de grande qualité, mais le fait que celle-ci soit propre à chacun des objets et pas à une gamme identique.

De plus, l’artisanat n’est pas un rejet de la technologie, il est avant tout une technique qui peut s’adjoindre les moyens de la technologie pour améliorer cette technique. En ce sens, l’agriculture biologique n’est pas une agriculture rétrograde, qui refuse la technologie. Elle utilise les apports de la science mais dans une visée différente que l’agriculture intensive : pour améliorer la qualité nutritionnelle des produits sans avoir recours à la chimie lourde. L’analyse du meilleur engrais naturel se fait sur la base de la chimie. La chimie, en tant que science, permet de créer des produits synthétiques et artificiels, mais permet aussi d’analyser et de sélectionner les meilleurs produits naturels afn d’en tirer le meilleur parti.

Les notions discutées peuvent sembler loin du sujet, mais elles concernent le temps en tant qu’il se traduit par une histoire et les nouvelles technologies à travers l’usage qui en est fait.

Certains échanges peuvent apparaître comme des critiques directes des nouvelles technologies, mais il n’en est rien. Pour les participants, elles ne sont pas en cause, ce qui l’est, c’est qu’elles ont été orientées vers un usage précis qui est d’augmenter la consommation des produits. Elles sont en plus soutenues par un effort marketing et promotionnel constant, qui lui a bénéficié en plus de toutes les recherches scientifiques sur le comportement humain. Les valeurs établies par l’humanité sont menacées par des groupes transnationaux qui visent à les remplacer par une seule notion : consommer toujours plus. Le rythme des évolutions technologiques fait que les parents ont de plus en plus de mal à transmettre leurs valeurs. Les notions de responsabilité individuelle sont menacées par des promesse de bonheur liées à la consommation. La notion d’honneur semble une notion obsolète, voire légèrement péjorative. Ce qui, de l’avis des participants, rend la société si difficile, c’est qu’elle demande un effort personnel important pour lutter contre les mirages du marketing.

Dans ce processus historique, quelque chose semble étonnant : nous savons que le corps de l’homme n’a pas changé en 100 ans, dans son organisation et son mode de fonctionnement. Et pourtant, on considère normal que ce corps se soit adapté « naturellement » et très rapidement à une nourriture de plus en plus artificielle (chargée en pesticide et produits de synthèse, avec des composants totalement altérés, sucres et graisses raffinés, etc.) et à un mode de vie totalement différent où l’effort physique n’est souvent plus que volontaire (sport) mais rarement naturel. Nous semblons étonnés de l’émergence des maladies dites de civilisation alors que nous exigeons du corps humain qu’il s’adapte à un univers artificiel qui n’a jamais visé à prendre ses besoins en compte. Si la nourriture est de plus en plus artificielle, c’est pour répondre aux besoins de l’agriculture ou du marketing, mais pas de la santé animale ou humaine, comme on voudrait parfois nous le faire croire. Nous ne nous posons même pas la question du temps d’adaptation ou même plus simplement de la possibilité d’adaptation de notre corps, résultat d’une longue évolution naturelle, à des produits créés chimiquement dans des éprouvettes.

Au delà de l’impact des nouvelles technologies sur le temps, c’est leur impact sur notre conception du passé que nous avons été amené à aborder. Nous nous référons toujours au passé, mais le passé auquel nous nous référons paraît parfois aussi artificiel que le monde virtuel dans lequel nous avons de plus en plus l’habitude d’évoluer.

Quand on parle du passé, on imagine toujours la situation sous le prisme du progrès, à la fois matériel mais aussi dans le sens d’un plus grand raffinement des êtres humains eux-mêmes. L’homme du passé, vivant dans un monde plus difficile et plus hostile, semble aussi un peu rustre. Or cette idée est tout à fait battue en brêche par les témoignages artistiques anciens, tant au niveau de la littérature, que des tableaux, des poteries, etc. qui témoignent au contraire d’un très grand raffinement sentimental, artistique et intellectuel, rendu par des techniques parfois moins abouties, mais quand même impressionnantes quand on les met en perspective avec les moyens d’alors. Réaliser des poteries très fines dans un four dont on ne peut programmer avec précision la température requiert plus de techniques que dans un four moderne programmable et paramétrable.

Pour résumer dans une formule simplificatrice, l’âme humaine, dans sa créativité et son inventivité artistique, ne donne pas l’impression d’avoir évoluée, c’est seulement la technique qui a évolué. En fait, on a tendance à placer le progrès dans l’âme humaine avec une évolution de la rusticité vers le raffinement alors qu’il est surtout dans les techniques. C’est donc un progrès surtout matériel, et seulement matériel, ce qui n’est pas rien, mais ce qui le rend superficiel et réversible. On confond le raffinement avec les améliorations technologiques, ce qui nous fait croire que, vivant dans un monde très technologique, nous vivons sous un mode très raffiné … en oubliant que raffiné dans notre monde technologique ne renvoie qu’à un processus d’appauvrissement et de nivellement d’un produit (huile raffinée, sucre raffiné, etc.).

L’occident défend l’idéal de la démocratie grecque telle qu’elle a été définie par les Grecs eux-même, en oubliant qu’alors qu’elle ne visait qu’une très faible partie des citoyens. Elle n’était pas faite pour les femmes, ni pour les barbares et sutout pas pour les esclaves, ce qui devait exclure quasiment 80 % de la population. Les Grecs eux-mêmes seraient, il me semble, particulièrement amusés, par l’idée d’appliquer leurs idées pour 100% de la population, en tout cas, au moins au niveau du discours. Cela ne revient pas à rejeter l’idéal démocratique mais à considérer comme le modèle grec est peut-être un modèle, mais sur la base d’une société complètement différente et leur ambition était beaucoup plus faible que la nôtre. L’idéal de démocratie, liée à la notion d’état-nation (de cité-nation du temps des grecs), ne semble plus à même de faire face à des puissances telles que les sociétés transnationales qui visent à refuser de leur propre aveu toute entrave à leur développement commercial, quelqu’en soit le prix social et même humain.

Les sociétés transnationales sont intéressées par les nouvelles technologies en tant qu’elles permettent de faire passer des messages définis par le marketing et sont consommatrices de temps. Pour un participant, les nouvelles technologies sont largement diffusées parce qu’elles permettent de limiter le temps alloué au fait de penser. Plus que faire gagner du temps, elles permettent de passer du temps à autre chose qu’à réfléchir. C’est ce qui semble inciter certaines personnes à vouloir fuir ce « bruit » et à rechercher de plus en plus des lieux de recueillement et de silence.

En forçant le trait, les nouvelles technologies occupent le temps qui étaient auparavant occupés à des occupations définies autour de la croyance religieuse. Le développement de la laïcité a conduit la disparition de certains occupations organisées auparavant par les organes religieux : le chant en commun a quasiment disparu, les cercles de parole pour jeunes ont aussi disparu, de même que le recueillement avant le repas qui visait à aborder le moment du repas comme un partage signifiant. Ces pratiques n’ont pas été remplacées, en tout cas par rien de collectif. Le vide créé a été rempli par la télévision visionné en commun, puis chacun dans sa chambre et aujourd’hui par internet avec chacun son oreillette. De nombreuses pratiques laïques en commun ont aussi disparu ou ont nettement régressées : jeux de société, soirées dans la famille ou le voisinnage, participation à des fêtes collectives.

Les personnes n’ont aujourd’hui plus l’occasion de chanter ensemble alors que de nombreuses études montrent le rôle du chant dans le positionnement du corps et la connaissance de son propre corps et de ces capacités. Le chant polyphonique permet de comprendre que c’est la diversité des voix et leur composition harmonieuse qui permet la beauté du chant. C’est la notion que chacun a une petite musique a ajouter au chant collectif pour qu’il soit harmonieux. Ce manque a été identifié puisqu’on constate l’apparaition de nouvelles chorales qui attirent de plus en plus de personnes.

Les cercles de paroles étaient surtout utilisés au moment de l’adolescence et, dans de nombreux cas, permettaient une parole libre sur les sujets proposés par les participants. La période difficile de la puberté était accompagnée, des valeurs communes pouvaient émerger, un échange pouvait avoir lieu. En l’absence de catéchisme, de telles rencontres n’ont plus leur place. Il ne s’agit pas d’idéaliser ses pratiques qui n’étaient pas toujours aussi libres et sereines mais d’identifier qu’elles rendaient possibles un échange qui n’existe plus aujourd’hui.

A l’inverse, Une partie des maux de civilisation, comme l’obésité, semble liée à l’absence de lien, où les adolescents se retrouvent devant la télévision à manger n’importe quoi, en l’absence de projet plus précis.

Les nouvelles technologies se positionnent parfois comme « des réponses toutes faites à des questions qui ne sont pas posées » comme l’a formulé un participant du souper-causerie. En se débarassant du religieux et d’une certaine idée du collectif, on a vidé de contenu certains rites, qui étaient utiles indépendamment de leur substrat religieux et on ne les a pas remplacé par des dispositifs analogues. Ce temps vacant a été repris à leur profit par des sociétés commerciales qui l’ont rempli de promesses incitant les individus à consommer, ce qu’ils ont fait, au détriment de leur réelle indépendance et de leur propre santé. On peut considérer qu’il ne s’agit que du transfert d’une dépendance à une autre, c’est possible, mais cela n’explique pas alors l’augmentation des dépressions, le sentiment de manque et de solitude qui semble une des caractéristiques de notre société.

Les nouvelles technologies ne sont pas un mal en soi, mais elles ont accompagné et facilité une évolution qui nous semble négative de la société. La situation actuelle semble préoccupante en matière d’écologie, de santé publique, etc. mais nous pensons qu’il est toujours possible d’agir de manière positive, en concevant peut-être de nouvelles applications technologiques qui accompagnent l’homme plus qu’elles ne le mettent sous sa coupe. Il convient peut-être de concevoir des machines qui aident l’homme, plutôt que des machines qui le remplacent, comme cela a souvent été le cas. C’est le pari du concept de l’homme symbiotique.

Même si cette discussion semblait s’éloigner du sujet, elle me semble au cœur de l’ambition des soupers-causeries : essayer de comprendre la société actuelle, en prenant en compte ses réussites et ses dysfontionnements, et permettre à chacun de définir son propre positionnement et sa propre action. L’objectif n’est pas de générer une position collective qui donnerait naissance à un mouvement, mais viser à donner à chacun les moyens de définir sa propre vision du monde et d’agir en accord. Le propos n’est pas neutre pour autant, tout ne se vaut pas et certains dysfonctionnements sont criants. L’idée est certaines discussions permettront de sensibiliser des personnes afin de faire émerger leur propre position et éventuellement action.

C’est en ce sens que l’analyse du courant des créatifs culturels est significative : c’est une importante minorité, de 20 à 35 % de la population dans les pays industrialisés, qui partagent des valeurs communes mais ne se retrouvent pas dans un mouvement collectif. Ils sont éparpillés et ne revendiquent pas l’union. Le courant se compose d’une somme de consciences individuelles qui ne se reconnaissent pas dans un mouvement d’action collective et qui revendiquent leur implication individuelle. L’avantage d’une implication individuelle, c’est qu’elle est à la mesure des moyens de chacun et ne se pervertit pas dans des querelles de pouvoir.

L’idée des soupers-causeries et aussi la suivante : les nouvelles technologies changent le monde, elle changent aussi les moyens d’action. Elles ont contribué à un changement de paradigme qu’il importe de reconnaître, afin de le prendre en compte pour remédier à certains dysfonctionnement qui nous menacent, nous et notre biotope.

18 avril 2007 at 13:47 Laisser un commentaire

Le développement personnel dans l’entreprise, jusqu’où ? – SC du 09/03/07

Voici les réflexions qui m’ont incité à proposer un souper-causerie sur la compatibilité entre le développement personnel et l’entreprise.

Le développement personnel est un mouvement qui s’est développé depuis les années soixante et qui vise la réalisation de soi, selon la pyramide des besoins humains définie par Maslow (physiologiques, de sécurité, d’appartenance, de reconnaissance et d’accomplissement). La mouvance de ce mouvement couvre un large domaine qui touche le corps à travers la santé et le bien-être, la pensée et l’émotion ou le cœur. Une vision holistique de l’être humain est en œuvre intégrant les aspects physiologiques, psychologiques et spirituels.

Au début du mouvement, l’attention était portée sur la responsabilité personnelle dans le processus d’épanouissement et le but clairement affiché était de devenir le héros de sa propre vie. L’autonomie est toujours prônée ainsi que l’idée que l’expérience est le socle sur lequel s’élaborent les techniques d’épanouissement et de mieux-être. Mais aujourd’hui le credo du développement personnel a évolué vers la logique de « se changer soi avant de changer le monde ».

Mais que vient faire le développement personnel dans l’entreprise ? Les entreprises sont-elles devenues altruistes ?

Il est clair qu’elles s’intéressent au développement personnel en tant qu’une personne qui est en bonne santé coûte moins cher en frais médicaux et en arrêt de travail qu’une personne en mauvaise santé, qu’une personne épanouie fournira un meilleur travail qu’une personne préoccupée. On peut se dire alors que c’est une alternative largement préférable pour les salariés à une entreprise où règne la pression psychologique, la logique du « toujours plus ou alors dehors ». Mais que penser d’une quête qu’on dit personnelle alors qu’elle ne vient pas du désir de l’individu, mais d’une obligation ou d’une proposition de son entreprise ? Doit-on être corporellement correct pour travailler dans une entreprise, psychologiquement correct, spirituellement correct ?

N’est-ce pas la même pression, mais encore plus insidieuse, plus manipulatrice, où tout symptôme de stress est interdit ? Où le paraître va changer de forme : il va devoir s’exprimer même dans des choses intimes, car les techniques de développement personnel en engageant la personne, engagent aussi ses désirs, ses représentations. La réussite des stages de développement personnel ne réside-t-elle pas aussi dans la garantie que chacun vient selon son propre chemin et n’est pas intéressé par l’intime de l’autre ? Peut-on parier sur le même désintéressement entre collègues ?

Nous avons débuté le souper-causerie sur les expériences respectives des participants sur les stages proposés par leur entreprise ou leur organisme.

Toutes les entreprises ne proposent pas dans leur plan de formation des stages clairement identifiés « développement personnel ». Mais de nombreuses campagnes de formation, campagnes dans le sens de formations obligatoires destinées à une certaine catégorie de personnel (cadres, nouveaux entrants, personnel soignant, etc.) se traduisent par des stages intra-entreprises utilisant de plus en plus soit directement des techniques de développement personnel, soit en appliquant une méthodologie inspirée par les stages de développement personnel. Sous un titre faisant clairement référence à des problématiques professionnelles (soins, management), se cachent parfois des stages avec des visées orientées vers le développement personnel. Le participant débute le stage avec l’idée d’une journée de formation ou d’information et se trouve confronté à des pratiques de type développement personnel où il lui sera demandé de se dévoiler, ce qu’il ne souhaite pas toujours faire devant ses collègues. Les stages sont ainsi souvent calibrés sur ces principes sans le dire. Cela peut se traduire par des réactions de rejet très fortes quand les participants comprennent que des choses sont en jeu qui vont au-delà de ce qu’ils souhaitent voir débattu en entreprise. Cela met les salariés dans une situation difficile qu’ils n’avaient pas toujours prévue.

C’est souvent le cas quand le stage implique dans sa méthodologie des jeux de rôles qui sont commentés ensuite par l’ensemble des participants. Ces jeux de rôle ne sont pas tous acceptés par les participants qui considèrent, à tort ou à raison selon l’animateur, la méthode utilisée et la nature des rôles à jouer, qu’ils impliquent une aisance comportementale ou théâtrale qu’ils n’ont pas. Pour ces participants, la pression du groupe, de l’animateur ou de l’institution peut devenir très forte, jusqu’à générer des malaises avec leurs conséquences au niveau du ressenti du groupe et de l’évaluation de la personne. Parfois les saynètes sont de plus filmées pour être re visionnées et commentées, et certaines personnes se retrouvent alors dans une situation tout à fait insupportable, ce qui semble loin d’un objectif d’un stage de formation.

La question du retour à la hiérarchie (quel contenu et sous quelle forme) est toujours problématique dans ces stages et n’est pas toujours bien gérée par les directions des ressources humaines. Une participante a vécu un stage où le nouvel embauché présenté à tous comme le futur directeur des ressources humaines de l’entreprise était présent et se positionnait comme tel avec l’animateur, soulignant à chaque fois qu’il le pouvait qu’il serait amené à débriefer les stages ! La situation était caricaturale, mais la déontologie de l’animateur est en cause et c’est la direction des ressources humaines qui le choisit et qui définit avec lui la méthodologie. Quand les stages ne font pas appels uniquement à la compétence professionnelle, mais plus largement à des compétences de type privées, c’est l’utilisation des informations disponibles à travers le stage qui se trouve questionnée.

Les stages où les salariés sont mis sciemment dans des conditions difficiles ou peu ordinaires (stage de survie en forêt, saut à l’élastique, etc.) ne sont plus à la mode. Mais ils existent toujours sous une forme allégée, qui utilisent quand même les mêmes principes. Ces stages ne se présentent pas non plus comme des stages d’épanouissement personnel, mais des stages de consolidation d’équipe. Une participante a vécu un stage de ce genre qui prenait la forme d’une chasse au trésor, donc éminemment festive. Or de mauvaises conditions climatiques et un mauvais concours de circonstance ont transformé le jeu en situation très difficile, où certains stagiaires se sont sentis en situation de forte détresse, car ils n’étaient pas habitués à être dehors dans la nature sous un gros temps. Ainsi même dans une situation apparemment balisée, ces stages sortant du cadre de la formation à des compétences professionnelles, peuvent générer de la souffrance et le sentiment d’avoir eu à montrer à des collègues des choses qui ne les regardaient pas. Cela pose le problème de la déstabilisation individuelle dans un collectif qui n’est pas lié par l’empathie, situation qui n’existe pas dans un stage de développement personnel choisi par la personne où chacun vient ayant conscience d’un problème et en ayant envie de le résoudre parmi d’autres personnes qui ressentent aussi un problème équivalent. Dans le milieu professionnel, tous les participants ne sont pas « égaux en situation », mais se retrouvent dans une position qu’ils peuvent considérer fragile d’acquisition de compétences, quand ils ne se vivent pas surtout en position de démonstration de compétences, d’émulation, voire de concurrence.

Même des animations s’appuyant sur des situations festives, parfois légèrement sportives, peuvent être source de malaise. Les activités près d’une piscine impliquent de se montrer en maillot de bain, ce que tout le monde ne souhaite pas. Les participants ne sont pas « obligés » de le faire mais le fait de refuser n’est jamais perçu comme anodin. L’aisance corporelle n’est pas la même pour tout le monde, mais n’est pas un frein pour une efficacité professionnelle, en tout cas pas pour la plupart des métiers. Pourquoi alors mettre en place des stages qui en font une nécessité ?

Pour certains, ces stages apparaissent suspects car ils empiètent sur la vie privée. Pour d’autres, ils s’appuient sur des modalités manipulatrices qui ne peuvent laisser indifférents.

Un consensus s’est mis en place entre tous les participants au souper-causerie sur le fait que le terme de développement personnel met bien en évidence son aspect « personnel », alors que l’entreprise vise surtout le collectif. De toute manière, ce n’est pas l’épanouissement personnel qui est recherché pour lui-même mais celui qui permet ou crée l’épanouissement dans l’entreprise. Une autre manière de le dire est de remarquer que quand on parle de développement personnel en entreprise, on ajoute la notion d’entreprise, ce qui revient à modifier le sens donné à « développement personnel ».

De toute manière, pour reprendre les termes d’une participante : « une entreprise ne peut jamais être créditée d’être neutre ». Elle organise ses stages selon ses intérêts : c’est souvent la motivation qui est souhaitée à travers ses stages, mais l’inverse peut se produire quand le but du stage est de convaincre les personnes qui ne sentent pas adaptées à l’entreprise de partir d’elle-même. Un exemple nous en était fourni par une participante, salariée d’une grande entreprise industrielle qui organise un stage systématique pour tous ces cadres quand ils atteignent 30 ans. Cette entreprise d’un secteur industriel très spécialisé embauche des ingénieurs débutants et a mis en place une formation d’étape pour les cadres trentenaires qui sont restés dans l’entreprise.

Cette entreprise a subi de nombreuses restructurations, a donc traversé des périodes traumatisantes pour tout ou partir de son personnel, mais se doit de maintenir la motivation de ses cadres. Le stage comprenait des parties collectives et individuelles et s’étalait sur une longue période. Durant les périodes en groupes, il y eut la présentation par chacun des participants de son expérience et sa trajectoire dans l’entreprise, la présentation générale de l’entreprise (dans les grands groupes, même après plusieurs années de présence, les salariés n’ont pas tous conscience des différentes activités), puis un débriefing à la fin du stage. Les prestations individuelles concernaient un entretien obligatoire avec un cadre (à forte ancienneté) de l’entreprise où des questions pouvaient être posées, un entretien facultatif avec un psychologue sur la base du volontariat avec garantie de secret vis-à-vis de l’entreprise.

De l’avis de la participante, qui est restée dans l’entreprise après ce stage, c’était le moyen qu’avait trouvé l’entreprise d’amener les cadres à faire un bilan de leurs quelques années d’expérience dans l’entreprise et de vérifier leur intérêt de la poursuite de leur carrière dans l’entreprise. Cela pouvait donc les inciter à partir s’ils ne se sentaient pas à l’aise dans l’entreprise ou pas en accord avec les valeurs de l’entreprises telles qu’elles apparaissaient lors des présentations ou des entretiens avec les cadres ayant de l’ancienneté. A travers un stage qu’on pourrait appeler d’étape : « avoir 30 ans et être cadre dans cette entreprise », se dessinait un autre objectif, nettement plus orienté.

Nous avons aussi abordé le sujet de l’autre point de vue, celui de la direction, toujours sur la base d’expérience vécue par les participants. Une participante a assuré la direction d’un établissement médico-social, s’adressant donc à des personnes fragilisées, dans un contexte social difficile pour les employés (famille monoparentale, parfois cumul de plusieurs temps partiels dont la totalité excédait la durée de travail légale, etc.). Une équipe rencontrait plus de problèmes que les autres : difficulté d’organisation, absentéisme, turn-over important. Plusieurs tentatives de modification organisationnelle s’étaient soldées par des échecs.

En réunion de direction, quelqu’un a défini la situation par ces termes : « l’équipe est dépressive ». La directrice décide donc de proposer à l’équipe un travail collectif avec un intervenant, pour se donner les moyens de mieux travailler, vu que les modifications organisationnelles n’avaient pas eu de résultats. Un intervenant, spécialiste des groupes de travail et de la gestion en milieu multiculturel, ce qui correspond à la situation de l’équipe, est consulté. Il propose d’intervenir 5 mois en animation d’équipe. L’idée est de fournir à l’équipe elle-même et pas à sa hiérarchie un outil à sa disposition pour identifier les dysfonctionnements internes à l’équipe et tenter d’y remédier. Il ne s’agit pas de proposer une nouvelle organisation, mais de proposer un travail pour que l’équipe elle-même identifie les moyens de mieux fonctionner. Aucun reporting détaillé de chaque intervention n’était prévu avec la direction, seulement un bilan à la fin de la période prévue avec remontée d’éventuelles difficultés.

A la fin de la période, l’analyse de l’intervenant a été que la dynamique de groupe avait été difficile à mettre en place car les problèmes personnels de chacune des personnes étaient tellement prégnants, qu’il n’avait pas été possible d’en faire abstraction. Le personnel présentait une trop forte concentration de problèmes individuels et sociaux pour pouvoir fonctionner correctement en tant que groupes. Pour améliorer la situation, la solution collective montrait ses limites, une ouverture vers un travail individuel était proposée par l’intervenant, mais uniquement sur la base du volontariat et dans le cadre d’une demande individuelle. La directrice a donc décidé de maintenir le travail collectif en ouvrant une possibilité d’entretiens personnels à la demande de toute personne du groupe. La difficulté venait de présenter ce principe sans amener les salariés à penser que la direction pensait que les problèmes venaient d’eux uniquement. Dans cet exemple, le travail de groupe a mis en avant le besoin de certains membres d’engager une réflexion personnelle, qui peut alors se dérouler individuellement en parallèle. C’est une tout autre stratégie que les stages collectifs organisés avec des personnes se connaissant et amenées à se côtoyer souvent et impliquant de leur part une exposition personnelle plus forte que celle qui est naturellement attendue dans une entreprise.

Nous avons alors abordé la question de la distinction entre les méthodes psy et le développement personnel. Pour certains, la différence est dans le niveau d’implication de la personne concernée : les méthodes psys impliquent une véritable demande personnelle, étayée par une volonté de travailler sur soi-même à partir d’un diagnostic personnel que quelque chose cloche alors que les méthodes de développement personnel peuvent être utilisées sur la seule base d’une adhésion à une méthode ou un principe.

Dans cette analyse, le développement personnel peut devenir un outil utilisable par un manager pour faire face à des problèmes comportant certains aspects identifiés comme relevant de la psychologie. Un stage de développement personnel est plus facile à présenter et à proposer, il peut être bordé par des aspects très formalisés rassurants, et permet d’atteindre des résultats à travers un processus de simple adhésion. Cela ne doit néanmoins pas faire oublier les réticences évoquées au début du souper-causerie sur les aspects manipulatrices (du point de vue du décideur du stage) et intrusifs (du point de vue du stagiaire).

Un participant avait ainsi renoncé à mettre en place une formation à destination du personnel soignant sur une méthode de développement personnel utilisable avec des personnes fragilisées. La méthode reposait sur l’haptonomie, qui est née à l’origine de l’idée d’une communication du bébé avec les parents qui rend les bébés plus calmes, avant et après l’accouchement. Les femmes enceintes ayant utilisée cette méthode rend les très jeunes enfants plus éveillés et moins anxieux. Cette méthode utilise le contact corporel, contact très intéressant avec les personnes fragilisées et souvent utilisé de manière tout à fait naturelle par le personnel proche du lit du malade. La direction a renoncé à cette formation pour prendre en compte le fait que certaines personnes, tant au niveau des patients que du personnel, ont de la réticence pour des contacts physiques considérés comme trop rapprochés, réticence très marquée dans les sociétés occidentales modernes. En considérant que la méthode nécessitait une adhésion plus forte que celle qu’il était possible d’attendre, elle n’a pas été utilisée. En revanche, des méthodes proches, mais moins implicantes ont été mises en place, comme le toucher relationnel.

Il est aussi possible de considérer les différences entre le développement personnel et les méthodes psy selon d’autres points de vue, différents de celui de la distinction entre une demande et l’adhésion mais qui peuvent se révéler complémentaires :
1. Pour certains, les méthodes de développement personnel sont surtout des déclinaisons des démarches psy affinant plus particulièrement un des aspects (généalogie, rêve, psycho-motricité, etc.) mais aussi intégrant une approche corporelle des problèmes. En ce sens, en mettant en avant des traits saillants facilement appréhensibles, elles permettent un point d’accroche plus facile pour certaines personnes, et s’adressant au corps, elles sont aussi plus accessibles aux personnes qui ne se sentent pas à l’aise dans des démarches plus intellectuelles. Le développement personnel se présente ainsi par rapport aux démarches psy comme ouvrant des points d’accès plus nombreux. Par ailleurs, l’implication du corps dans les techniques de développement personnel se traduit par un nécessaire investissement corporel, investissement qui ne va pas de soi dans les sociétés occidentales et qui peut d’une certaine mesure compenser l’absence d’investissement financier. Ce sont des techniques qui créent un investissement personnel qui ne peut pas venir de l’extérieur car il met en jeu le corps.
2. Pour d’autres, les méthodes de développement personnel sont nées grâce aux thérapies comportementalistes. Elles sont orientées en fonction d’un objectif plus clair et semblent plus « dirigées » qu’une méthode psy.

Le lien possible avec l’entreprise paraît ténu. L’entreprise ne peut que viser à mettre les personnes au service de ce que l’entreprise veut, ce qui n’est pas du développement personnel, mais du développement en orientation avec les valeurs des entreprises.

Une participante au souper-causerie a présenté son expérience au CNRS, qui fonctionne d’une manière très différente d’une entreprise, du fait de son objet mais aussi du statut du personnel. Le CNRS a offert aux chercheurs qui le souhaitaient un stage de réflexion sur leur trajectoire personnelle et professionnelle. Il s’effectuait sur 6 mois avec une consultante extérieure et l’ensemble des travaux était totalement confidentiel. Il se fondait sur des documents à préparer, les contacts avec l’animatrice et un débriefing avec la directrice des ressources humaines.

Le fait d’intégrer dans ces stages des documents à préparer représente un point très sensible. La participante avait déjà constaté que cette préparation représentait un obstacle très difficile pour des personnes manuelles peu habituées à des approches intellectuelles, ou simplement très verbalisées. Elle ne pensait pas que ce l’était aussi pour des personnes ayant une forte expérience et une bonne aisance d’expression. Ces travaux présentent en fait pour tous la même difficulté. Cet obstacle est souvent minimisé dans ces approches professionnelles : la difficulté de réfléchir sur soi, et notamment quand cela ne vient pas d’une idée personnelle mais d’une demande exprimée par d’autres. Pour certaines personnes, cette situation s’est traduite par des phases de dévastation, mais qui si elles sont bien accompagnées peuvent déboucher sur une vraie prise de conscience. Ainsi quand on demande à une personne de se rappeler les actions ou les compétences dont elle peut être fière, il arrive que cela permette une revalorisation quand l’admiration des autres devient clairement identifiée.

Le stage de projet personnel et professionnel offre ainsi une grille de lecture qui concerne la personne elle-même mais pas seulement ses compétences qu’elles soient techniques ou managériales. Or quand on dépasse le champ des compétences, il devient difficile de définir jusqu’où peut aller l’intrusion de l’entreprise dans la vie personnelle de ses salariés.

Des approches tendent cependant de prendre en compte ces aspects, ou en tout cas de veiller à ce que l’apport pour la personne soit clairement identifiable à la fin du stage, mais nous ne sommes plus dans le cas d’un stage intra-entreprise, défini par une direction des ressources humaines, mais dans un stage inter-entreprise, défini dans une offre globale. C’est un projet où la participante du souper-causerie était animatrice. Ce stage se terminait par la nécessité de rédiger un carnet de bord sur les apports réels du stage, par rapport aux attendus d’avant le stage, mais aussi d’une manière plus générale. La particularité était qu’aucun modèle n’était fourni, le carnet de bord devait réellement résulter de ce que la personne avait bénéficié lors du stage, y compris en enrichissement de ses modalités d’expression. Ce dispositif permettait de formaliser le niveau d’appropriation par chaque stagiaire des outils fournis lors du stage.

Avec cette méthode, chacun pouvait se repositionner à partir de ce qu’il avait appris lors du stage, ce qui représentait une avancée importante. Les stages se terminent souvent avant le tableau de bord, par manque de temps, de financement et de méthode. Les apports du stage ne sont donc jamais formalisés ni étayés, sauf à suivre plusieurs stages dans une perspective plus longue.

Dans les stages organisés par l’entreprise, l’apport pour chaque stagiaire n’est pas intégré dans une démarche individuelle, mais l’entreprise attend quand même des résultats. Dans le cas d’un stage de management par exemple, quel que soit le contenu du stage qui a été défini par la direction des ressources humaines ; si du point de vue de la Direction générale le management ne s’améliore pas avec le stage, c’est toujours la faute de ceux qui ont suivi le stage. Des résultats sont exigés en terme de management, alors que les techniques sont celles du développement personnel utilisées de manière détournée. Il semble peu probable que ces techniques destinées à mieux s’accepter permettent aussi rapidement d’améliorer ses capacités de management. En effet, ces méthodes demandent le plus souvent du temps, ce qui les rend toujours un peu culpabilisante, peut-on réellement accepter de passer autant de temps pour soi.

Cet aspect est amplifié quand elles sont utilisées dans l’entreprise, car le temps y est une valeur rare, de même que la continuité. Il semble difficile de concilier le temps nécessaire avec la logique court terme qui y règne de plus en plus.

Une participante souligne la tendance actuelle à « refuser les lois du vivant ». Dans cet exemple, il s’agit de la durée et des modalités réelles d’apprentissage. Il semble incroyable qu’on fasse encore de la pédagogie pour les enfants et les stagiaires comme on la faisait au XIXème siècle. On sait que le modèle : il existe des connaissances et ces connaissances se transfèrent du cerveau du professeur à celui de l’élève n’est pas le bon. On sait que l’apprentissage s’appuie au contraire en fonction d’une motivation, une attente, propre à chaque personne et cela rend le dispositif essentiellement individuel. C’est la logique du vivant et c’est une excellente logique car on se rend compte de plus en plus que l’être humain est né pour apprendre et qu’il est capable de le faire toute sa vie. Ces notions sont subsumées dans la notion « d’apprenance » pour éviter le terme d’apprentissage qui est trop marqué par les premières phases de la vie.

Un être vivant est toujours en apprenance, toujours à la recherche de quelque chose de nouveau. L’entreprise se trompe si elle ne prend pas ces réalités en cause. Il y a une tendance au Canada, utilisée par un nombre grandissant d’entreprises qui est de proposer quelques heures de consultation avec un psychologue, à toute personne qui en fait la demande afin de faire face à une difficulté, un tournant. C’est un droit, pas une obligation et totalement dédramatisé dans son utilisation. Cela se traduit en pratique par 4 ou 5 consultations réglées par l’entreprise et les suivantes peuvent ensuite être prises en charge par le salarié s’il souhaite continuer la démarche. Dans ce cas, l’entreprise n’est pas informée. En France des dispositifs approchant commencent à se mettre en place pour des prestations de service à la personne proposées par l’intermédiaire des Chèques Emploi Service Universels par les entreprises, mais cela ne touche guère les prestations de développement personnel.

L’entreprise d’une des participantes a proposé cette prestation quelques temps, mais sans succès. L’expérience a fini par être abandonnée sous cette forme, pour être mise en place uniquement au profit des personnes concernées par les plans sociaux. Là, la prestation a eu plus de succès, du fait peut-être de la réalité plus concrète de la situation de détresse de ces personnes. Il semble que la France n’est pas assez mature dans ce domaine, qui est beaucoup plus développée dans les pays anglo-saxons. Une évolution des mentalités est nécessaire, et dans ce domaine, les entreprises ont été intéressées avant les salariés, ce qui ne fait que traduire le fait que beaucoup de nouvelles modes en matière de gestion d’entreprise viennent des pays anglo-saxons à travers les sociétés transnationales. Même au niveau individuel, les Anglo-saxons semblent plus orientés vers le développement personnel (qui vient aussi de là) et il n’y a pas ou moins de discours péjoratif sur les gens qui utilisent ces techniques. Ce n’est pas le cas en France où c’est souvent un discours plus puriste qui est adopté et qui exige qu’il y ait une demande pour agir. Ce qui fait que parfois, et cette situation a été vécue par une participante, une demande de coaching suite à promotion a été refusée par la direction générale, sur le principe que l’entreprise paie des coachs aux gens à qui elle ne fait pas confiance, si elle a fait confiance à cette personne en lui offrant une promotion, c’est que la personne doit aussi avoir confiance en elle, donc elle n’a pas besoin de coach. Là, c’est clairement la problématique personnelle qui est niée par l’entreprise.

Cet exemple nous a permis d’aborder la question du coaching, prestation individuelle, orientée vers les cadres, payés par l’entreprise et sans droit de regard par l’entreprise. L’entreprise paie, mais le coach ne rend pas compte à l’entreprise. Lors d’une discussion, un coach m’a fait part d’un problème rencontré assez souvent dans son activité était le fait que certaines personnes découvraient lors du coaching pris en charge financièrement par l’entreprise que leur problème était lié à la divergence de leurs valeurs avec celle de l’entreprise ou à l’inadéquation de leur poste à leur orientation dans la vie. Le financement des opérations de coaching vise souvent à fidéliser les salariés, alors qu’il semble que certaines fois, c’est exactement l’inverse qui se produit. Cette problématique ne semble cependant pas freiner le développement actuel du coaching. Il reste à se demander comment va se développer le coaching s’il offre des résultats différents de ceux attendus. Dans le meilleur des cas, l’entreprise pourra considérer que c’est un moyen d’identifier rapidement des situations problématiques qui auraient fini par apparaître.

C’est aussi peut-être ce qui montre l’intérêt du nouveau système français du DIF (droit individuel de Formation) qui permet à chaque salarié, sur la base d’un crédit de temps lié à l’ancienneté de suivre une formation qu’il a choisie et qui va être financé par un fonds mutualisé. Cela permet ainsi au salarié de suivre une formation qui ne dépend pas de l’entreprise précise dans laquelle on se trouve et qui peut favoriser ainsi les changements d’orientation lors d’une vie professionnelle. Cela peut aussi permettre de suivre un stage de développement personnel, financé par l’entreprise à travers le DIF mais sans que l’entreprise intervienne sur les objectifs réellement poursuivis dans le cadre du stage.

Pour en revenir à la problématique générale, il semble clair que l’entreprise qui organise un stage orienté vers les personnes ne vise pas le développement personnel de ses salariés, mais cherche plutôt à diminuer le stress de ses salariés pour qu’ils travaillent plus et mieux. En utilisant pour ce faire un stage utilisant des méthodes de développement personnel, elle souligne la part de responsabilité des salariés dans les dysfonctionnements de l’entreprise, et met de côté les causes liées à l’organisation ou aux moyens qu’elle-même met à disposition. Sa logique en matière de personnel peut être : moins de personnel mais plus efficace car plus détendu, si jamais c’est possible. On s’éloigne ainsi de plus en plus des objectifs du développement personnel. C’est une dérive qui peut être constatée tant au niveau de l’offre que de la demande. Au niveau de l’offre, cela se traduit par l’application d’une méthode, déclarée meilleure simplement parce que c’est elle qui donne les résultats les plus rapides, mais quels résultats et pour combien de temps, ce n’est pas préciser. Au niveau de la demande, cela se traduit par des stagiaires qui demandent à l’animateur de les transformer en surhomme ou surfemme (superfemme ?) et appréhendent la démarche directement par ses résultats sans en passer par le cheminement qu’il faut accomplir.

Tout le monde n’est pas conscient de cet écart qu’il peut y avoir entre la demande de l’entreprise et ce que les personnes sont prêtes à investir, c’est d’ailleurs particulièrement marquant au niveau des Directions des Ressources Humaines. Les salariés des directions des ressources humaines sont dans des systèmes souvent protégés : ils effectuent un travail de bureau, ils sont souvent au siège, ils gèrent administrativement des dossiers et ce sont d’autres personnes qui vont prendre en charge la partie humaine du travail. Ils sont globalement très éloignés des réalités de terrain, et d’autant plus que l’entreprise a des métiers différents. Dans ce contexte, leur discours est souvent très éloigné de la réalité et ce sont eux qui parfois conçoivent les stages pour les personnes du terrain. Ils ont une approche intellectuelle, et utilisent des techniques nobles ou à la mode, nécessitant souvent un fort engagement des stagiaires pour des objectifs parfois très primaires. C’est ainsi qu’on observe des directeurs des ressources humaines faire de grands discours à portée psy sans décoder comment ces valeurs vont être traduites dans les stages et même si elles peuvent ou non être ressenties par les personnes qui vont suivre les stages.

Il y a une forme de dérive dans certains directeurs des ressources humaines qui se piquent de théorie sur le management sans connaître les réalités réelles, sans parfois même chercher à les connaître. Ils ont un fantasme de pouvoir sur tous les gens qu’ils, de fait, obligent à suivre leur stage. Face à eux, se trouvent des consultants qui peuvent avoir une déontologie, mais ont aussi des obligations commerciales. Le développement des stages de développement personnel est aussi une manière de faire des stages génériques où les réalités particulières, organisationnelles, logistiques du travail ne sont pas prises en compte alors que c’est parfois elles qui font problème. On se retrouve dans des stages avec des personnes de niveau très différent et cela peut jouer sur ce qui s’y passe. Ce mélange peut contribuer à renforcer le sentiment de noblesse de certains et le sentiment de petitesse des autres, au lieu d’aider tout le monde à gagner en estime mutuelle en se développant personnellement.

Nous avons aussi abordé la notion des grilles de lecture, outils méthodologiques souvent très riches, mais qui sont plus connus par leur mésusage que pour leur portée théorique. C’est vrai dans toute forme de développement personnel où la question de la formation du praticien se pose obligatoirement, mais c’est vrai aussi dans l’entreprise, qui est une grande consommatrice de théorie simplifiée, jusqu’à l’extrême, voire jusqu’en son contraire. Une grille devrait servir à comprendre la situation et non à s’appliquer directement sur le réel, après une observation de quelques instants. C’est ainsi qu’une participante s’est vue informée après un entretien d’une vingtaine de minutes, qu’elle était travaillomane et pas empathique ! C’est un système à la fois dégradé et dégradant car il n’est pas sans conséquence sur celui qui se voit ainsi positionné dans une case.

C’est sur cette réflexion pas très optimiste que s’est achevé le souper-causerie.

18 mars 2007 at 13:16 Laisser un commentaire

Agriculture propre, quand la santé de l’homme rencontre la santé de la planète – SC du 20/02/07

L’agriculture se trouve placée au centre de nombreuses problématiques écologiques, sociétales, sociales et économiques :

  • L’évolution démographique
  • L’équilibre Nord-Sud en matière alimentaire
  • La protection de l’environnement
  • Le maintien de la biodiversité
  • La raréfaction en eau potable et le nécessaire arbitrage entre tous ses utilisateurs
  • La brevetabilité ou privatisation du vivant
  • L’artificialisation du vivant
  • Les organismes génétiquement modifiés
  • Les maladies dites de civilisation : obésité, diabète, maladies cardiaques
  • L’impact des ces maladies sur le coût de l’assurance santé
  • Le rôle des lobbies dans le fonctionnement démocratique
  • Le rôle joué par les scientifiques dans l’identification des risques
  • L’urbanisation croissante et la désertification des campagnes
  • La création d’emplois alors que l’industrie ne joue plus ce rôle, etc.

L’objectif du souper-causerie était d’aborder le sujet de l’agriculture à travers la notion de santé, en considérant celle de l’être humain, à travers la nourriture qu’il ingère, mais aussi celle de la nature dans son ensemble. Nous vivons dans un monde marqué par une opposition forte entre la nature et la culture, avec l’idée répandue que l’être humain est fondamentalement différent de la nature, qu’il est parfaitement apte à la maîtriser et qu’il peut se désolidariser de ses règles, voire les modifier pour lui, la faune et la flore. Les valeurs des soupers-causeries s’orientent plutôt vers le respect de la nature et l’idée que la grandeur de l’être humain repose en grande partie sur sa participation intégrée et respectueuse à l’écologie générale de la planète.

Le sujet des liens entre les santés humaine et planétaire est abordé dans les documents présentés ci-dessous.

La commission européenne expose les principes de sa politique de sécurité alimentaire dans une brochure « De la ferme à la table, pour une alimentation saine en Europe », téléchargeable à partir de son site de documentation, où elle souligne notamment la nécessité de :

  • Produire des aliments sûrs dans de bonnes conditions d’hygiène
  • Assurer le bien-être des animaux
  • Mettre en œuvre des méthodes de production écologique
  • Favoriser une économie rurale durable.

L’édition du 28 janvier 2007 du New York Times contient un article de Michael Pollan « Unhappy meals » qui présente des arguments en faveur de la consommation d’aliments naturels par opposition aux produits raffinés issus de l’industrie agroalimentaire, quels que soient les nutriments qu’ils revendiquent. Une copie de l’article en version originale est accessible sur le blogue, ainsi qu’une version française résumée (comme je l’ai traduite moi-même, merci d’avance pour votre indulgence). En voici un extrait qui me semble au cœur du sujet. « Il faut peut-être [ ] penser à ce que le fait de manger a toujours voulu dire : des relations entre espèces au sein d’une chaîne ou d’un réseau alimentaire, en co-évolution. Le principe est simple : je te nourris si tu permets à mes gènes de se développer. La santé est aussi le produit collatéral de ces relations présentes dans les chaînes alimentaires, nombreuses pour un omnivore comme l’homme. Si le sol est pauvre, ainsi sera l’herbe qui y pousse, le bétail qui la broute, l’homme qui boit le lait. Dans de nombreux cas, c’est la longue familiarité entre les aliments et leurs mangeurs qui a élaboré des systèmes de connaissance permettant de décider si un aliment est comestible et si notre corps est capable de produire les réactions chimiques permettant son ingestion. La santé dépend de la manière dont nous lisons ces signes biologiques. C’est plus dur à faire quand le produit a été spécialement conçu pour tromper nos sens. Et ces relations se sont établies entre mangeurs et aliments et non entre mangeurs et nutriments. »

L’université de la Terre organisée par Nature & Découvertes le 19 novembre 2005 traitait de l’avenir de l’alimentation. Deux conférences concernaient particulièrement le sujet :

  • « explorons et découvrons ensemble les nouveaux chemins de l’alimentation » qui parle des OGM
  • « de l’homme préhistorique à l’homme symbiotique : alimentation et progrès scientifique » où Pascal Picq, paléoanthropologue, professeur au Collège de France, présente la co-évolution.

Ces conférences peuvent être visualisées ou imprimées à partir du lien suivant : cliquez ici

Un an plus tard, le même événement portait sur le thème : « Quelle responsabilité de l’homme sur la nature ? ». Les trois conférences traitaient des sujets suivants :

  • Semences, efficacité alimentaire et démocratie : l’artificialisation du vivant
  • Biens publics, biens privés : la privatisation du vivant
  • De cro-Magnon à l’homme symbiotique : l’humanité est-elle responsable de son évolution ?

Ces conférences peuvent être visualisées à partir du lien suivant : cliquez ici

Par ailleurs, les livres de Gilles-Eric Séralini donnent des informations éclairantes sur les OGM.

Les liens entre la santé humaine et l’alimentation ont été identifiés depuis très longtemps. Hippocrate l’exprimait ainsi : « que ton aliment soit ton seul médicament ». Toutes les traditions culturelles ont mis en évidence le rôle d’une alimentation équilibrée dans la bonne santé et ont édicté des règles concernant l’alimentation. On peut même penser que la préparation des aliments et leurs règles de consommation font partie des premières raisons d’être des modèles culturels. Ils se caractérisent d’ailleurs par une forte adéquation des régimes alimentaires au milieu naturel et aux besoins des populations compte-tenu de leurs activités. Nos sociétés développées se caractérisent, elles, par la rupture avec les modes traditionnels d’alimentation, rupture qui se traduit par une totale incohérence entre les besoins nutritionnels et la consommation alimentaire. Cette situation se traduit par l’apparition de nombreuses maladies, dîtes maladies de civilisation, principalement liées à des déséquilibres alimentaires. Leurs effets sont en grande partie masqués par les progrès de la médecine qui permet aujourd’hui de vivre plus longtemps en mauvaise santé, mais son coût social devient de plus en plus important et le problème devient politique.

L’agriculture et l’industrie agroalimentaire produisent une nourriture chimiquement et génétiquement assistée qui est en partie responsable de cette situation. Il existe cependant une alternative à cette nourriture produite en masse dans des usines qui n’ont plus rien à voir avec un milieu naturel, c’est l’agriculture dite biologique qui vise à retrouver des conditions de production plus naturelles, plus saines pour la faune et la flore, sans renoncer aux progrès scientifiques. Rejetant la logique des rendements pour les rendements, elle est plus onéreuse, mais elle compte de plus en plus de clients, dont je fais partie, depuis quelques mois.

La première raison qui me pousse à acheter bio, c’est la préservation de l’environnement. La qualité des aliments est une motivation qui n’arrive qu’en second. En effet, le contrôle complet de l’alimentation n’est pas compatible avec la vie urbaine que je mène alors que l’idée que mes achats permettent non pas de préserver des espaces « naturels », mais de limiter leur dégradation compte beaucoup. Le lien avec l’alimentation n’est cependant pas loin : originaire de la province, j’ai vécu dans ma jeunesse la disparition des écrevisses dans les ruisseaux de campagne du fait des pesticides comme un drame gustatif irréparable.

Parmi les participants au souper-causerie, certains étaient des consommateurs bio convaincus, membres d’une AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne), pour qui la défense de l’environnement était aussi un des éléments fondamentaux de leur motivation. Certains participants n’étaient pas particulièrement consommateurs de produits bio. L’argument principal contre le bio est son prix, plus élevé que les autres produits. Les défenseurs du bio rappellent que la part de l’alimentation dans le budget général n’a pas cessé de baisser depuis plusieurs années pour la grande majorité des ménages. Il ne faut pas nier que certaines personnes n’ont pas les revenus suffisants pour augmenter la part du budget alimentaire ; mais dans beaucoup de cas, des arbitrages sont possibles. Pour eux, la question n’est plus la cherté du bio mais surtout l’arbitrage budgétaire à réaliser au profit d’une alimentation plus saine. Par ailleurs, plus il y aura de consommateurs, plus les prix baisseront, plus il y aura des points de vente et plus il y aura des espaces sains dans les campagnes.

Au-delà du fait de proposer de la nourriture bio, les magasins bio présentent un autre avantage, en tout cas aujourd’hui, qui est de ne pas vendre les produits des grandes sociétés transnationales, comme Nestlé, dont le comportement dans les pays de production a fait et fait encore l’objet de scandales à répétition. C’est aussi le seul moyen d’éviter les produits contenant des OGM.

La discussion s’est alors rapidement orientée sur les OGM. Un point trop peu connu est l’existence de deux types d’OGM :

  • les OGM qui ont été créés pour résister aux pesticides, comme le round-up notamment. Ils sont donc capables de pousser sur un sol gorgé de pesticides.
  • les OGM intègrent les pesticides dans leurs cellules. Cela signifie qu’en les ingérant, on ingère du pesticide.

C’est ainsi qu’un des principaux arguments de la création et du développement des OGM se révèle fallacieux : contrairement aux résultats attendus, les OGM n’ont pas conduit à la diminution de l’épandage de pesticide. Au contraire, la production et la consommation de pesticide ont continué d’augmenter. La différence est que maintenant nous en consommons directement car ils sont indissociables des aliments eux-mêmes.

Ce problème de santé humaine est doublé d’un problème social car les OGM sont stériles et l’agriculteur ne peut pas utiliser les excédents d’une année comme semence pour la prochaine récolte, ce qui était le principe même de la production végétale. Ils sont obligés de racheter des semences chaque année, et ils doivent s’adresser au même producteur car le cahier des charges de production est souvent spécifique à chaque « marque » et nécessite des investissements qui ne peuvent pas être remis en cause annuellement. Les agriculteurs, donc les consommateurs, donc les êtres humains vis-à-vis de leur nourriture, se retrouvent la merci financière d’un très faible nombre de sociétés privées.

C’est le problème plus général de la brevetabilité du vivant. La conférence de l’Université de la Terre 2006 est particulièrement éclairante sur cette problématique. Elle présente notamment le cas des haricots jaunes créés au Mexique par des opérations de sélection naturelle qui se sont étendues sur plusieurs siècles, au Mexique. De retour d’une visite là-bas, un américain a breveté ces haricots et a commencé la production aux Etats-Unis. Aujourd’hui, il exige des producteurs mexicains un droit d’importation aux Etats-Unis. Ils sont donc contraints de payer pour exporter un produit élaboré par leurs ancêtres.

Il faut noter que la logique des brevets n’est pas la même aux Etats-Unis et en Europe. Aux Etats-Unis, il suffit de prouver que le produit est innovant aux Etats-Unis uniquement. En Europe, il est nécessaire de prouver que le produit est innovant dans le monde, ce qui protège les savoirs traditionnels. Certaines grandes entreprises, comme L’Oréal, ont décidé d’adopter une politique éthique vis-à-vis des brevets et s’engagent à ne pas déposer de brevets concernant un savoir traditionnel, mais en revanche, toutes les études sont publiées afin d’empêcher un concurrent de le déposer. Des mécanismes sont aussi mis en place afin d’assurer une rémunération équitable des peuples d’où provient le savoir en question. Des partenariats sont recherchés avec des acteurs locaux pour assurer une rémunération équitable des produits achetés par l’Oréal.

Pour en revenir aux OGM, j’avais envoyé à tous les membres des soupers-causeries un lien vers un film sur les OGM qui présentait l’attitude du ministère de l’agriculture face aux exigences de Monsanto. Il apparaît ainsi qu’une étude de Monsanto préalable à la mise sur le marché d’un OGM présentait de manière à peine masquée les risques liés à l’ingestion du produit. C’est pourtant sur cette base que le ministère de l’agriculture autorisait la mise sur le marché de cet OGM, tout en interdisant la diffusion de l’étude à quiconque, et surtout aux associations de consommateurs. C’est ainsi qu’une démocratie comme la France construit sa politique de santé publique sur la base d’une étude confidentielle, qui révèle des faits incompatibles avec la décision réellement adoptée ! La question qui se pose devient donc : où se situe la démocratie ? Et cela renvoie au rôle des lobbies industriels dans les décisions publiques, ainsi que celui des scientifiques dont se réclament ces mêmes industriels et l’Etat. Face à ces moyens financiers et étatiques, la recherche indépendante a clairement du mal à se faire entendre, tout en se voyant refuser l’accès aux documents qui lui permettrait de se faire une opinion.

La réglementation européenne s’est doté du concept de « principe de précaution », qui devrait permettre d’éviter de tels écarts, encore faut-il que le principe soit appliqué.

Ainsi, le problème n’est pas celui d’un manque d’information, mais d’une manipulation de l’information, manipulation qui nécessite des moyens importants. Pourquoi mettre en danger l’équilibre écologique, économique et politique de la planète ? Pourquoi bafouer la démocratie ? La réponse semble claire, c’est le profit, mais concentré entre les mains d’un très petit nombre de personnes. C’est un principe de course au rendement, où tout obstacle est supprimé quels que soient les impacts sur l’environnement ou la santé publique.

Le problème n’est pas né avec les OGM, il était présent dès le choix des monocultures à haut rendement en remplacement des cultures traditionnelles. Certaines régions ont ainsi détruit leur bocage traditionnel pour cultiver des céréales. Quelques années plus tard, il apparaît que les sols peu adaptés aux nouvelles cultures ont nécessité l’emploi massif d’engrais et de pesticide, les nappes phréatiques ont été asséchées et la production ne s’est pas révélée rentable. Une vision à très court terme a remplacé un équilibre mis en place sur plusieurs siècles.

Une question qui se dessine en filigrane concerne l’exode rural : la mécanisation et l’artificialisation de l’agriculture ont-elles été mises en place pour compenser l’exode rural, à moins que ce ne soit l’inverse qui s’est produit : l’exode rural a été organisé pour orienter la main-d’œuvre dans les usines et permettre la mise en place d’une agriculture intensive concentrée dans les mains d’entreprises capitalistes.

L’argument qu’une agriculture à haut rendement est plus rentable est fallacieux car l’agriculture intensive draine 75% des subventions à l’agriculture. Elle est aussi fortement consommatrice d’eau potable car elle nécessite de fréquents arrosages, ce qui signifie qu’elle utilise des ressources qui deviennent de plus en plus rare. Elle augmente aussi considérable la consommation de pesticides, car elle s’appuie sur la monoculture qui fonctionne comme un aimant pour les parasites. Ce n’est pas le cas de la polyculture car les insectes attirés par une plante sont souvent repoussés par une autre.

Pour mémoire, on identifie différentes sortes d’agriculture alternative :

  • L’agriculture bio dynamique, identifiable par le label demeter, qui est une agriculture biologique respectant en plus le cahier des charges définis par Rudolf Steiner, fondateur de l’anthroposophie, qui défend l’idée d’exploitations agricoles quasiment autosuffisantes.
  • L’agriculture biologique, qui répond à un cahier des charges très précis, plutôt très strict en France, mais qui fait l’objet de discussion pour l’assouplir. Les discussions sont animées, certains producteurs trouvant le cahier des charges trop restrictif, alors que les consommateurs redoutent un assouplissement qui serait la porte ouverte à des interprétations trop laxistes.
  • L’agriculture raisonnée, qui n’est régie par aucun label, défend l’idée d’un apport raisonné de produits interdits par le cahier des charges de l’agriculture biologique. Cela se traduit par l’absence d’apport systématique d’un ensemble de pesticides tout terrain, mais par un apport adapté aux conditions réelles rencontrées : tel pesticide du fait de la présence de tel parasite cette année. Sans label précis, cette notion regroupe des réalités très différentes.
  • Une nouvelle notion apparaît qui est l’agriculture intégrée, et qui se vise à répondre aux objections liées à l’imprécision de l’agriculture raisonnée sans aller dans la rigueur du cahier des charges de l’agriculture biologique.

Face aux dérives liées à la concentration des ressources alimentaires dans les mains de deux ou trois entreprises privées transnationales, les organismes internationaux comme l’ONU ont réagi par la création de droits humains comme le droit à l’alimentation. Ces droits sont opposables aux sociétés concernées et permettent de protéger les peuples autochtones de culture traditionnelle qui sont souvent bafoués par les accords commerciaux, avec parfois la complicité d’autorités publiques corrompues. Le lien suivant permet d’accéder à une publication présentant le principe du droit à l’alimentation et donne des exemples des abus qu’il combat : cliquez ici

Ces réflexions nous ont conduits à aborder le problème nord-sud. On évoque la colonisation d’un point de vue politique, mais pas toujours ses conséquences économiques. Or elle s’est souvent traduite par le détournement de terres dédiées à la polyculture vivrière au profit de terres dédiées à la monoculture d’importation, très sensible à l’évolution des prix du marché. Quand ceux-ci diminuent et passent en dessous du prix de production, les agriculteurs sont ruinés. Ils ne sont même plus capables de subvenir à leurs besoins alimentaires. En effet, ils n’ont pas assez d’argent pour acheter de la nourriture sur les marchés internationaux et n’ont plus la capacité de produire leur propre nourriture. La culture intensive se fait ainsi non seulement au détriment de la santé des mangeurs, mais parfois au détriment de la vie-même des producteurs. L’exemple du coton en Afrique est emblématique : il est subventionné, il utilise beaucoup de pesticides, il consomme beaucoup d’eau . Mais aujourd’hui, dès qu’il y a une situation de surproduction, il est renvoyé en Afrique contre paiement. On se trouve en présence d’un modèle politico-économique plutôt répugnant.

Nous avons ensuite abordé l’étiquetage des produits alimentaires. Leur lecture avertie nécessite l’usage d’un dictionnaire pour comprendre toutes les formules, dictionnaire non pas de diététique ce qui pourrait sembler normal, mais surtout juridique pour savoir ce que recouvrent les formules du type : « pur jus », « 100% jus », « amidon modifié », « arômes », « sans sucre ajouté », etc. Il reste cependant que cet étiquetage, même si l’industrie agroalimentaire cherche à le contourner, est une victoire des consommateurs, ou des consom’acteurs, vers plus de transparence.

A ce moment du souper-causerie, une question s’est imposée : que faire ?

L’homme a toujours eu un impact sur l’environnement, qui s’est traduit parfois très négativement, par un appauvrissement des terres, comme la désertification. On peut aussi citer le cas du Connemara en Irlande dont la situation actuelle vient de la culture sur brûlis réalisée par les hommes au néolithique. Les terres brûlées étaient des forêts de très vieux chênes qui en brûlant ont produit une couche de charbon de bois très épaisse et complètement imperméable. Les cendres se sont déposées dessus et ont permis des cultures vivrières, mais l’eau comme les grosses racines n’ont pas pu traverser la couche de charbon. Les arbres n’ont pas repoussé, l’eau des pluies qui ne pouvait plus s’écouler s’est mise à stagner, empêchant la décomposition des feuilles et la formation d’humus. Les terres se sont donc appauvries et sont devenues quasiment stériles. Plusieurs siècles plus tard, le Connemara est en grande partie composé de tourbières infertiles et il a fourni un des plus grand quota d’émigrants vers l’Amérique lors la maladie de la pomme de terre.

La destruction d’un terroir par les hommes n’est donc pas un fait nouveau, mais ce qui est nouveau, c’est l’ampleur des dégâts liée à la puissance des technologies employées. De locaux, ils sont devenus globaux. Ce n’est plus une population qui détruit son territoire, mais une petite partie de la population mondiale qui est en situation de détruire une grande partie du territoire mondial. Et tout cela s’effectue, comme au néolithique, pour un résultat court terme.

Le prétexte, c’est la croissance. Mais est-il pour autant justifié ? Les thèses prônant une certaine forme de décroissance sont de plus en plus répandues. La croissance est née de l’idée (du constat ?) que les populations augmentaient de manière géométrique alors que les ressources augmentaient de manière arithmétique, il fallait donc augmenter les ressources plus rapidement. Mais aujourd’hui la population de l’Europe est en décroissance, à quoi sert d’exiger une croissance, alors que les ressources alimentaires sont nettement supérieures aux besoins ? On peut croire que c’est motivé par le souci altruiste de répondre aux besoins du reste du monde, mais il se montre surtout orienté vers les pays qui ont les moyens. Les problèmes actuels sont déjà particulièrement problématiques alors qu’ils sont liés au comportement d’une faible partie de la population mondiale : principalement l’Europe et l’Amérique du Nord. Ce n’est plus tout à fait vrai puisque les pays les plus peuplés du monde, la Chine et l’Inde, sont en train d’adopter le même modèle. Une fois ce modèle réellement adopté par la moitié de la population mondiale, les déséquilibres vont subir un effet d’accélérateur énorme. Par ailleurs, l’occident n’a pas le droit d’interdire à d’autres personnes de vivre ce qu’il vit, alors même qu’il n’arrive même pas à y renoncer.

Si la prise de conscience semble avancer très lentement en Europe et aux Etats-Unis, c’est parce que les impacts réels sont sous-estimés. On considère comme allant de soi des manipulations qui mériteraient qu’on s’y attarde un peu plus. Nous modifions de nombreux paramètres de notre nourriture, et plus généralement de ce que nous intégrons dans notre corps, comme les médicaments, les prothèses, les greffes : cela a commencé par la composition chimique, puis la composition génétique, sans oublier les corps étrangers jusqu’aux futurs éléments issus des nanotechnologies. Nous faisons comme si nous étions par définition capable de nous nourrir ou d’intégrer n’importe quoi. Nous savons que les moteurs que nous construisons consomment soit de l’essence, soit du gasoil et que donner un autre carburant conduit à la panne. Mais nous considérons que notre propre corps doit être capable d’ingérer et d’intégrer des éléments absolument pas naturels, en oubliant qu’il procède du règne animal, et peut de ce fait être soumis à certaines contraintes, naturelles et indépassables celle-là.

Le problème est aussi qu’on ne lutte pas contre une fatalité, mais contre un ennemi organisé pour nous faire sous-estimer les risques. Ce sont globalement les Sociétés TransNationales, ou STN, qui jouent sur le fait que les principales sources du droit sont positionnées au niveau des nations et qu’il suffit de se placer dans une perspective internationale pour opposer les différentes législations et agir en bafouant les droits des citoyens. Ce lien permet de télécharger une notice « sociétés transnationales et droits humains » présentant de nombreux exemples d’abus réalisés par ses sociétés (ils ne se limitent pas au domaine alimentaire, mais une entreprise comme Nestlé est particulièrement bien positionnée dans ce domaine) : http://www.cetim.ch/fr/publications_details.php?pid=125.

En matière d’action, la philosophie des soupers-causeries n’est pas orientée vers la mise en place de procédures de grande ampleur nécessitant de grands moyens, mais en faveur des petites actions individuelles dont la multiplication finit par avoir un effet important. Pour répondre à la question : « que faire ? », plusieurs leviers sont possibles :

  • agir sur les profits des entreprises concernées
  • lutter contre la désinformation
  • faciliter l’action des lobbies environnementaux contrer les lobbies industriels

Le développement d’une agriculture non respectueuse de la santé et de l’environnement est lié à la recherche du profit, c’est donc lui qu’il faut viser, et là les consommateurs sont en position de force. Ce sont eux qui ont imposé l’étiquetage des produits, contraint les grandes entreprises à une plus grande transparence et obligé les commerces à proposer des aliments bio.

Les moyens adoptés pour la désinformation reposent sur des budgets faramineux de communication et de publicité, c’est donc par l’information et la transmission des informations qu’il convient de lutter. C’est là que les nouvelles possibilités de communication, par Internet notamment, ont leur rôle à jouer. Les soupers-causeries ont aussi été conçus dans ce but : partager l’information pour fonder sa propre opinion sans suivre les autoroutes de l’information.

Certains ont fait le choix d’interventions spectaculaires comme Greenpeace ou José Bové. Ces interventions largement médiatisées ont joué un rôle important à la fois de diffusion de l’information et de poil-à-gratter pour les politiques trop conciliants. Il est vrai que les méthodes, pas toujours légales, employées, peuvent choquer les esprits légalistes et avoir un impact contraire. Mais les conséquences de l’utilisation de ces méthodes illégales ont toujours été assumées par les différents acteurs et leur aspect spectaculaire et illégal a permis la couverture médiatique nécessaire à la diffusion des idées. Mêmes si les participants ne se sentaient pas prêts à réaliser de telles actions, ils jugeaient positivement les actions menées par des personnes qui en avaient le courage.

Les actions individuelles qu’il est possible de mener peuvent être très simples, comme le fait de manger local et de saison pour encourager la production locale en limitant les frais de transport et de stockage, et de ce fait en diminuant les dépenses énergétiques, etc. En fait, la question « que faire ? » renvoie à l’engagement que chacun se sent capable de mener, sachant que même celui qui paraît insignifiant est déjà opérant, s’il est suivi par plusieurs personnes.

Il est difficile d’aborder la question de la santé humaine sans évoquer la question de l’hygiène, voire l’obsession actuelle de l’hygiène. Le caractère sain d’un produit s’est déplacé de la composition du produit (avec le paradoxe souvent manipulé par l’industrie agroalimentaire que cette composition est incertaine pour un produit naturel et soi-disant maîtrisée pour un produit agroalimentaire), à ses conditions de production et d’emballage. Cela crée un nouveau facteur de dégradation de la planète qui est l’empilement des déchets. Cela permet de réaliser un nouveau parallèle avec la planète et le corps : des études récentes dans des hôpitaux américains ont décelé sur chaque nouveau-né des traces d’environ 7 métaux lourds différents, présents à l’intérieur des organes mais aussi sur les gènes, ce qui peut se traduire à terme par des mutations. Il n’y a pas que la planète qui est encombré de déchets industriels, notre corps aussi.

De manière plus directe, les agriculteurs et leur famille commencent à être malades du fait de leur exposition continue aux substances toxiques qu’ils utilisent pour leurs cultures. Leurs enfants commencent à naître avec des malformations.

Par ailleurs, l’élevage intensif a vu apparaître des comportements agressifs des animaux contre les éleveurs alors qu’ils n’existaient pas auparavant. Les éleveurs sont devenus des étrangers pour les animaux qui ne les reconnaissent pas et les agressent. L’une des règles tacites des élevages bio est d’attribuer des noms aux animaux adultes, comme autrefois, ce qui impliquent de les connaître et de créer une complicité entre l’éleveur et le bétail.

Le monde actuel a oublié qu’on pouvait élever de manière respectueuse des animaux destinés à notre alimentation. En cherchant à les chosifier, nous nous sommes chosifiés nous-mêmes. Les liens entre la santé de la planète et celle des hommes passent aussi par la santé des animaux. De nombreuses maladies humaines sont liées à la consommation par les êtres humains d’animaux malades ou mal soignés. Les éleveurs donnent des médicaments à leur bétail, à trop forte dose, ce qui fait que les substances actives se maintiennent dans la chair consommée par les personnes et provoquent des réactions d’antibiorésistance. Quand l’homme tombe malade, les antibiotiques qu’on lui prescrit ne sont plus efficaces car il en a déjà ingéré beaucoup dans la viande animale qu’il a consommée.

Il est très réducteur de considérer qu’on est ce qu’on mange, mais il est aussi réducteur de penser que l’homme est capable de se désolidariser de son environnement sans effet et sur lui-même et son environnement. Notre santé est en partie le reflet de la santé du monde dans lequel on évolue. C’est sur cette réflexion (et sur le dessert !) que le souper-causerie a pris fin.

24 février 2007 at 15:48 Laisser un commentaire

Tristes repas, par Micheal Pollan

Tristes repas, par Micheal Pollan,
The New York Time, 28 janvier 2007

Manger des aliments, pas trop, surtout des végétaux.

Voilà la réponse à apporter à la question supposée incroyablement complexe et confuse de ce que les humains devraient manger pour être en meilleure santé possible. Cela paraît simple, mais on peut la compléter par certains détails : un peu de viande ne vous tuera pas, mais il vaut mieux considérer les produits animaux comme un accompagnement que comme le plat principal. Et il vaut mieux manger des produits frais complets que des produits issus de l’industrie agro-alimentaire, voilà ce que veut dire manger des aliments. Avant, les aliments correspondaient à tout ce qu’on pouvait manger, mais aujourd’hui, on trouve dans les supermarchés beaucoup de substances qui ressemblent à des aliments sans en être réellement. Et si vous voulez rester en bonne santé, il vaut mieux éviter les produits qui se réclament de la diététique. Pourquoi ? Parce que les produits alimentaires qui se disent diététiques ne sont pas vraiment des aliments et les aliments, c’est ce que vous voulez manger.

Aujourd’hui de nombreuses études présentent les bienfaits ou les méfaits de certains éléments présents dans la nourriture. Ils sont souvent contradictoires entre eux et surtout dans le temps. Si on suit ces études, on ne sait plus quoi manger.

L’histoire de comment une question aussi basique a pu devenir si compliquée met en évidence les impératifs institutionnels de l’industrie agro-alimentaire, de la diététique comme science et du journalisme ; trois parties qui gagnent à semer la confusion au centre de la question fondamentale d’un omnivore. Laisser les humains décider ce qu’ils veulent manger (ce qu’ils ont quand même fait avec un succès notable depuis qu’ils sont descendus des arbres) n’est source d’aucun profit si vous êtes une industrie agro-alimentaire, est carrément risqué si vous êtes un diététicien et particulièrement ennuyeux si vous êtes un journaliste. La situation a profité à ces trois parties mais pas à ce qui devait en être le bénéficiaire : nous, notre santé et notre plaisir en tant que mangeurs.

Des aliments aux nutriments

C’est dans les années 80 que les aliments ont commencé à disparaître des supermarchés pour être graduellement remplacés par des nutriments, qui ne sont pas la même chose. Les étiquettes ne parlent plus de ce qui était reconnaissable avant comme des aliments (œufs, biscottes, biscuits, etc.) mais de fibre, cholestérol et graisses saturées. Plus que les aliments, ce sont ces substances qui sont censées nous rendre en bonne santé. Les aliments ne sont plus que des vestiges pré-scientifiques, dont on ne connaît pas la composition. Maintenant, l’idée est qu’il faut manger beaucoup de bons nutriments et peu de mauvais pour vivre longtemps en évitant les maladies chroniques.

Les nutriments sont apparus au début du 19ème siècle pour avec l’identification de trois macro-nutriments : les protides, les lipides et les glucides. On pensait avoir tout découvert de la nourriture et que ces trois éléments suffisaient. Puis l’expérience a montré que c’était faux, et la maladie du béri-béri a permis à la découverte des vitamines, premier micro-nutriment identifié.

Mais cela n’a pas conduit les gens à manger des nutriments plutôt que des aliments. C’est arrivé dans les années 70 suite à l’apparition d’un nombre important de maladies chroniques liées à l’alimentation, comme les maladies cardiaques, le cancer et le diabète, et du fait des travaux de la commission du Sénat chargée des questions alimentaires pilotée par Georges MacGovern. Cette commission a étudié les faits, ce qui lui a permis d’éditer une série de règles de conduite alimentaire dont la principale revenait à demander aux Américains de limiter leur consommation de viande et de produits laitiers.

Cela a créé un tollé dans les lobbies concernés et le libellé « réduire la consommation de viande » a été transformé en « choisir de la viande, des volailles et des poissons limités en graisses saturées ». Deux modifications essentielles ont été opérées :

  • on ne dit plus qu’il faut moins manger,
  • des aliments aussi différents que la viande, la volaille et le poisson ont été subsumés au fait qu’ils avaient en commun le fait d’apporter des protides animales.

On a donc jeté le haro sur certains nutriments. Il est important de noter que les nutriments ont l’avantage de ne pas disposer de lobby influent à Washington, ce qui n’est pas le cas des éleveurs. L’âge du « nutritionisme » a pu commencer.

La montée du nutritionisme

Le terme nutritionisme est repris des travaux d’un sociologue des sciences australien Gyorgy Scrinis et ne signifie pas la même chose que nutrition. Le « isme » précise qu’on parle d’idéologie et pas d’un sujet scientifique.

Cette idéologie fonctionne selon les principes suivants :

  • ce qui nourrit réellement sont les nutriments et comme ils ne sont pas visibles, nous avons besoin de l’aide d’experts pour manger.
  • Si nous mangeons, c’est pour être en bonne santé mais pas pour le plaisir.
  • Les aliments ne sont plus que des apporteurs de nutriment, or il est plus facile de les identifier dans des produits issus de l’industrie l’agro-alimentaire que dans les produits naturels. De plus, la qualité présumée de ces derniers évolue en fonction de l’avancement des recherches : l’avocat, de produit gras à éviter, est devenu un produit à rechercher du fait de son apport en graisse mono-insaturée. Pendant ce temps, l’avocat est toujours le même. Ces évolutions sont plus faciles à mettre en évidence pour les produits agroalimentaires, il suffit de changer l’étiquette. Ainsi, dans les supermarchés, les produits sains comme les légumes sont présentés comme de pauvres choses abandonnées dans leur bac alors que des produits issus de l’industrie agro-alimentaire clament par étiquettes interposées leur prétendue qualité.

Mangez bien, grossissez

Le nutritionisme est bon pour les affaires, est-ce bon pour nous ? Depuis 1970, les Américains ont suivi les règles de conduite, ils ont fait ce qu’on leur avait dit de faire, enfin presque. L’industrie agroalimentaire a fourni plein de produits pauvres en graisses, et les gens se sont détournés de la graisse (lipides) pour s’orienter vers les sucres (glucides) sensés apporter de l’énergie. Enfin, c’est ce qu’on a dit pour expliquer la montée du diabète et de l’obésité pendant cette période. Mais quand on regarde ce qui s’est réellement passé, on constate que les américains ont continué à manger des lipides, car la consommation de viande a augmenté, mais ils les ont recouverts de glucides. Parce que le message original « manger moins de viande et de produits laitiers » s’est traduit concrètement, grâce à la publicité de l’industrie agroalimentaire, par « manger plus de produits pauvres en graisse et pauvres en sucres ».

De la mauvaise science

L’idéologie dominante touche toute la société, y compris les scientifiques, et les diététiciens. Marion Nestle, nutritionniste de l’université de New York le souligne : « le problème de la diététique comme étude d’un nutriment après l’autre est qu’elle considère le nutriment en dehors du contexte de l’aliment, en dehors du contexte du régime suivi et en dehors du contexte du mode de vie. »

Au sujet de l’étude nutriment par nutriment, si les scientifiques le savent, pourquoi ils continuent ? Parce que la science a besoin de variables individuelles à isoler et à étudier. Mais les aliments sont des composés très complexes et évolutifs. C’est pourquoi la diététique est une science réductionniste. Elle privilégie une vision mécaniste de l’être humain en oubliant les différences entre les personnes, et notamment la co-évolution des populations et de leur environnement d’où proviennent les aliments, qui a permis par exemple que les peuples éleveurs finissent par être capables de digérer le lait. Penser à la nourriture comme un simple apport énergétique est une vision erronée.

Un des problèmes soulevés au sein de la diététique est que les êtres humains ne mangent pas des nutriments, mais des aliments qui se comportent très différemment des nutriments qu’ils contiennent. On considère qu’un nutriment a tel effet, alors que c’est parfois l’interaction de plusieurs nutriments qui l’a réellement ainsi que les modalités de rencontre dans le système digestif. Quand on isole le nutriment et qu’on le donne à côté de l’aliment, on n’obtient pas le même résultat. Ainsi il a été découvert que le béta-carotène tel qu’il est présent dans une carotte réduit le risque du cancer alors que, isolé en tant que tel dans un supplément alimentaire, il l’augmente. On ne sait pas pourquoi ni comment : soit on s’est trompé et l’action n’est pas liée au béta-carotène, soit il est sujet à des interactions qui le rendent soit anti-oxydant, soit pro-oxydant. Le thym contient un nombre énorme d’anti-oxydants, on ne sait pas comment ils fonctionnent, mais on sait clairement qu’assaisonner au thym n’est pas toxique (depuis le temps qu’on le fait), peut peut-être faire du bien (depuis le temps qu’on le fait) et même s’il ne fait rien, on peut juste aimer le goût qu’il a. Le problème de la science réductionniste est qu’on croit que ce qu’on a trouvé dans un aliment correspond à tout ce qu’il y a dedans. Or on a découvert les vitamines tardivement. Qu’est-ce qu’on ne sait pas encore ? La bonne nouvelle est que quand on mange une carotte, cela n’a pas d’importance. C’est l’avantage de manger des aliments au lieu de nutriments.

Le deuxième problème concerne le régime alimentaire suivi. Nous mangeons les aliments en association et cela affecte la manière dont ils sont absorbés : les fines herbes facilitent la digestion d’autres aliments. Nous avons à peine entrevu toutes les implications de ces interactions. On sait quand même une chose : si vous mangez beaucoup de viande, il y a peu de chance que vous mangiez aussi beaucoup de légumes. Sauf que le nutritionisme nous incite à identifier le problème des maladies cardiaques à l’intérieur de la viande elle-même, et on va chercher des viandes moins grasses, des laits allégés. Or aujourd’hui, de nouvelles études sont menées pour vérifier que le problème vient pas simplement de la protéine animale elle-même, à travers ses hormones stéroïdes notamment, et non pas de son gras. Tant qu’on ne sait pas, il serait peut-être utile de manger plus de légumes et moins de viande, c’est justement ce que le rapport MacGovern avait préconisé.

Le troisième problème concerne le style de vie. Le régime crétois, si vanté : beaucoup d’huile d’olive et peu de viante, repose sur des études faites dans les années 50. Les personnes étudiées avaient une très forte activité physique, jeûnaient régulièrement, mangeaient beaucoup de végétaux sauvages, et surtout mangeaient beaucoup moins de calories que nous. De même les bénéfices des régimes végétariens ont été étudiés sur des adventistes qui ne buvaient aucun alcool et ne fumaient jamais. Ces facteurs externes mais irrévocables sont appelés à juste titre des cofacteurs. Les enquêtes actuelles sont aussi fondées sur des protocoles biaisés reposant sur des questionnaires à la fois longs, imprécis et ambigus, où les réponses sont principalement subjectives, parfois invérifiables (quand on mange dans un restaurant, que sait-on de ce qu’on nous sert), orientées (les modes conjoncturelles sont suivies par les personnes du panel) et souvent édulcorées (un Américain achète en moyenne 3 900 calories par jour et déclare en manger seulement 2 000 !). De plus, la période d’enquête est si longue que et l’environnement et les préoccupations ont changé entre temps. On utilise donc des réponses à des questions qu’on ne se pose plus pour répondre à des questions qu’on se pose au moment de la publication des résultats. C’est sur ce type de données que les orientations de santé publique liées à l’alimentation sont décidées aux Etats-Unis aujourd’hui. (Note du traducteur : la version originale de l’article est très détaillée sur ce point).

L’éléphant dans un magasin de porcelaine

En fin de compte, les études de nutrition aux Etats-Unis laissent de côté les traits principaux du régime occidental : beaucoup de viandes et de produits agroalimentaires, beaucoup de graisses et de sucres ajoutés, beaucoup de tout sauf des fruits, des légumes et des céréales complètes. On sait que les étrangers, qui arrivent de pays où ces maladies dites de civilisation n’existent pas, les acquièrent rapidement. Le problème est bien celui du régime alimentaire et les campagnes de prévention ont plutôt contribué à empirer la situation : les taux de mortalité des cancers ont un peu chutés, du fait aussi des progrès médicaux, mais l’obésité et le diabète ont fortement augmentés. Tout cela prouve les limites du paradigme nutritionniste assisté par une science réductionniste.

Il faut peut-être changer de modèle et penser à ce que le fait de manger a toujours voulu dire : des relations entre espèces au sein d’une chaîne ou d’un réseau alimentaire, en co-évolution. Le principe est simple : je te nourris si tu permets à mes gènes de se développer. La santé est aussi le produit collatéral de ces relations existants dans les chaînes alimentaires, nombreuses pour un omnivore comme l’homme. Si le sol est pauvre, ainsi sera l’herbe qui y pousse, le bétail qui la broute, l’homme qui boit le lait. Dans de nombreux cas, c’est la longue familiarité entre les aliments et leurs mangeurs qui a élaboré des systèmes de connaissance permettant de décider si un aliment est comestible et si notre corps est capable de produire les réactions chimiques permettant son ingestion. La santé dépend de la manière dont nous lisons ces signes biologiques. C’est plus dur à faire quand le produit a été spécialement conçu pour tromper nos sens. Et ces relations se sont établis entre mangeurs et aliments et non entre mangeurs et nutriments. Même si notre corps finira par dissocier ces nutriments, les autres nutriments fourniront des informations sur l’ordre dans lequel notre corps devra le faire pour une digestion optimale. Cette relation ne peut pas s’établir rapidement avec un produit artificiellement créé. Et tant que cette relation n’est pas établie, cela se traduira par une mauvaise santé car le corps ne saura pas gérer cette nouveauté. Le réductionnisme comme manière de comprendre les aliments peut être saine, voire nécessaire, mais le réductionnisme comme pratique est dangereux.

Pour que la santé s’améliore, l’occident doit adopter une vision écologique et modifier à la fois son régime et ses relations à la nourriture, du sol au repas. L’idéologie du nutritionisme doit être révisée. Quatre grandes orientations ont conduit à la situation actuelle :

  • De l’aliment complet à l’aliment raffiné : par exemple, le décorticage a été mis en place par les industriels pour faciliter la protection des stocks en supprimant des céréales ce qui attiraient les prédateurs, soit l’écorce contenant les vitamines, et pour faciliter la digestion des sucres, donc de l’énergie, par l’homme. L’utilisation croissante de produits raffiné a conduit aussi à intégrer dans l’aliment des substances prédigérées, directement assimilables ; la seule réponse du corps à ces aliments si rapide a été le développement des diabètes de type II. Les étrangers arrivant aux Etats-Unis expérimentent ce choc que les experts de santé publique appellent la transition de nutrition, et qui peut être fatale.
  • De la complexité à la simplicité : les fertilisants chimiques simplifient la chimie du sol, qui simplifie la chimie de l’aliment poussant sur ce sol et diminue ses qualités nutritives. Les processus agricoles intensifs diminuent le nombre de nutriments dans ses produits, ce qui conduit l’industrie agroalimentaire à les rajoutés sous forme de compléments raffinés, enfin ceux qui sont identifiés importants par les diététiciens. Et les autres ? La simplification a aussi joué au niveau de la diversité des espèces. L’homme a historiquement consommé environ 80 000 espèces végétales en en privilégiant 3000. Aujourd’hui quatre céréales fournissent 2/3 des calories absorbées par l’homme. Vu que l’homme est omnivore et a besoin de 50 à 100 composés chimiques différents pour être en bonne santé, il est difficile de croire qu’une alimentation fondée sur du mais, du soja, du blé et du riz raffinés va lui suffire.
  • Des feuilles aux graines : les graines ont été préférées du fait que leur facilité de stockage et leur richesse en macro-nutriments. Mais les besoins de l’homme sont d’une autre nature, trop de macro-nutriments et pas assez de micro-nutriments mettent sa santé en danger, car cela a renversé le ratio d’omega6 et d’omega3. Les deux sont nécessaires, mais selon une certaine proportion car ils sont en concurrence au niveau de certaines enzymes. Les études montrent que les maladies chroniques sont liés à un trop fort taux d’omega6 ou un trop faible taux d’omega3. Or ce ratio est inversé entre les feuilles (dans le bon sens pour l’homme) et les graines (dans le mauvais sens). Ainsi dans le régime occidental, l’apport des deux est dans un rapport de 1 à 10 en faveur des omega6, alors qu’il était de 1 à 1 avant.
  • De l’aliment culturel à l’aliment scientifique : ce point déborde un peu du domaine écologique. Mais l’industrialisation de l’agriculture a contribué à détruire les cultures alimentaires traditionnelles. Les cultures ont toujours eu beaucoup à dire sur quoi manger, quand, comment et avec qui. Or le régime occidental, avec le glamour de ses 17 000 nouveaux produits alimentaires créés chaque année et son marketing balaie ces traditions. On peut bien sûr se dire qu’à nouvelle époque, nouvelle culture et que nous finirons bien par nous adapter. Mais si on adopte cette position, il faut aller jusqu’au bout de la logique et considérer normal que ceux que cela rend malade en meurent. Au lieu de cela, nous nous tournons vers la médecine moderne pour nous adapter, pour nous permettre de vivre malade. Nous allongeons la durée de vie des personnes cardiaques, des obèses et des diabétiques. C’est merveilleux pour le capitalisme qui transforme les problèmes qu’il a créé en opportunités commerciales lucratives. Pendant ce temps, le coût social des soins médicaux liés à l’alimentation est évalué aux Etats-Unis à 200 milliards de $ et n’est plus soutenable.

Au-delà du nutritionisme

Médicaliser les problèmes alimentaires est parfaitement cohérent avec le nutritionisme. Que peut recommander une approche plus écologique ou plus culturelle du problème ? Il suffit de respecter la phrase placée en exergue de l’article, en la développant un peu. Essayer les quelques règles suivantes, qui n’ont jamais été prouvées scientifiquement, loin de là, mais qui semblent au moins pointer vers la bonne direction :

  1. Manger des aliments. Pour les reconnaître, demandez-vous si votre arrière arrière grand-mère aurait pu les reconnaître comme des aliments.
  2. Eviter les produits alimentaires qui se disent diététiques. Cela signifie qu’ils ont été très raffinés.
  3. Eviter les supermarchés le plus possible et préférer les marchés fermiers
  4. Payer plus pour des produits naturels et manger moins : cela améliorera votre santé, mais aussi celle de ceux qui l’ont produit et de ceux qui habitent en aval des fermes de production. Manger moins est l’argument le moins agréable, mais le plus scientifiquement indiscutable. Plus le produit qu’on mange est de bonne qualité, moins on en a besoin pour être rassasié.
  5. Manger principalement des plantes, surtout des feuilles. Les végétariens sont en meilleure santé que les carnivores, mais les flexitariens (presque végétariens) sont en aussi bonne santé que les végétariens.
  6. Manger plus comme les français, ou les japonais, ou les italiens, ou les grecs. En dehors des cofacteurs, les gens qui mangent selon les règles d’une culture traditionnelle sont en meilleure santé que les Américains. Tout n’est pas possible selon l’environnement, mais privilégier le plaisir de manger, et laissez-vous guider par la culture et pas la science.
  7. Cuisiner, et si possible planter un jardin.
  8. Manger comme un omnivore : diversifier les espèces, pas seulement les aliments dans votre diète. L’argument vient bien sûr du nutritionisme, mais c’est un meilleur argument que ceux qu’il préconise car il participe d’une vision plus large de la santé. La biodiversité alimentaire génère moins de monocultures polluantes. Tout est connecté, ce qui est une manière de dire que votre santé n’est pas circonscrite à votre corps et que ce qui est bon pour le sol est sûrement bon pour vous.

(traduction résumée par Valérie Vo-Ha)

24 février 2007 at 15:29 Laisser un commentaire

Unhappy Meals By Michael Pollan

Unhappy Meals By Michael Pollan
28 January 2007
The New York Times

(Michael Pollan, a contributing writer, is the Knight professor of journalism at the University of California, Berkeley. His most recent book, ”The Omnivore’s Dilemma,” was chosen by the editors of The New York Times Book Review as one of the 10 best books of 2006.)

EAT FOOD. NOT TOO MUCH. MOSTLY PLANTS.

That, more or less, is the short answer to the supposedly incredibly complicated and confusing question of what we humans should eat in order to be maximally healthy. I hate to give away the game right here at the beginning of a long essay, and I confess that I’m tempted to complicate matters in the interest of keeping things going for a few thousand more words. I’ll try to resist but will go ahead and add a couple more details to flesh out the advice. Like: A little meat won’t kill you, though it’s better approached as a side dish than as a main. And you’re much better off eating whole fresh foods than processed food products. That’s what I mean by the recommendation to eat ”food.” Once, food was all you could eat, but today there are lots of other edible foodlike substances in the supermarket. These novel products of food science often come in packages festooned with health claims, which brings me to a related rule of thumb: if you’re concerned about your health, you should probably avoid food products that make health claims. Why? Because a health claim on a food product is a good indication that it’s not really food, and food is what you want to eat.

Uh-oh. Things are suddenly sounding a little more complicated, aren’t they? Sorry. But that’s how it goes as soon as you try to get to the bottom of the whole vexing question of food and health. Before long, a dense cloud bank of confusion moves in. Sooner or later, everything solid you thought you knew about the links between diet and health gets blown away in the gust of the latest study.

Last winter came the news that a low-fat diet, long believed to protect against breast cancer, may do no such thing — this from the monumental, federally financed Women’s Health Initiative, which has also found no link between a low-fat diet and rates of coronary disease. The year before we learned that dietary fiber might not, as we had been confidently told, help prevent colon cancer. Just last fall two prestigious studies on omega-3 fats published at the same time presented us with strikingly different conclusions. While the Institute of Medicine stated that ”it is uncertain how much these omega-3s contribute to improving health” (and they might do the opposite if you get them from mercury-contaminated fish), a Harvard study declared that simply by eating a couple of servings of fish each week (or by downing enough fish oil), you could cut your risk of dying from a heart attack by more than a third — a stunningly hopeful piece of news. It’s no wonder that omega-3 fatty acids are poised to become the oat bran of 2007, as food scientists micro-encapsulate fish oil and algae oil and blast them into such formerly all-terrestrial foods as bread and tortillas, milk and yogurt and cheese, all of which will soon, you can be sure, sprout fishy new health claims. (Remember the rule?)

By now you’re probably registering the cognitive dissonance of the supermarket shopper or science-section reader, as well as some nostalgia for the simplicity and solidity of the first few sentences of this essay. Which I’m still prepared to defend against the shifting winds of nutritional science and food-industry marketing. But before I do that, it might be useful to figure out how we arrived at our present state of nutritional confusion and anxiety.

The story of how the most basic questions about what to eat ever got so complicated reveals a great deal about the institutional imperatives of the food industry, nutritional science and — ahem — journalism, three parties that stand to gain much from widespread confusion surrounding what is, after all, the most elemental question an omnivore confronts. Humans deciding what to eat without expert help — something they have been doing with notable success since coming down out of the trees — is seriously unprofitable if you’re a food company, distinctly risky if you’re a nutritionist and just plain boring if you’re a newspaper editor or journalist. (Or, for that matter, an eater. Who wants to hear, yet again, ”Eat more fruits and vegetables”?) And so, like a large gray fog, a great Conspiracy of Confusion has gathered around the simplest questions of nutrition — much to the advantage of everybody involved. Except perhaps the ostensible beneficiary of all this nutritional expertise and advice: us, and our health and happiness as eaters.

FROM FOODS TO NUTRIENTS

It was in the 1980s that food began disappearing from the American supermarket, gradually to be replaced by ”nutrients,” which are not the same thing. Where once the familiar names of recognizable comestibles — things like eggs or breakfast cereal or cookies — claimed pride of place on the brightly colored packages crowding the aisles, now new terms like ”fiber” and ”cholesterol” and ”saturated fat” rose to large-type prominence. More important than mere foods, the presence or absence of these invisible substances was now generally believed to confer health benefits on their eaters. Foods by comparison were coarse, old-fashioned and decidedly unscientific things — who could say what was in them, really? But nutrients — those chemical compounds and minerals in foods that nutritionists have deemed important to health — gleamed with the promise of scientific certainty; eat more of the right ones, fewer of the wrong, and you would live longer and avoid chronic diseases.

Nutrients themselves had been around, as a concept, since the early 19th century, when the English doctor and chemist William Prout identified what came to be called the ”macronutrients”: protein, fat and carbohydrates. It was thought that that was pretty much all there was going on in food, until doctors noticed that an adequate supply of the big three did not necessarily keep people nourished. At the end of the 19th century, British doctors were puzzled by the fact that Chinese laborers in the Malay states were dying of a disease called beriberi, which didn’t seem to afflict Tamils or native Malays. The mystery was solved when someone pointed out that the Chinese ate ”polished,” or white, rice, while the others ate rice that hadn’t been mechanically milled. A few years later, Casimir Funk, a Polish chemist, discovered the ”essential nutrient” in rice husks that protected against beriberi and called it a ”vitamine,” the first micronutrient. Vitamins brought a kind of glamour to the science of nutrition, and though certain sectors of the population began to eat by its expert lights, it really wasn’t until late in the 20th century that nutrients managed to push food aside in the popular imagination of what it means to eat.

No single event marked the shift from eating food to eating nutrients, though in retrospect a little-noticed political dust-up in Washington in 1977 seems to have helped propel American food culture down this dimly lighted path. Responding to an alarming increase in chronic diseases linked to diet — including heart disease, cancer and diabetes — a Senate Select Committee on Nutrition, headed by George McGovern, held hearings on the problem and prepared what by all rights should have been an uncontroversial document called ”Dietary Goals for the United States.” The committee learned that while rates of coronary heart disease had soared in America since World War II, other cultures that consumed traditional diets based largely on plants had strikingly low rates of chronic disease. Epidemiologists also had observed that in America during the war years, when meat and dairy products were strictly rationed, the rate of heart disease temporarily plummeted.

Naively putting two and two together, the committee drafted a straightforward set of dietary guidelines calling on Americans to cut down on red meat and dairy products. Within weeks a firestorm, emanating from the red-meat and dairy industries, engulfed the committee, and Senator McGovern (who had a great many cattle ranchers among his South Dakota constituents) was forced to beat a retreat. The committee’s recommendations were hastily rewritten. Plain talk about food — the committee had advised Americans to actually ”reduce consumption of meat” — was replaced by artful compromise: ”Choose meats, poultry and fish that will reduce saturated-fat intake.”

A subtle change in emphasis, you might say, but a world of difference just the same. First, the stark message to ”eat less” of a particular food has been deep-sixed; don’t look for it ever again in any official U.S. dietary pronouncement. Second, notice how distinctions between entities as different as fish and beef and chicken have collapsed; those three venerable foods, each representing an entirely different taxonomic class, are now lumped together as delivery systems for a single nutrient. Notice too how the new language exonerates the foods themselves; now the culprit is an obscure, invisible, tasteless — and politically unconnected — substance that may or may not lurk in them called ”saturated fat.”

The linguistic capitulation did nothing to rescue McGovern from his blunder; the very next election, in 1980, the beef lobby helped rusticate the three-term senator, sending an unmistakable warning to anyone who would challenge the American diet, and in particular the big chunk of animal protein sitting in the middle of its plate. Henceforth, government dietary guidelines would shun plain talk about whole foods, each of which has its trade association on Capitol Hill, and would instead arrive clothed in scientific euphemism and speaking of nutrients, entities that few Americans really understood but that lack powerful lobbies in Washington. This was precisely the tack taken by the National Academy of Sciences when it issued its landmark report on diet and cancer in 1982. Organized nutrient by nutrient in a way guaranteed to offend no food group, it codified the official new dietary language. Industry and media followed suit, and terms like polyunsaturated, cholesterol, monounsaturated, carbohydrate, fiber, polyphenols, amino acids and carotenes soon colonized much of the cultural space previously occupied by the tangible substance formerly known as food. The Age of Nutritionism had arrived.

THE RISE OF NUTRITIONISM

The first thing to understand about nutritionism — I first encountered the term in the work of an Australian sociologist of science named Gyorgy Scrinis — is that it is not quite the same as nutrition. As the ”ism” suggests, it is not a scientific subject but an ideology. Ideologies are ways of organizing large swaths of life and experience under a set of shared but unexamined assumptions. This quality makes an ideology particularly hard to see, at least while it’s exerting its hold on your culture. A reigning ideology is a little like the weather, all pervasive and virtually inescapable. Still, we can try.

In the case of nutritionism, the widely shared but unexamined assumption is that the key to understanding food is indeed the nutrient. From this basic premise flow several others. Since nutrients, as compared with foods, are invisible and therefore slightly mysterious, it falls to the scientists (and to the journalists through whom the scientists speak) to explain the hidden reality of foods to us. To enter a world in which you dine on unseen nutrients, you need lots of expert help.

But expert help to do what, exactly? This brings us to another unexamined assumption: that the whole point of eating is to maintain and promote bodily health. Hippocrates’s famous injunction to ”let food be thy medicine” is ritually invoked to support this notion. I’ll leave the premise alone for now, except to point out that it is not shared by all cultures and that the experience of these other cultures suggests that, paradoxically, viewing food as being about things other than bodily health — like pleasure, say, or socializing — makes people no less healthy; indeed, there’s some reason to believe that it may make them more healthy. This is what we usually have in mind when we speak of the ”French paradox” — the fact that a population that eats all sorts of unhealthful nutrients is in many ways healthier than we Americans are. So there is at least a question as to whether nutritionism is actually any good for you.

Another potentially serious weakness of nutritionist ideology is that it has trouble discerning qualitative distinctions between foods. So fish, beef and chicken through the nutritionists’ lens become mere delivery systems for varying quantities of fats and proteins and whatever other nutrients are on their scope. Similarly, any qualitative distinctions between processed foods and whole foods disappear when your focus is on quantifying the nutrients they contain (or, more precisely, the known nutrients).

This is a great boon for manufacturers of processed food, and it helps explain why they have been so happy to get with the nutritionism program. In the years following McGovern’s capitulation and the 1982 National Academy report, the food industry set about re-engineering thousands of popular food products to contain more of the nutrients that science and government had deemed the good ones and less of the bad, and by the late ’80s a golden era of food science was upon us. The Year of Eating Oat Bran — also known as 1988 — served as a kind of coming-out party for the food scientists, who succeeded in getting the material into nearly every processed food sold in America. Oat bran’s moment on the dietary stage didn’t last long, but the pattern had been established, and every few years since then a new oat bran has taken its turn under the marketing lights. (Here comes omega-3!)

By comparison, the typical real food has more trouble competing under the rules of nutritionism, if only because something like a banana or an avocado can’t easily change its nutritional stripes (though rest assured the genetic engineers are hard at work on the problem). So far, at least, you can’t put oat bran in a banana. So depending on the reigning nutritional orthodoxy, the avocado might be either a high-fat food to be avoided (Old Think) or a food high in monounsaturated fat to be embraced (New Think). The fate of each whole food rises and falls with every change in the nutritional weather, while the processed foods are simply reformulated. That’s why when the Atkins mania hit the food industry, bread and pasta were given a quick redesign (dialing back the carbs; boosting the protein), while the poor unreconstructed potatoes and carrots were left out in the cold.

Of course it’s also a lot easier to slap a health claim on a box of sugary cereal than on a potato or carrot, with the perverse result that the most healthful foods in the supermarket sit there quietly in the produce section, silent as stroke victims, while a few aisles over, the Cocoa Puffs and Lucky Charms are screaming about their newfound whole-grain goodness.

EAT RIGHT, GET FATTER

So nutritionism is good for business. But is it good for us? You might think that a national fixation on nutrients would lead to measurable improvements in the public health. But for that to happen, the underlying nutritional science, as well as the policy recommendations (and the journalism) based on that science, would have to be sound. This has seldom been the case.

Consider what happened immediately after the 1977 ”Dietary Goals” — McGovern’s masterpiece of politico-nutritionist compromise. In the wake of the panel’s recommendation that we cut down on saturated fat, a recommendation seconded by the 1982 National Academy report on cancer, Americans did indeed change their diets, endeavoring for a quarter-century to do what they had been told. Well, kind of. The industrial food supply was promptly reformulated to reflect the official advice, giving us low-fat pork, low-fat Snackwell’s and all the low-fat pasta and high-fructose (yet low-fat!) corn syrup we could consume. Which turned out to be quite a lot. Oddly, America got really fat on its new low-fat diet — indeed, many date the current obesity and diabetes epidemic to the late 1970s, when Americans began binging on carbohydrates, ostensibly as a way to avoid the evils of fat.

This story has been told before, notably in these pages (”What if It’s All Been a Big Fat Lie?” by Gary Taubes, July 7, 2002), but it’s a little more complicated than the official version suggests. In that version, which inspired the most recent Atkins craze, we were told that America got fat when, responding to bad scientific advice, it shifted its diet from fats to carbs, suggesting that a re-evaluation of the two nutrients is in order: fat doesn’t make you fat; carbs do. (Why this should have come as news is a mystery: as long as people have been raising animals for food, they have fattened them on carbs.)

But there are a couple of problems with this revisionist picture. First, while it is true that Americans post-1977 did begin binging on carbs, and that fat as a percentage of total calories in the American diet declined, we never did in fact cut down on our consumption of fat. Meat consumption actually climbed. We just heaped a bunch more carbs onto our plates, obscuring perhaps, but not replacing, the expanding chunk of animal protein squatting in the center.

How did that happen? I would submit that the ideology of nutritionism deserves as much of the blame as the carbohydrates themselves do — that and human nature. By framing dietary advice in terms of good and bad nutrients, and by burying the recommendation that we should eat less of any particular food, it was easy for the take-home message of the 1977 and 1982 dietary guidelines to be simplified as follows: Eat more low-fat foods. And that is what we did. We’re always happy to receive a dispensation to eat more of something (with the possible exception of oat bran), and one of the things nutritionism reliably gives us is some such dispensation: low-fat cookies then, low-carb beer now. It’s hard to imagine the low-fat craze taking off as it did if McGovern’s original food-based recommendations had stood: eat fewer meat and dairy products. For how do you get from that stark counsel to the idea that another case of Snackwell’s is just what the doctor ordered?

BAD SCIENCE

But if nutritionism leads to a kind of false consciousness in the mind of the eater, the ideology can just as easily mislead the scientist. Most nutritional science involves studying one nutrient at a time, an approach that even nutritionists who do it will tell you is deeply flawed. ”The problem with nutrient-by-nutrient nutrition science,” points out Marion Nestle, the New York University nutritionist, ”is that it takes the nutrient out of the context of food, the food out of the context of diet and the diet out of the context of lifestyle.”

If nutritional scientists know this, why do they do it anyway? Because a nutrient bias is built into the way science is done: scientists need individual variables they can isolate. Yet even the simplest food is a hopelessly complex thing to study, a virtual wilderness of chemical compounds, many of which exist in complex and dynamic relation to one another, and all of which together are in the process of changing from one state to another. So if you’re a nutritional scientist, you do the only thing you can do, given the tools at your disposal: break the thing down into its component parts and study those one by one, even if that means ignoring complex interactions and contexts, as well as the fact that the whole may be more than, or just different from, the sum of its parts. This is what we mean by reductionist science.

Scientific reductionism is an undeniably powerful tool, but it can mislead us too, especially when applied to something as complex as, on the one side, a food, and on the other, a human eater. It encourages us to take a mechanistic view of that transaction: put in this nutrient; get out that physiological result. Yet people differ in important ways. Some populations can metabolize sugars better than others; depending on your evolutionary heritage, you may or may not be able to digest the lactose in milk. The specific ecology of your intestines helps determine how efficiently you digest what you eat, so that the same input of 100 calories may yield more or less energy depending on the proportion of Firmicutes and Bacteroidetes living in your gut. There is nothing very machinelike about the human eater, and so to think of food as simply fuel is wrong.

Also, people don’t eat nutrients, they eat foods, and foods can behave very differently than the nutrients they contain. Researchers have long believed, based on epidemiological comparisons of different populations, that a diet high in fruits and vegetables confers some protection against cancer. So naturally they ask, What nutrients in those plant foods are responsible for that effect? One hypothesis is that the antioxidants in fresh produce — compounds like beta carotene, lycopene, vitamin E, etc. — are the X factor. It makes good sense: these molecules (which plants produce to protect themselves from the highly reactive oxygen atoms produced in photosynthesis) vanquish the free radicals in our bodies, which can damage DNA and initiate cancers. At least that’s how it seems to work in the test tube. Yet as soon as you remove these useful molecules from the context of the whole foods they’re found in, as we’ve done in creating antioxidant supplements, they don’t work at all. Indeed, in the case of beta carotene ingested as a supplement, scientists have discovered that it actually increases the risk of certain cancers. Big oops.

What’s going on here? We don’t know. It could be the vagaries of human digestion. Maybe the fiber (or some other component) in a carrot protects the antioxidant molecules from destruction by stomach acids early in the digestive process. Or it could be that we isolated the wrong antioxidant. Beta is just one of a whole slew of carotenes found in common vegetables; maybe we focused on the wrong one. Or maybe beta carotene works as an antioxidant only in concert with some other plant chemical or process; under other circumstances, it may behave as a pro-oxidant.

Indeed, to look at the chemical composition of any common food plant is to realize just how much complexity lurks within it. Here’s a list of just the antioxidants that have been identified in garden-variety thyme:

4-Terpineol, alanine, anethole, apigenin, ascorbic acid, beta carotene, caffeic acid, camphene, carvacrol, chlorogenic acid, chrysoeriol, eriodictyol, eugenol, ferulic acid, gallic acid, gamma-terpinene isochlorogenic acid, isoeugenol, isothymonin, kaempferol, labiatic acid, lauric acid, linalyl acetate, luteolin, methionine, myrcene, myristic acid, naringenin, oleanolic acid, p-coumoric acid, p-hydroxy-benzoic acid, palmitic acid, rosmarinic acid, selenium, tannin, thymol, tryptophan, ursolic acid, vanillic acid.

This is what you’re ingesting when you eat food flavored with thyme. Some of these chemicals are broken down by your digestion, but others are going on to do undetermined things to your body: turning some gene’s expression on or off, perhaps, or heading off a free radical before it disturbs a strand of DNA deep in some cell. It would be great to know how this all works, but in the meantime we can enjoy thyme in the knowledge that it probably doesn’t do any harm (since people have been eating it forever) and that it may actually do some good (since people have been eating it forever) and that even if it does nothing, we like the way it tastes.

It’s also important to remind ourselves that what reductive science can manage to perceive well enough to isolate and study is subject to change, and that we have a tendency to assume that what we can see is all there is to see. When William Prout isolated the big three macronutrients, scientists figured they now understood food and what the body needs from it; when the vitamins were isolated a few decades later, scientists thought, O.K., now we really understand food and what the body needs to be healthy; today it’s the polyphenols and carotenoids that seem all-important. But who knows what the hell else is going on deep in the soul of a carrot?

The good news is that, to the carrot eater, it doesn’t matter. That’s the great thing about eating food as compared with nutrients: you don’t need to fathom a carrot’s complexity to reap its benefits.

The case of the antioxidants points up the dangers in taking a nutrient out of the context of food; as Nestle suggests, scientists make a second, related error when they study the food out of the context of the diet. We don’t eat just one thing, and when we are eating any one thing, we’re not eating another. We also eat foods in combinations and in orders that can affect how they’re absorbed. Drink coffee with your steak, and your body won’t be able to fully absorb the iron in the meat. The trace of limestone in the corn tortilla unlocks essential amino acids in the corn that would otherwise remain unavailable. Some of those compounds in that sprig of thyme may well affect my digestion of the dish I add it to, helping to break down one compound or possibly stimulate production of an enzyme to detoxify another. We have barely begun to understand the relationships among foods in a cuisine.

But we do understand some of the simplest relationships, like the zero-sum relationship: that if you eat a lot of meat you’re probably not eating a lot of vegetables. This simple fact may explain why populations that eat diets high in meat have higher rates of coronary heart disease and cancer than those that don’t. Yet nutritionism encourages us to look elsewhere for the explanation: deep within the meat itself, to the culpable nutrient, which scientists have long assumed to be the saturated fat. So they are baffled when large-population studies, like the Women’s Health Initiative, fail to find that reducing fat intake significantly reduces the incidence of heart disease or cancer.

Of course thanks to the low-fat fad (inspired by the very same reductionist fat hypothesis), it is entirely possible to reduce your intake of saturated fat without significantly reducing your consumption of animal protein: just drink the low-fat milk and order the skinless chicken breast or the turkey bacon. So maybe the culprit nutrient in meat and dairy is the animal protein itself, as some researchers now hypothesize. (The Cornell nutritionist T. Colin Campbell argues as much in his recent book, ”The China Study.”) Or, as the Harvard epidemiologist Walter C. Willett suggests, it could be the steroid hormones typically present in the milk and meat; these hormones (which occur naturally in meat and milk but are often augmented in industrial production) are known to promote certain cancers.

But people worried about their health needn’t wait for scientists to settle this question before deciding that it might be wise to eat more plants and less meat. This is of course precisely what the McGovern committee was trying to tell us.

Nestle also cautions against taking the diet out of the context of the lifestyle. The Mediterranean diet is widely believed to be one of the most healthful ways to eat, yet much of what we know about it is based on studies of people living on the island of Crete in the 1950s, who in many respects lived lives very different from our own. Yes, they ate lots of olive oil and little meat. But they also did more physical labor. They fasted regularly. They ate a lot of wild greens — weeds. And, perhaps most important, they consumed far fewer total calories than we do. Similarly, much of what we know about the health benefits of a vegetarian diet is based on studies of Seventh Day Adventists, who muddy the nutritional picture by drinking absolutely no alcohol and never smoking. These extraneous but unavoidable factors are called, aptly, ”confounders.” One last example: People who take supplements are healthier than the population at large, but their health probably has nothing whatsoever to do with the supplements they take — which recent studies have suggested are worthless. Supplement-takers are better-educated, more-affluent people who, almost by definition, take a greater-than-normal interest in personal health — confounding factors that probably account for their superior health.

But if confounding factors of lifestyle bedevil comparative studies of different populations, the supposedly more rigorous ”prospective” studies of large American populations suffer from their own arguably even more disabling flaws. In these studies — of which the Women’s Health Initiative is the best known — a large population is divided into two groups. The intervention group changes its diet in some prescribed manner, while the control group does not. The two groups are then tracked over many years to learn whether the intervention affects relative rates of chronic disease.

When it comes to studying nutrition, this sort of extensive, long-term clinical trial is supposed to be the gold standard. It certainly sounds sound. In the case of the Women’s Health Initiative, sponsored by the National Institutes of Health, the eating habits and health outcomes of nearly 49,000 women (ages 50 to 79 at the beginning of the study) were tracked for eight years. One group of the women were told to reduce their consumption of fat to 20 percent of total calories. The results were announced early last year, producing front-page headlines of which the one in this newspaper was typical: ”Low-Fat Diet Does Not Cut Health Risks, Study Finds.” And the cloud of nutritional confusion over the country darkened.

But even a cursory analysis of the study’s methods makes you wonder why anyone would take such a finding seriously, let alone order a Quarter Pounder With Cheese to celebrate it, as many newspaper readers no doubt promptly went out and did. Even the beginner student of nutritionism will immediately spot several flaws: the focus was on ”fat,” rather than on any particular food, like meat or dairy. So women could comply simply by switching to lower-fat animal products. Also, no distinctions were made between types of fat: women getting their allowable portion of fat from olive oil or fish were lumped together with woman getting their fat from low-fat cheese or chicken breasts or margarine. Why? Because when the study was designed 16 years ago, the whole notion of ”good fats” was not yet on the scientific scope. Scientists study what scientists can see.

But perhaps the biggest flaw in this study, and other studies like it, is that we have no idea what these women were really eating because, like most people when asked about their diet, they lied about it. How do we know this? Deduction. Consider: When the study began, the average participant weighed in at 170 pounds and claimed to be eating 1,800 calories a day. It would take an unusual metabolism to maintain that weight on so little food. And it would take an even freakier metabolism to drop only one or two pounds after getting down to a diet of 1,400 to 1,500 calories a day — as the women on the ”low-fat” regimen claimed to have done. Sorry, ladies, but I just don’t buy it.

In fact, nobody buys it. Even the scientists who conduct this sort of research conduct it in the knowledge that people lie about their food intake all the time. They even have scientific figures for the magnitude of the lie. Dietary trials like the Women’s Health Initiative rely on ”food-frequency questionnaires,” and studies suggest that people on average eat between a fifth and a third more than they claim to on the questionnaires. How do the researchers know that? By comparing what people report on questionnaires with interviews about their dietary intake over the previous 24 hours, thought to be somewhat more reliable. In fact, the magnitude of the lie could be much greater, judging by the huge disparity between the total number of food calories produced every day for each American (3,900 calories) and the average number of those calories Americans own up to chomping: 2,000. (Waste accounts for some of the disparity, but nowhere near all of it.) All we really know about how much people actually eat is that the real number lies somewhere between those two figures.

To try to fill out the food-frequency questionnaire used by the Women’s Health Initiative, as I recently did, is to realize just how shaky the data on which such trials rely really are. The survey, which took about 45 minutes to complete, started off with some relatively easy questions: ”Did you eat chicken or turkey during the last three months?” Having answered yes, I was then asked, ”When you ate chicken or turkey, how often did you eat the skin?” But the survey soon became harder, as when it asked me to think back over the past three months to recall whether when I ate okra, squash or yams, they were fried, and if so, were they fried in stick margarine, tub margarine, butter, ”shortening” (in which category they inexplicably lump together hydrogenated vegetable oil and lard), olive or canola oil or nonstick spray? I honestly didn’t remember, and in the case of any okra eaten in a restaurant, even a hypnotist could not get out of me what sort of fat it was fried in. In the meat section, the portion sizes specified haven’t been seen in America since the Hoover administration. If a four-ounce portion of steak is considered ”medium,” was I really going to admit that the steak I enjoyed on an unrecallable number of occasions during the past three months was probably the equivalent of two or three (or, in the case of a steakhouse steak, no less than four) of these portions? I think not. In fact, most of the ”medium serving sizes” to which I was asked to compare my own consumption made me feel piggish enough to want to shave a few ounces here, a few there. (I mean, I wasn’t under oath or anything, was I?)

This is the sort of data on which the largest questions of diet and health are being decided in America today.

THE ELEPHANT IN THE ROOM

In the end, the biggest, most ambitious and widely reported studies of diet and health leave more or less undisturbed the main features of the Western diet: lots of meat and processed foods, lots of added fat and sugar, lots of everything — except fruits, vegetables and whole grains. In keeping with the nutritionism paradigm and the limits of reductionist science, the researchers fiddle with single nutrients as best they can, but the populations they recruit and study are typical American eaters doing what typical American eaters do: trying to eat a little less of this nutrient, a little more of that, depending on the latest thinking. (One problem with the control groups in these studies is that they too are exposed to nutritional fads in the culture, so over time their eating habits come to more closely resemble the habits of the intervention group.) It should not surprise us that the findings of such research would be so equivocal and confusing.

But what about the elephant in the room — the Western diet? It might be useful, in the midst of our deepening confusion about nutrition, to review what we do know about diet and health. What we know is that people who eat the way we do in America today suffer much higher rates of cancer, heart disease, diabetes and obesity than people eating more traditional diets. (Four of the 10 leading killers in America are linked to diet.) Further, we know that simply by moving to America, people from nations with low rates of these ”diseases of affluence” will quickly acquire them. Nutritionism by and large takes the Western diet as a given, seeking to moderate its most deleterious effects by isolating the bad nutrients in it — things like fat, sugar, salt — and encouraging the public and the food industry to limit them. But after several decades of nutrient-based health advice, rates of cancer and heart disease in the U.S. have declined only slightly (mortality from heart disease is down since the ’50s, but this is mainly because of improved treatment), and rates of obesity and diabetes have soared.

No one likes to admit that his or her best efforts at understanding and solving a problem have actually made the problem worse, but that’s exactly what has happened in the case of nutritionism. Scientists operating with the best of intentions, using the best tools at their disposal, have taught us to look at food in a way that has diminished our pleasure in eating it while doing little or nothing to improve our health. Perhaps what we need now is a broader, less reductive view of what food is, one that is at once more ecological and cultural. What would happen, for example, if we were to start thinking about food as less of a thing and more of a relationship?

In nature, that is of course precisely what eating has always been: relationships among species in what we call food chains, or webs, that reach all the way down to the soil. Species co-evolve with the other species they eat, and very often a relationship of interdependence develops: I’ll feed you if you spread around my genes. A gradual process of mutual adaptation transforms something like an apple or a squash into a nutritious and tasty food for a hungry animal. Over time and through trial and error, the plant becomes tastier (and often more conspicuous) in order to gratify the animal’s needs and desires, while the animal gradually acquires whatever digestive tools (enzymes, etc.) are needed to make optimal use of the plant. Similarly, cow’s milk did not start out as a nutritious food for humans; in fact, it made them sick until humans who lived around cows evolved the ability to digest lactose as adults. This development proved much to the advantage of both the milk drinkers and the cows.

”Health” is, among other things, the byproduct of being involved in these sorts of relationships in a food chain — involved in a great many of them, in the case of an omnivorous creature like us. Further, when the health of one link of the food chain is disturbed, it can affect all the creatures in it. When the soil is sick or in some way deficient, so will be the grasses that grow in that soil and the cattle that eat the grasses and the people who drink the milk. Or, as the English agronomist Sir Albert Howard put it in 1945 in ”The Soil and Health” (a founding text of organic agriculture), we would do well to regard ”the whole problem of health in soil, plant, animal and man as one great subject.” Our personal health is inextricably bound up with the health of the entire food web.

In many cases, long familiarity between foods and their eaters leads to elaborate systems of communications up and down the food chain, so that a creature’s senses come to recognize foods as suitable by taste and smell and color, and our bodies learn what to do with these foods after they pass the test of the senses, producing in anticipation the chemicals necessary to break them down. Health depends on knowing how to read these biological signals: this smells spoiled; this looks ripe; that’s one good-looking cow. This is easier to do when a creature has long experience of a food, and much harder when a food has been designed expressly to deceive its senses — with artificial flavors, say, or synthetic sweeteners.

Note that these ecological relationships are between eaters and whole foods, not nutrients. Even though the foods in question eventually get broken down in our bodies into simple nutrients, as corn is reduced to simple sugars, the qualities of the whole food are not unimportant — they govern such things as the speed at which the sugars will be released and absorbed, which we’re coming to see as critical to insulin metabolism. Put another way, our bodies have a longstanding and sustainable relationship to corn that we do not have to high-fructose corn syrup. Such a relationship with corn syrup might develop someday (as people evolve superhuman insulin systems to cope with regular floods of fructose and glucose), but for now the relationship leads to ill health because our bodies don’t know how to handle these biological novelties. In much the same way, human bodies that can cope with chewing coca leaves — a longstanding relationship between native people and the coca plant in South America — cannot cope with cocaine or crack, even though the same ”active ingredients” are present in all three. Reductionism as a way of understanding food or drugs may be harmless, even necessary, but reductionism in practice can lead to problems.

Looking at eating through this ecological lens opens a whole new perspective on exactly what the Western diet is: a radical and rapid change not just in our foodstuffs over the course of the 20th century but also in our food relationships, all the way from the soil to the meal. The ideology of nutritionism is itself part of that change. To get a firmer grip on the nature of those changes is to begin to know how we might make our relationships to food healthier. These changes have been numerous and far-reaching, but consider as a start these four large-scale ones:

From Whole Foods to Refined. The case of corn points up one of the key features of the modern diet: a shift toward increasingly refined foods, especially carbohydrates. Call it applied reductionism. Humans have been refining grains since at least the Industrial Revolution, favoring white flour (and white rice) even at the price of lost nutrients. Refining grains extends their shelf life (precisely because it renders them less nutritious to pests) and makes them easier to digest, by removing the fiber that ordinarily slows the release of their sugars. Much industrial food production involves an extension and intensification of this practice, as food processors find ways to deliver glucose — the brain’s preferred fuel — ever more swiftly and efficiently. Sometimes this is precisely the point, as when corn is refined into corn syrup; other times it is an unfortunate byproduct of food processing, as when freezing food destroys the fiber that would slow sugar absorption.

So fast food is fast in this other sense too: it is to a considerable extent predigested, in effect, and therefore more readily absorbed by the body. But while the widespread acceleration of the Western diet offers us the instant gratification of sugar, in many people (and especially those newly exposed to it) the ”speediness” of this food overwhelms the insulin response and leads to Type II diabetes. As one nutrition expert put it to me, we’re in the middle of ”a national experiment in mainlining glucose.” To encounter such a diet for the first time, as when people accustomed to a more traditional diet come to America, or when fast food comes to their countries, delivers a shock to the system. Public-health experts call it ”the nutrition transition,” and it can be deadly.

From Complexity to Simplicity. If there is one word that covers nearly all the changes industrialization has made to the food chain, it would be simplification. Chemical fertilizers simplify the chemistry of the soil, which in turn appears to simplify the chemistry of the food grown in that soil. Since the widespread adoption of synthetic nitrogen fertilizers in the 1950s, the nutritional quality of produce in America has, according to U.S.D.A. figures, declined significantly. Some researchers blame the quality of the soil for the decline; others cite the tendency of modern plant breeding to select for industrial qualities like yield rather than nutritional quality. Whichever it is, the trend toward simplification of our food continues on up the chain. Processing foods depletes them of many nutrients, a few of which are then added back in through ”fortification”: folic acid in refined flour, vitamins and minerals in breakfast cereal. But food scientists can add back only the nutrients food scientists recognize as important. What are they overlooking?

Simplification has occurred at the level of species diversity, too. The astounding variety of foods on offer in the modern supermarket obscures the fact that the actual number of species in the modern diet is shrinking. For reasons of economics, the food industry prefers to tease its myriad processed offerings from a tiny group of plant species, corn and soybeans chief among them. Today, a mere four crops account for two-thirds of the calories humans eat. When you consider that humankind has historically consumed some 80,000 edible species, and that 3,000 of these have been in widespread use, this represents a radical simplification of the food web. Why should this matter? Because humans are omnivores, requiring somewhere between 50 and 100 different chemical compounds and elements to be healthy. It’s hard to believe that we can get everything we need from a diet consisting largely of processed corn, soybeans, wheat and rice.

From Leaves to Seeds. It’s no coincidence that most of the plants we have come to rely on are grains; these crops are exceptionally efficient at transforming sunlight into macronutrients — carbs, fats and proteins. These macronutrients in turn can be profitably transformed into animal protein (by feeding them to animals) and processed foods of every description. Also, the fact that grains are durable seeds that can be stored for long periods means they can function as commodities as well as food, making these plants particularly well suited to the needs of industrial capitalism.

The needs of the human eater are another matter. An oversupply of macronutrients, as we now have, itself represents a serious threat to our health, as evidenced by soaring rates of obesity and diabetes. But the undersupply of micronutrients may constitute a threat just as serious. Put in the simplest terms, we’re eating a lot more seeds and a lot fewer leaves, a tectonic dietary shift the full implications of which we are just beginning to glimpse. If I may borrow the nutritionist’s reductionist vocabulary for a moment, there are a host of critical micronutrients that are harder to get from a diet of refined seeds than from a diet of leaves. There are the antioxidants and all the other newly discovered phytochemicals (remember that sprig of thyme?); there is the fiber, and then there are the healthy omega-3 fats found in leafy green plants, which may turn out to be most important benefit of all.

Most people associate omega-3 fatty acids with fish, but fish get them from green plants (specifically algae), which is where they all originate. Plant leaves produce these essential fatty acids (”essential” because our bodies can’t produce them on their own) as part of photosynthesis. Seeds contain more of another essential fatty acid: omega-6. Without delving too deeply into the biochemistry, the two fats perform very different functions, in the plant as well as the plant eater. Omega-3s appear to play an important role in neurological development and processing, the permeability of cell walls, the metabolism of glucose and the calming of inflammation. Omega-6s are involved in fat storage (which is what they do for the plant), the rigidity of cell walls, clotting and the inflammation response. (Think of omega-3s as fleet and flexible, omega-6s as sturdy and slow.) Since the two lipids compete with each other for the attention of important enzymes, the ratio between omega-3s and omega-6s may matter more than the absolute quantity of either fat. Thus too much omega-6 may be just as much a problem as too little omega-3.

And that might well be a problem for people eating a Western diet. As we’ve shifted from leaves to seeds, the ratio of omega-6s to omega-3s in our bodies has shifted, too. At the same time, modern food-production practices have further diminished the omega-3s in our diet. Omega-3s, being less stable than omega-6s, spoil more readily, so we have selected for plants that produce fewer of them; further, when we partly hydrogenate oils to render them more stable, omega-3s are eliminated. Industrial meat, raised on seeds rather than leaves, has fewer omega-3s and more omega-6s than preindustrial meat used to have. And official dietary advice since the 1970s has promoted the consumption of polyunsaturated vegetable oils, most of which are high in omega-6s (corn and soy, especially). Thus, without realizing what we were doing, we significantly altered the ratio of these two essential fats in our diets and bodies, with the result that the ratio of omega-6 to omega-3 in the typical American today stands at more than 10 to 1; before the widespread introduction of seed oils at the turn of the last century, it was closer to 1 to 1.

The role of these lipids is not completely understood, but many researchers say that these historically low levels of omega-3 (or, conversely, high levels of omega-6) bear responsibility for many of the chronic diseases associated with the Western diet, especially heart disease and diabetes. (Some researchers implicate omega-3 deficiency in rising rates of depression and learning disabilities as well.) To remedy this deficiency, nutritionism classically argues for taking omega-3 supplements or fortifying food products, but because of the complex, competitive relationship between omega-3 and omega-6, adding more omega-3s to the diet may not do much good unless you also reduce your intake of omega-6.

From Food Culture to Food Science. The last important change wrought by the Western diet is not, strictly speaking, ecological. But the industrialization of our food that we call the Western diet is systematically destroying traditional food cultures. Before the modern food era — and before nutritionism — people relied for guidance about what to eat on their national or ethnic or regional cultures. We think of culture as a set of beliefs and practices to help mediate our relationship to other people, but of course culture (at least before the rise of science) has also played a critical role in helping mediate people’s relationship to nature. Eating being a big part of that relationship, cultures have had a great deal to say about what and how and why and when and how much we should eat. Of course when it comes to food, culture is really just a fancy word for Mom, the figure who typically passes on the food ways of the group — food ways that, although they were never ”designed” to optimize health (we have many reasons to eat the way we do), would not have endured if they did not keep eaters alive and well.

The sheer novelty and glamour of the Western diet, with its 17,000 new food products introduced every year, and the marketing muscle used to sell these products, has overwhelmed the force of tradition and left us where we now find ourselves: relying on science and journalism and marketing to help us decide questions about what to eat. Nutritionism, which arose to help us better deal with the problems of the Western diet, has largely been co-opted by it, used by the industry to sell more food and to undermine the authority of traditional ways of eating. You would not have read this far into this article if your food culture were intact and healthy; you would simply eat the way your parents and grandparents and great-grandparents taught you to eat. The question is, Are we better off with these new authorities than we were with the traditional authorities they supplanted? The answer by now should be clear.

It might be argued that, at this point in history, we should simply accept that fast food is our food culture. Over time, people will get used to eating this way and our health will improve. But for natural selection to help populations adapt to the Western diet, we’d have to be prepared to let those whom it sickens die. That’s not what we’re doing. Rather, we’re turning to the health-care industry to help us ”adapt.” Medicine is learning how to keep alive the people whom the Western diet is making sick. It’s gotten good at extending the lives of people with heart disease, and now it’s working on obesity and diabetes. Capitalism is itself marvelously adaptive, able to turn the problems it creates into lucrative business opportunities: diet pills, heart-bypass operations, insulin pumps, bariatric surgery. But while fast food may be good business for the health-care industry, surely the cost to society — estimated at more than $200 billion a year in diet-related health-care costs — is unsustainable.

BEYOND NUTRITIONISM

To medicalize the diet problem is of course perfectly consistent with nutritionism. So what might a more ecological or cultural approach to the problem recommend? How might we plot our escape from nutritionism and, in turn, from the deleterious effects of the modern diet? In theory nothing could be simpler — stop thinking and eating that way — but this is somewhat harder to do in practice, given the food environment we now inhabit and the loss of sharp cultural tools to guide us through it. Still, I do think escape is possible, to which end I can now revisit — and elaborate on, but just a little — the simple principles of healthy eating I proposed at the beginning of this essay, several thousand words ago. So try these few (flagrantly unscientific) rules of thumb, collected in the course of my nutritional odyssey, and see if they don’t at least point us in the right direction.

  1. Eat food. Though in our current state of confusion, this is much easier said than done. So try this: Don’t eat anything your great-great-grandmother wouldn’t recognize as food. (Sorry, but at this point Moms are as confused as the rest of us, which is why we have to go back a couple of generations, to a time before the advent of modern food products.) There are a great many foodlike items in the supermarket your ancestors wouldn’t recognize as food (Go-Gurt? Breakfast-cereal bars? Nondairy creamer?); stay away from these.
  2. Avoid even those food products that come bearing health claims. They’re apt to be heavily processed, and the claims are often dubious at best. Don’t forget that margarine, one of the first industrial foods to claim that it was more healthful than the traditional food it replaced, turned out to give people heart attacks. When Kellogg’s can boast about its Healthy Heart Strawberry Vanilla cereal bars, health claims have become hopelessly compromised. (The American Heart Association charges food makers for their endorsement.) Don’t take the silence of the yams as a sign that they have nothing valuable to say about health.
  3. Especially avoid food products containing ingredients that are a) unfamiliar, b) unpronounceable c) more than five in number — or that contain high-fructose corn syrup. None of these characteristics are necessarily harmful in and of themselves, but all of them are reliable markers for foods that have been highly processed.
  4. Get out of the supermarket whenever possible. You won’t find any high-fructose corn syrup at the farmer’s market; you also won’t find food harvested long ago and far away. What you will find are fresh whole foods picked at the peak of nutritional quality. Precisely the kind of food your great-great-grandmother would have recognized as food.
  5. Pay more, eat less. The American food system has for a century devoted its energies and policies to increasing quantity and reducing price, not to improving quality. There’s no escaping the fact that better food — measured by taste or nutritional quality (which often correspond) — costsmore, because it has been grown or raised less intensively and with more care. Not everyone can afford to eat well in America, which is shameful, but most of us can: Americans spend, on average, less than 10 percent of their income on food, down from 24 percent in 1947, and less than the citizens of any other nation. And those of us who can afford to eat well should. Paying more for food well grown in good soils — whether certified organic or not — will contribute not only to your health (by reducing exposure to pesticides) but also to the health of others who might not themselves be able to afford that sort of food: the people who grow it and the people who live downstream, and downwind, of the farms where it is grown.
    ”Eat less” is the most unwelcome advice of all, but in fact the scientific case for eating a lot less than we currently do is compelling. ”Calorie restriction” has repeatedly been shown to slow aging in animals, and many researchers (including Walter Willett, the Harvard epidemiologist) believe it offers the single strongest link between diet and cancer prevention. Food abundance is a problem, but culture has helped here, too, by promoting the idea of moderation. Once one of the longest-lived people on earth, the Okinawans practiced a principle they called ”Hara Hachi Bu”: eat until you are 80 percent full. To make the ”eat less” message a bit more palatable, consider that quality may have a bearing on quantity: I don’t know about you, but the better the quality of the food I eat, the less of it I need to feel satisfied. All tomatoes are not created equal.
  6. Eat mostly plants, especially leaves. Scientists may disagree on what’s so good about plants — the antioxidants? Fiber? Omega-3s? — but they do agree that they’re probably really good for you and certainly can’t hurt. Also, by eating a plant-based diet, you’ll be consuming far fewer calories, since plant foods (except seeds) are typically less ”energy dense” than the other things you might eat. Vegetarians are healthier than carnivores, but near vegetarians (”flexitarians”) are as healthy as vegetarians. Thomas Jefferson was on to something when he advised treating meat more as a flavoring than a food.
  7. Eat more like the French. Or the Japanese. Or the Italians. Or the Greeks. Confounding factors aside, people who eat according to the rules of a traditional food culture are generally healthier than we are. Any traditional diet will do: if it weren’t a healthy diet, the people who follow it wouldn’t still be around. True, food cultures are embedded in societies and economies and ecologies, and some of them travel better than others: Inuit not so well as Italian. In borrowing from a food culture, pay attention to how a culture eats, as well as to what it eats. In the case of the French paradox, it may not be the dietary nutrients that keep the French healthy (lots of saturated fat and alcohol?!) so much as the dietary habits: small portions, no seconds or snacking, communal meals — and the serious pleasure taken in eating. (Worrying about diet can’t possibly be good for you.) Let culture be your guide, not science.
  8. Cook. And if you can, plant a garden. To take part in the intricate and endlessly interesting processes of providing for our sustenance is the surest way to escape the culture of fast food and the values implicit in it: that food should be cheap and easy; that food is fuel and not communion. The culture of the kitchen, as embodied in those enduring traditions we call cuisines, contains more wisdom about diet and health than you are apt to find in any nutrition journal or journalism. Plus, the food you grow yourself contributes to your health long before you sit down to eat it. So you might want to think about putting down this article now and picking up a spatula or hoe.
  9. Eat like an omnivore. Try to add new species, not just new foods, to your diet. The greater the diversity of species you eat, the more likely you are to cover all your nutritional bases. That of course is an argument from nutritionism, but there is a better one, one that takes a broader view of ”health.” Biodiversity in the diet means less monoculture in the fields. What does that have to do with your health? Everything. The vast monocultures that now feed us require tremendous amounts of chemical fertilizers and pesticides to keep from collapsing. Diversifying those fields will mean fewer chemicals, healthier soils, healthier plants and animals and, in turn, healthier people. It’s all connected, which is another way of saying that your health isn’t bordered by your body and that what’s good for the soil is probably good for you, too.
    1. 24 février 2007 at 15:17 Laisser un commentaire

Quels sont les freins à l’accession des femmes aux postes de direction ? SC du 09/02/2007

Signalons tout d’abord que les participants à ce souper-causerie étaient toutes des participantes, occupant ou ayant occupé des postes de direction et de management. De nombreuses réflexions sont issues de ressentis vis-à-vis d’expériences vécues et d’échanges avec des collègues, hommes et femmes. Ils se traduisent par des énoncés de type « les hommes ont tendance », « il semble que les femmes ». Dans notre esprit, ces énoncés ne traduisent pas des vérités intangibles, mais des généralités qui tout en présentant des contre-exemples se sont montrées particulièrement répétitives.

De plus, il apparaît parfois que les hommes et les femmes n’accordent pas le même sens aux mots. C’est ainsi qu’une femme va qualifier de « lâche » une attitude, alors qu’elle ne sera pas du tout ressentie comme cela par un homme. Dans certains cas, le même mot peut être employé dans un sens partagé, mais exprimera une connotation positive pour un sexe et péjorative pour l’autre. C’est ainsi qu’un reproche peut sembler à l’autre un simple constat, et inversement. C’est une source d’inspiration illimitée pour les articles de magazines traitant des relations hommes/femmes et il semble y avoir une forte stabilité dans la formulation des reproches adressés aux personnes de l’autre sexe. Ces différences sexuées dans l’utilisation du vocabulaire doivent sûrement traduire des positions différentes, mais génèrent aussi de nombreuses incompréhensions, qui se traduisent par des impasses dans la communication, jusqu’à l’élaboration de stéréotypes renforçant les positions. Nous avons essayé dans ce texte d’en tenir compte, mais un seul sexe était représenté et ce sont donc des positions féminines qui sont décrites. Evidemment, les commentaires (ou contre-propositions) masculins seraient particulièrement bienvenus.

Je souhaitais avoir l’occasion d’échanger sur les vraies raisons de la faible représentation des femmes aux postes de direction, au-delà des raisons classiques invoquées, qui selon moi, masquaient en partie la réalité et les moyens d’améliorer la situation. Au niveau du constat : les chiffres sont éloquents, malgré un fort aux de réussite scolaire, les femmes occupent dans les entreprises une faible part des postes de décision. Au niveau des explications : les raisons de type, « Il s’agit d’un complot des hommes contre les femmes » présente une vision caricaturale et erronée, qui induit l’idée qu’il faut lutter contre des volontés conscientes d’une partie de la société alors qu’il s’agit surtout de lutter contre des représentations inconscientes de toute la société, femmes comprises. En fait, la problématique de l’égalité professionnelle ne relève pas de la seule entreprise, mais surtout des valeurs de la société dans laquelle l’entreprise évolue.

Les freins sont connus et documentés :

  • Les stéréotypes sexuels, à l’œuvre chez les employeurs et les salariés : « Women take care, men take charge » ou « les femmes prennent soin, les hommes prennent en charge »
  • Les stéréotypes sexuels visibles dans le comportement des étudiants et étudiantes : le fait d’être fille ou garçon contribue à déterminer non seulement les choix des filières d’enseignement supérieur, mais aussi les manières d’étudier, les niveaux d’ambition scolaire-professionnelle ainsi que l’articulation temporelle entre les études et le reste de la vie sociale.
  • L’absence d’une volonté de certaines entreprises de combler ses inégalités et de permettre aux femmes d’accéder aux postes qu’elles méritent par leurs diplômes et/ou leur parcours professionnel.
  • Les systèmes d’évaluation des hauts potentiels réalisés quand les salariés ont 30 et 35 ans, alors que c’est souvent une période pour les femmes de léger retrait de la vie professionnelle,
  • La répartition du travail non rémunéré largement en défaveur des femmes avec un effet à double sens : si c’est un travail traditionnellement féminin, il n’est pas nécessaire de le reconnaître ou de le rémunérer ; si un travail non rémunéré est à faire, c’est à la femme de le faire, quitte à sacrifier son travail rémunéré.

Les conséquences sont connues :

  • Le plafond de verre : pas de femme à partir d’un certain niveau de hiérarchie.
  • Les parois de verre : pas de femme dans les filières considérées comme stratégiques (finances, production)
  • Le plancher collant : pas d’avancement proposé aux femmes et parcours promotionnel ralenti.

Mais certaines femmes arrivent à ces postes de direction, elles deviennent même représentante du patronat ou de l’association des anciens élèves d’une des plus prestigieuses écoles de commerce. Elles soulignent souvent l’implication de leur conjoint (quand elles en ont), parfois de leur entreprise, l’utilisation de moyens souvent utilisés par les hommes comme les réseaux professionnels, leur détermination, mais toujours elles évoquent un parcours du combattant où le fait d’être une femme a compté, souvent comme un frein.

Il serait souhaitable que les entreprises puissent offrir à des femmes des postes de direction qui leur conviennent et pas seulement ceux qui permettraient de disposer de tableaux de bord d’égalité professionnelle moins ridicules que ceux d’aujourd’hui. Où sont les freins ? Comment les dé-serrer ? Quelle image de l’entreprise les femmes défendent-elles ? Est-ce qu’une nouvelle entreprise est en train d’émerger ? Cette nouvelle entreprise, ne répondrait-elle pas non plus aux aspirations de nombreux hommes en rupture avec une logique qui vise à exclure 50% de l’humanité du processus de décision et à favoriser les rapports de force au détriment des valeurs d’entraide ?

Par ailleurs, au-delà de l’étape même d’accession aux postes de direction, les participantes, parce qu’elles avaient elles-mêmes accédé à des postes de direction, voulaient aborder le sujet du choix de rester ou non à un poste de direction. Pour ma part, ce fut un véritable choix de quitter un poste de direction et d’abandonner une trajectoire de « carrière » qui devait me mener à un poste de comité de direction. Je me suis entièrement retrouvée dans une phrase d’un rapport cité ci-après : « les entreprises signalent une augmentation importante du nombre des départs des femmes ayant accédé à la direction. Contraintes de se couler dans un moule rigide et de sacrifier au passage une trop grande part de leur identité et de leurs idées personnelles, elles finissaient par trouver que le jeu n’en valait pas la chandelle. »

Plusieurs documents accessibles sur Internet apportent des éclairages très pertinents sur le sujet. Un des principaux est l’étude de février 2004 de l’ORSE (Observatoire sur la Responsabilité Sociétale des Entreprises) : « l’accès des femmes aux postes de décisions dans les entreprises ». Ce document qui dresse un constat au niveau international est structuré en trois parties. Après une introduction qui précise la faible représentation des femmes aux postes de décisions, il propose des explications possibles sur cette situation, puis il décrit les différents dispositifs mis en place pour améliorer cette situation, et enfin décrit les opportunités pour les entreprises de favoriser l’accès des femmes aux postes de direction. Le même site (www.orse.org) met en ligne le répertoire des pratiques d’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes dans l’entreprise qui présente des pratiques innovantes dans ce domaine ainsi que les outils de suivi et d’évaluation nécessaires à leur mise en œuvre.

Une autre approche est proposée par le rapport de l’OVE (Observatoire National de la Vie Etudiante) de mars 2004 : « des meilleures scolarités féminines aux meilleures carrières masculines » qui montre comment les différences de comportement entre les étudiants et les étudiantes « préparent » les différences de carrière. Il est accessible à : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/054000406/index.shtml.

Les analyses sur l’articulation des temps sociaux disponibles sur le site http://www.conciliationdestemps.fr/web/index.php montrent en quoi la problématique de l’égalité professionnelle dépasse largement l’entreprise et la scolarité dans le sens où elle s’enracine dans des éléments sociétaux aussi fondamentaux que la conception des temps sociaux. Un document de synthèse est accessible dans l’onglet réalisations, sous la rubrique comprendre qui s’intitule « conciliation des temps : état des lieux ». On le retrouve sous une forme résumée et particulièrement claire dans le chapitre 2.1. du « guide du formateur Timetis » accessible sous la rubrique se former et agir.

Le rapport de l’OVE met en évidence deux points qui semblent particulièrement importants. Le premier est que les résultats estudiantins sont largement corrélés avec le travail fourni par les étudiants et étudiantes. Ainsi les résultats souvent meilleurs des étudiantes dans les premiers niveaux s’expliquent par un plus grand investissement scolaire, puis les résultats deviennent plus équilibrés dans les niveaux suivants parce que l’investissement des étudiants devient aussi important que celui des étudiantes. Le deuxième est que les stratégies adoptées par les étudiants et étudiantes dans la recherche de travaux rémunérateurs au cours des études présentent de fortes différences. Les étudiants recherchent des stages leur permettant de couvrir deux objectifs : obtenir une rémunération et disposer d’une première expérience dans le monde professionnel. Les étudiantes ne visent pas tout de suite l’intégration dans le monde professionnel et financent leurs études par des travaux sexués de type ménage et garde d’enfants sans rapport avec la formation qu’elles suivent et qui surtout ne se traduisent par aucune intégration au monde professionnel. Tout se passe comme si les étudiants adaptaient leur comportement à leur objectif final : investissement scolaire dans les moments les plus pertinents et préparation anticipée au monde professionnel alors que les étudiantes suivaient des comportements plus normés socialement : travailler régulièrement et rechercher des rémunérations dans des travaux traditionnellement féminins.

Une participante avait ainsi remarqué que lors de sa scolarité, les étudiantes avaient tendance à s’orienter vers des secteurs connus du grand public, alors que les étudiants pouvaient décider très tôt de s’investir dans des carrières moins médiatisées. En clair, les étudiantes voulaient travailler dans la grande distribution ou dans les cosmétiques, dans des métiers « visibles » qui correspondaient par ailleurs à des secteurs sexués, alors que les étudiants étaient eux attirés par des carrières dans des groupes industriels inconnus du grand public. C’est comme si les étudiants avaient une idée plus claire de la réalité du monde professionnel alors que les étudiantes ne l’appréhendaient qu’à travers ce qui en transparaissait dans la société.

Pour cette même participante, un cycle semble se développer pour les carrières féminines :

  • Une première période se caractérise par une forte volonté de réussir, de se prouver quelque chose ; c’est souvent une période de fort investissement dans le travail. Elle s’achève dans la plupart des cas par l’accession à une réelle autonomie et un contexte de sécurité économique.
  • A ce moment, on constate souvent un décrochage parce que les femmes ont l’impression que leur réussite, si elle doit se poursuivre, va se traduire par une perte d’identité, sans aucun enjeu derrière.

D’après elle, cette perte d’identité n’est pas ressentie uniquement par les femmes, mais aussi par les hommes. Seulement, ils n’appréhendent pas les enjeux de la même manière et, pour eux, le jeu en vaut quand même la chandelle.

Une réflexion était partagée par l’ensemble des participantes : nous ne savons pas ce qui motive les hommes au pouvoir. D’un point de vue féminin, certains hommes dans des postes de direction agissent d’une manière qui semble incompréhensible, voire inacceptable. Les femmes peuvent exprimer des phrases comme :

  • « les hommes avalisent des arbitrages promotionnels ou salariaux injustes sans que cela leur pose problème »
  • « Ils réalisent sans hésiter des actions pour lesquels ils ne sont pas d’accord sans toujours chercher à présenter leur point de vue »
  • « Ils se plaignent régulièrement de ce qu’ils doivent endurer, mais ne font rien pour faire évoluer la situation »
  • Etc.

C’est interprété par les femmes comme le fait que ces points (l’équité, la défense d’un point de vue différent, le fait de devoir accepter des revers, etc.) ne semblent pas particulièrement importants aux hommes par rapport à la valorisation qu’ils retirent du fait d’occuper un poste de direction. Les femmes semblent plus promptes à présenter leur point de vue, notamment quand il diverge de celui de la direction, et à apparaître ainsi comme des empêcheuses de tourner en rond, voire des personnes plus intéressées par des détails que par l’essentiel.

En revanche, les femmes peuvent être impressionnées par la capacité des hommes de se réserver le temps qu’il faut pour réaliser une action bien précise qui leur tient à cœur, tant dans la vie professionnelle que dans la vie privée. Ils sont ainsi capables de trouver du temps pour eux-mêmes dans des situations où les femmes n’arrivent pas à le faire. Par exemple, une femme en train de garder des enfants constate souvent qu’elle n’a pu consacrer aucune seconde à elle-même. Dans la même situation, un homme semble capable à la fois de garder les enfants et de lire l’intégralité de son journal. C’est la capacité de préserver un temps personnel qui semble en jeu ici. La femme semble avoir intégré dans son comportement l’idée que son temps ne lui appartient pas tant que cela et qu’elle se doit de répondre aux sollicitations externes, a fortiori quand cela concerne des rôles traditionnellement féminins comme la garde des enfants. Quand elle garde des enfants, elle considère qu’elle se doit de répondre à toutes leurs demandes. L’homme, en revanche, est tout à fait capable de concilier la garde des enfants avec son souhait de lire le journal et signifiera aux enfants qu’il n’est pas entièrement à leur disposition. Derrière les différentes attitudes, on retrouve le modèle traditionnel, où la femme est à la disposition des enfants et des parents âgés avant de pouvoir disposer de son temps à elle.

Cette différence d’attitude n’est pas sans conséquences. Les hommes paraissent supporter plus de choses car ils savent mieux se ménager du temps pour se faire plaisir, ils réussissent à s’octroyer des compensations, et une fois sortis de l’entreprise, ils se sentent libres de gérer leur temps. Les femmes acceptent moins de choses en entreprise, car de retour chez elles, elles vont souvent se retrouver avec de nouvelles contraintes, pas beaucoup de plages de liberté, qu’elles auront en plus du mal à préserver. Les hommes semblent plus capables de gérer des tranches de temps différents et de fonctionner avec des phases étanches de disponibilité mentale : un temps pour le travail dédié aux seuls objectifs de l’organisation, un temps pour les loisirs dédié à eux seuls ou à leur famille, sans pollution de l’un par l’autre.

La gestion du temps de type masculin se retrouve dans des méthodes organisationnelles comme le fordisme, avec un temps homogène, séquencé en tâches distinctes. C’est à partir de modèles semblables qu’ont été construites les méthodes de gestion qui se sont longtemps imposer dans les entreprises. Tout cela influe évidemment sur la capacité des femmes de s’intégrer dans des modèles définis par les hommes en cohérence avec leur mode de pensée. Mais la tendance est en train d’évoluer du fait de l’émergence des nouvelles technologies qui tendent à favoriser les relations en réseau plus que les relations hiérarchiques et où le modèle de relations gagnant-gagnant tend à prendre le pas sur le simple rapport de force. La relation client-fournisseur par exemple évolue de plus en plus vers des accords de partenariats où les notions de fidélité, confiance, information réciproque sont plus valorisées que l’imposition pure et simple. Ces évolutions pourraient bénéficier aux femmes, dans le sens où elles sont plus à l’aise dans ce type de relation que dans la relation hiérarchique traditionnelle.

Une des caractéristiques des hommes, ressentie par toutes les femmes présentes, est leur goût prononcé pour les signes extérieurs de pouvoir et de richesse. Le statut lié au modèle et à l’équipement de la voiture de fonction semble capital. Les réunions professionnelles de commerciaux sont particulièrement éclairantes pendant lesquelles le sujet « voiture » est toujours abordé très longuement. Et ce ne sont pas les fonctionnalités de la voiture liées au métier de vendeur qui sont en cause, mais leur puissance, leur équipement, etc. Les négociations sur le changement de voiture semblent plus importantes que celles concernant les objectifs.

Un autre signe de pouvoir qui semble préoccuper plus les hommes que les femmes concerne le nombre de personnes dirigées. Pour toutes les femmes présentes au souper-causerie, cette notion est tout à fait indépendante de l’intérêt du poste. Mais les hommes semblent plus attirés que les femmes par des postes impliquant le pilotage d’équipes importantes de personnes ayant la même qualification. Les femmes trouvent en revanche plus gratifiant les postes avec moins de personnes à gérer mais des qualifications diverses qui obligent à prendre en compte plus de situations particulières.

Les hommes et les femmes ne semblent pas non plus partager une vision commune du management, en tout cas, ils n’appréhendent pas de la même manière leur rôle vis-à-vis de leurs équipes. Les femmes ont tendance à considérer que leur rôle consiste à aider les gens à progresser dans leur vie professionnelle, à développer leurs compétences et à faire en sorte qu’elles se sentent bien à leur travail. Elles cherchent à identifier les attentes de leurs équipes, voire à les imaginer quand celles-ci n’existent pas vraiment. C’est une vision qui peut apparaître maternelle. Les femmes ont souvent l’impression que pour un homme, le fait de manager les équipes revient surtout à exercer du pouvoir, transmettre les ordres issus de la hiérarchie, dicter des tâches, imposer des décisions sur des personnes, c’est sûrement ce qui fait du nombre de personnes gérées un indicateur aussi important. Les femmes envisagent plus souvent la fonction de management comme entraînant des devoirs vis-à-vis de leurs équipes, alors que les hommes privilégient leur rôle de transmission des ordres hiérarchiques.

En cas de difficultés de management, les femmes ont souvent tendance à rechercher là où elles ont échoué, alors que les hommes incriminent plus facilement les équipes ou les conditions extérieures que leur propre management.

Ces constats sont liés aux conceptions des dirigeantes, mais trouvent aussi leur écho dans la manière dont les équipes considèrent leur manager selon qu’il est homme ou femme. Une des participantes a assuré la direction d’un établissement dans des conditions très difficiles en matière d’emploi. Les salariés sont surtout des femmes à faible niveau de qualification, elles connaissent toutes des situations sociales difficiles : famille monoparentale, revenus faibles, logements exigus. Le turn over est important car il y a de nombreux établissements du même type dans les environs, et compte-tenu des faibles revenus de la profession, les salariées choisissent facilement de changer d’établissement pour se rapprocher de leur lieu d’habitation. Une salariée qui a besoin d’une avance ou d’un changement d’horaire n’exposera de la même manière ses besoins à un homme et à une femme directrice qui a des enfants. Entre deux femmes, des liens d’empathie et de solidarité vont s’établir et vont créer un rapport différent.

Du point de vue de la hiérarchie, les femmes managers peuvent apparaître un peu trop préoccupées par la situation de leurs équipes et ne pas assez bien jouer le rôle de courroie de transmission. Elles vivent mal leurs difficultés. L’homme a tendance à mieux les vivre tant qu’ils répondent aux résultats définis par la hiérarchie qui vont leur permettre de gagner une promotion. Les femmes veulent répondre à un objectif plus large que celui qui leur est alloué alors que les hommes sont plus capables de concentrer leur énergie sur un seul but.

Au fur et à mesure de l’évolution professionnelle, la composante management diminue en importance : plus les équipes sont grandes, plus le management devient indirect et moins impliquant. A l’inverse, la complexité augmente, ce qui n’est pas pour déplaire aux femmes.

Récemment des tests de gestion de la complexité ont été menés avec des hommes et des femmes. Il a été demandé à des personnes de réaliser en 20 minutes une liste d’actions très diversifiées qui nécessitaient au moins 30 minutes de réalisation avec une planification serrée. Les femmes ont montré de meilleures capacités que les hommes dans ce type de test où il s’agit d’articuler plusieurs temps et de concilier des tâches de nature différente. Les hommes réussissent mieux quand ils disposent d’un temps alloué à une seule tâche, où la complexité existe aussi mais est interne à la tâche. Beaucoup de collègues femme indiquent d’ailleurs qu’elles travaillent beaucoup mieux quand elles traitent plusieurs choses à la fois ou qu’elles sont soumises à des perturbations externes, que quand elles disposent d’une plage de temps dédiée à un seul dossier.

Toutes les participantes étaient d’accord avec le fait que certaines femmes gèrent leur carrière selon un modèle plus masculin se focalisent clairement sur la seule réalisation de leurs objectifs. Elles adoptent un mode de pensée masculin qui leur semble mieux adaptée à la réussite. C’était, nous semble-t-il, une quasi-obligation pour la première génération des femmes qui ont accédé à des postes de direction. Ces pionnières ont ouvert la brèche et ont permis à d’autres femmes de réussir sans adopter pour autant une attitude entièrement masculine. Nous sommes au niveau de la deuxième génération de femmes accédant aux postes de direction et l’impression est que ces postes sont maintenant ouverts aux femmes féminines, assumant des tendances considérées comme masculines, comme un sens aigu de l’autorité. C’est une avancée, le féminin n’a pas à être relégué ou abandonné pour réussir. Mais l’objectif pour la troisième génération serait de se voir ouvrir les postes de direction sur une base plus féminine, où le sens de l’intérêt général serait plus important que le goût du pouvoir.

En tant que directrice, il est possible d’avoir sa propre conception des rapports avec les équipes et les fournisseurs, rapports qu’on n’envisage pas selon le seul modèle du rapport de force. Et bien, cette conception n’est pas si facile à traduire dans les faits car l’organisation semble conspirer à maintenir le modèle général, « masculin ». Voici un exemple de situation réellement vécue : une directrice vient d’être nommée à son poste. Son assistante de direction continue de fonctionner selon ses habitudes, en respectant les modes de fonctionnement du prédécesseur, sans imaginer qu’on souhaite les voir évoluer. L’assistante décide de convoquer des fournisseurs ou des partenaires à des entretiens sans en parler avant à la directrice. Quand cette dernière s’interroge de la raison invoquée pour le rendez-vous, l’assistante se fait vague et finit par dire que ce sont les fournisseurs qui ont sollicité le rendez-vous. Certaines assistantes (le métier reste encore essentiellement féminin) ont en effet tendance à confondre le pouvoir du directeur avec sa capacité à convoquer des personnes, et comme ce sont elles qui sont chargées des convocations, elles peuvent confondre ce pouvoir avec le leur. Face à une directrice qui ne revendique pas ce pouvoir sur les autres, elles font en sorte de le revendiquer en son nom. C’est réellement déplaisant quand la politique visée par la directrice est de justement faire évoluer ces rapports de force en des rapports de partenariat, où les relations sont moins codées. Il est vrai que cette conception est de plus en plus partagée par des hommes, mais elle dénote quand même d’une vision plus féminine des rapports entre personnes.

Cet exemple nous a conduit à évoquer les relations qui ont été souvent décrites et souvent caricaturées entre un directeur et son assistante. Le modèle est souvent considéré comme dérivé directement du couple, jusqu’à ses connotations sexuelles, fantasmées ou réelles d’ailleurs. Or ce modèle, force est de constater, qu’il s’applique aussi entre une directrice et son assistance. Un directeur quel que soit son sexe peut voir son travail grandement facilité ou au contraire entravé, en fonction des relations qu’il entretient avec son assistante. Et là, le modèle sexuel ne fonctionne pas. Même si ce point semble s’éloigner du sujet du souper-causerie, il nous semble important de signaler que les analyses sexuées habituelles sont souvent battues en brèche dans la réalité alors qu’elles servent trop souvent à justifier des idées erronées sur les rapports entre homme et femme dans une entreprise. Et c’est l’amalgame de toutes ces idées erronées qui peuvent se traduire par le fait que les femmes sont écartées des postes de direction.

Pour en revenir au sujet des freins à l’accession des femmes aux postes de direction, nous avons abordé le sujet de la féminisation de certains secteurs, comme la communication, ou la direction des ressources humaines. Ces secteurs sont le reflet de ce qu’on a appelé les « parois de verre ». Les femmes semblent s’orienter vers des métiers facilement compréhensibles par toute la société à l’extérieur de l’entreprise. Ils sont identifiables même quand on ne connaît pas le fonctionnement de l’entreprise. Ce sont des choix orientés vers des métiers proches du quotidien, et en sens plus concrets, dans lesquels il est peut-être encore moins facile de ne pas se laisser déborder par des préoccupations plus personnelles que professionnelles.

Pour en revenir au rôle des hommes dans l’accession des femmes aux postes de direction, il me semble important de parler du rôle des collègues homme, c’est-à-dire des hommes qui sont au même niveau hiérarchique et donc souvent de la même génération et qui ne sont pas décideurs. Dans mon cas, ce sont toujours mes collègues masculins qui les premiers ont évoqué la discrimination sexuelle quand je ne comprenais pas une décision d’avancement à mon égard. Contrairement à certaines idées reçues, ce n’est pas l’explication la plus facilement avancée par une femme face à une déception professionnelle. C’est à chaque fois des hommes qui m’ont ouvert les yeux et m’ont donné l’énergie d’entreprendre les démarches pour faire connaître mon point de vue et parfois obtenir gain de cause. Il n’y a donc clairement pas un complot des hommes contre les femmes, en tout cas dans les nouvelles générations, même si on rencontre toujours des collègues misogynes. Les mentalités conscientes évoluent et une chance inespérée repose sur les grands patrons qui ont eux-mêmes des filles et qui commencent à intégrer la dimension du genre dans leur propre management en pensant à elles.

Par ailleurs, le souci plus prononcé des femmes d’instituer des relations saines entre les équipes, de se soucier de concilier tant que possible les contraintes privées et même de traiter les choses avec équité font que certaines personnes, hommes ou femmes, apprécient de plus en plus de travailler sous la direction d’une femme. De nombreux directeurs soulignent qu’ils recherchent de plus en plus le point de vue féminin avant de prendre une décision ou qu’ils connaissent bien les qualités des femmes en matière de gestion de projet.

Mais le discours sociétal est parfois pesant. Récemment Bill Gates est venu sur un plateau de télévision et le reportage consacré à sa vie racontait que les conditions de travail chez Microsoft étaient bonnes et que lui-même avait épousé une de ses employées (quel rapport ?). La formulation est plutôt choquante quand on sait que Bill Gates a épousé la directrice du marketing de Microsoft, qui était membre du comité de direction ! C’est ainsi que les médias, quand ils ont l’occasion de parler d’une femme directrice la présente comme une employée, chose qui semblerait inacceptable pour un homme.

En ce qui concerne l’attitude des femmes elles-mêmes à des postes de direction, les participantes étaient d’accord sur le fait qu’il semblait toujours nécessaire d’avoir plus de compétences qu’un homme pour être nommé à un poste. Sur ce sujet et pour développer une note d’humour, une féministe anglaise a répondu alors qu’on lui demandait : « est-ce vrai qu’une femme doit savoir faire deux fois plus avec trois fois moins de temps et moins de moyens pour réussir ? », « oui, c’est vrai, mais ce n’est pas un problème, car c’est tellement facile ».

Les nominations d’une femme ne se font pas à compétences égales ; une femme a toujours une marche de plus à gravir, que j’appelle la marche de légitimité. Elle doit souvent dès sa nomination se positionner face à ces collaborateurs directs qui méconnaissent parfois sa position réelle. Cela se traduit concrètement par un conflit inaugural, souvent très rapproché de la nomination, et qui, une fois résolu par une démonstration d’autorité, est le commencement de relations saines et professionnelles durables. Cette situation a été vécue par l’ensemble des participantes, presque à chaque changement de postes. Cela ne semble pas être le cas quand un homme prend son poste, où sa légitimité semble acquise dès son arrivée.

Cette marche à gravir devient un escalier quand par malheur une femme a appris à taper avec 10 doigts ce qui fait qu’elle est considérée comme une secrétaire, alors même que nombreux hommes ont aussi appris à le faire, mais l’ambiguïté n’est jamais présente dans leur cas. En réunion de travail avec des personnes rencontrées pour la première fois, il est fréquent que l’énoncé des titres de chaque participant ne suffise pas à faire comprendre qu’une femme est là en position hiérarchique supérieure. Les interventions féminines sont parfois à peine écoutées ou prises en compte par les personnes nouvelles, et seule une manifestation explicite d’autorité permet de se replacer dans la position hiérarchique qui est la nôtre. Ne pas être reconnue pour ce qu’on est de manière répétée est très difficile à vivre, et peu d’hommes en font l’expérience.

Plus généralement, la situation des femmes est d’autant plus difficile qu’elles traversent des épreuves que les hommes ne vivent pas. Les collègues masculins constatent ce qui se passent lors des réunions, et parfois apportent leur aide, mais ils ne sont pas impliqués directement et surtout ils ne ressentent pas l’effet répétitif. Il faut aussi souligner que la nomination d’une femme à un poste de direction s’accompagne encore souvent de nombreux fantasmes et délires verbaux, qui vont de « elle a couché » à « ça va être l’enfer de travailler pour une femme ». Très peu de voix s’élèvent même contre cette logorrhée qui tout en étant particulièrement déplacée n’est pas condamnée en tant que telle. Parfois même, ce sont ces réactions éventuelles qui vont devenir l’alibi pour ne pas nommer une femme à un poste de direction.

Pour ma part, je résume la situation d’une femme qui fait carrière en considérant qu’elle devient investie de valeurs viriles positives. Ce sont bien des valeurs positives, mais elles virilisent, et cela ne répond pas au désir de valorisation des femmes. Pour donner un exemple concret, il est clair qu’un homme directeur gagne en séduction, ce qui n’est pas du tout le cas d’une femme directrice, qui verra plutôt son « marché » rétrécir de manière drastique. De même, j’ai quitté un poste de direction et j’ai abandonné l’idée de continuer ma carrière quand je me suis rendue compte que continuer revenait à amplifier certains traits de caractères qui pour moi n’allaient pas dans le sens de la féminité. J’encourageais mes attitudes masculines au détriment de ce que je voulais être. Une femme qui réussit professionnellement se sent en position de choisir entre ce qu’elle souhaite et là où on veut l’amener. Cela ne semble pas être vécu de la même manière pour un homme, comme si la réussite semblait nécessairement coller à son désir. C’est à rapprocher du fait que sociétalement un homme a tout à gagner de la réussite professionnelle, alors que cela peut amener une femme à évoluer dans un sens qui ne lui plaît pas ou qui n’est pas valorisant pour une femme.

Parallèlement, les modèles sociaux ne valorisent les femmes que si elles sont capables de tout faire : une carrière, des enfants, rester mince et souriante. La femme doit être capable de réussir sur tous les fronts et si elle réussit sur un front et pas sur les autres, c’est qu’elle a renoncé. Le fait d’avoir des enfants est particulièrement emblématique. Il n’est pas acceptable qu’une femme n’ait pas envie d’enfants et si elle a fait carrière et n’a pas eu d’enfant, c’est qu’elle a sacrifié son désir d’enfant à sa carrière. Certaines participantes n’ont pas eu d’enfants, par choix personnel, elles n’en voulaient pas et n’ont absolument rien sacrifié. Dans les analyses sur le travail des femmes au niveau international, des modèles sont réputés non caractéristiques d’une réussite parce que le taux de fécondité avait baissé ! Le taux de travail féminin ne vaut que s’il ne s’accompagne pas d’une baisse de la natalité. C’est un discours extrêmement culpabilisant pour des femmes qui préfèrent ne pas avoir les contraintes liées avec des enfants tout en voulant mener leur carrière.

Dans le même sens, toutes les politiques de l’emploi utilisent les femmes comme variables d’ajustement. Cela se traduit notamment par le modèle du temps partiel essentiellement féminisé et source d’inégalité promotionnelle, dont les effets négatifs n’ont pas été pris en compte par la loi des 35 heures. Au contraire, un discours universaliste, c’est-à-dire ne faisant pas de distinction sexuée, a permis d’avancer au détriment des femmes, en permettant de négocier et de signer des accords au détriment des contrats à temps partiel. Il reste donc acté qu’une femme a le droit de travailler et de faire carrière que si elle s’engage à faire des enfants et à favoriser les conditions de travail masculines. Il apparaît ainsi que les politiques qui utilisent la famille comme cible sous-entendent un modèle de régulation interne à la famille, qui de facto favorisent l’homme. Au contraire les politiques qui ciblent l’individu et introduisent dans leur analyse la distinction sexuée permettent de proposer des mesures correctives et favoriser un travail féminin équitable.

L’analyse historique est là encore instructive. Une féministe anglaise a déclaré qu’on avait passé beaucoup de temps sur la « history » (son histoire à lui, en anglais) et pas assez sur la « herstory » (son histoire à elle). La patronne de Paris est Sainte-Geneviève qui a empêché l’invasion de Paris. Présentée comme une sainte, on oublie de préciser qu’en tant que patronne de Paris, elle gérait les finances et les activités de la ville comme le fait une mairie actuellement, que c’était en fait une femme qui disposait d’un pouvoir énorme et pas seulement une religieuse. De même, au moyen-âge, il y avait des prud’hommes et aussi des prudes femmes et le vocabulaire des professions était sexué. La révolution française a été dite « populaire » parce que les femmes y ont pris part, et les premières harangues révolutionnaires s’adressaient aux citoyens et citoyennes. Mais toutes les femmes révolutionnaires ont été désavouées par la suite, comme Olympe de Gouges, et sur décision politique des hommes alors au pouvoir, la langue française a été dé-féminisée.

C’est sur cette note féministe que le souper-causerie s’est achevée. Il pourrait sembler que la discussion s’était écartée du sujet, sauf qu’il est clair que la situation de la femme en entreprise reste le reflet de la situation de la femme dans la société et qu’il semblait donc important de l’aborder.

21 février 2007 at 12:29 Laisser un commentaire

Avoir plus de temps, pourquoi faire ? – SC du 23/01/07

En préparation de ce souper-causerie, voilà les pistes de réflexion que j’avais formulées. L’idée de ce souper-causerie est de prendre le temps de parler du temps, parce que nous vivons dans une société où tout le monde se plaint de ne pas en avoir assez. A certains, il manque tout le temps du temps, à d’autres, il manque seulement du temps libre, ou du temps pour soi, souvent du temps de faire les choses pour lesquelles on n’a pas le temps, ou plutôt auxquelles on n’a pas accordé le temps nécessaire.

Le temps est au cœur de nombreuses problématiques actuelles :

  • on parle de l’articulation des temps sociaux, du temps laissé au loisir après le temps de travail, auquel il faut ajouter le temps de transport. On évoque aussi le temps libre imposé lié à la flexibilité horaire et au temps partiel, mais aussi le chômage qui fournit un temps libre imposé, non souhaité.
  • On évoque les contraintes différentes rencontrées par les hommes et les femmes pour cette articulation des temps sociaux, les femmes ayant moins de temps à consacrer au travail rémunéré à cause d’un temps plus important consacré aux enfants et aux tâches domestiques auxquelles peuvent s’acheter le soin apporté aux personnes âgées. Cette situation se rencontre dans les pays développés, mais elle est encore plus marquée dans les pays pauvres où il arrive que tout le temps féminin soit alloué à la recherche de l’eau potable,
  • quand on parle de temps sociaux, on parle aussi des lieux dédiés à ces différents temps et les conséquences de cela en matière d’urbanisation avec les problématiques des moyens de transport, des horaires d’ouverture des services, face à un temps travaillé de plus en plus élastique dans une amplitude de plus en plus large.
  • on parle de l’allongement de l’espérance de vie et de ses effets sur la qualité de vie, en tout cas dans les pays développés car ailleurs il lui arrive souvent de reculer,
  • on dit que tout va plus vite. On est passé d’un temps rythmé par les cycles naturels du jour et de la nuit et des saisons, à un temps calendaire, rythmé et sacré, puis au chronomètre et à l’urgence généralisée. Tout est devenu urgent, on ne gère plus les choses, mais les urgences. L’important est de savoir quoi faire en cas d’urgence, ce qui implique de bien les connaître.
  • sur un registre plus léger, le temps s’exprime aussi par le rythme et la cadence dans la musique,
  • le temps se fait aussi sentir dans l’usure, le vieillissement, l’irréversibilité de certains phénomènes au niveau individuel, mais aussi au niveau planétaire, où pour la première fois l’homme est capable de créer des processus de masse irréversibles (1 espèce animale disparaît toutes les 20 minutes).

Bref, le temps, on peut en parler comme de l’argent : « perdre son temps », « gagner du temps », « manquer de temps ». Mais on peut aussi se battre pour le libérer, pour se créer du temps libre, c’est-à-dire du temps de loisir, mais pas seulement. Mais sait-on toujours en profiter pleinement, de ce temps libéré ?

Certains de ces points ont été traités lors du souper-causerie, et notamment l’articulation temps de travail – temps de loisir. D’autres pistes ont été ouvertes, notamment sur le temps réellement insupportable et l’impact des nouvelles technologies sur notre appréhension du temps. Mais le point qui m’a semblé particulièrement remarquable, est que c’est le premier souper-causerie où les participants ont précisé avant le début une heure de fin impérative, comme si le sujet avait déteint sur le comportement des participants, comme si on ne s’accorde qu’un temps limité pour parler du temps.

Pour en revenir aux échanges qui se sont déroulés lors de ce souper-causerie, la remarque initiale est que les participants avaient des visions du temps a priori très différentes, en tout cas dans les termes, et qu’elles se sont révélées au fil de la discussion plutôt proches. La gestion du temps des autres est un sujet d’intérêt et nous permet de mieux gérer le nôtre. Certains ont l’impression de ne pas disposer assez de temps pour faire faire à ce qu’ils ont à faire, d’autres reconnaissent que le monde moderne donne plus de temps, ce qui n’empêche pas une mauvaise utilisation et une certaine déception liée à l’utilisation du temps.

Plusieurs expériences différentes ont été vécues par les participants qui a eu un impact sur leur relation au temps :

Un participant s’est trouvé en situation de disposer à la fois de temps et d’argent pendant une période où son salaire était versé sans aucune contrepartie en terme de travail ou de temps de présence. Cette situation ambiguë a été très difficile à vivre, quasi-insupportable : on dispose de temps libre, mais pas de la possibilité de l’utiliser à sa guise car on doit être à tout moment à disposition. Des phénomènes de culpabilité (gagner de l’argent à attendre) ou de dévalorisation (pourquoi être sur la touche) s’ajoutent. Le participant a alors exigé du travail pour mettre fin à cette situation. Une fois passée la stupeur liée au caractère inhabituel de la demande (demander du travail alors qu’on est payé à rien faire), du travail a été proposé qui consistait en 3 heures de cours le samedi matin. La situation ne s’est donc surtout pas améliorée, car aux contraintes précédentes s’ajoutait celle de devoir travailler en complet décalage avec les membres de l’entourage.

Cette première situation fait entrevoir que le temps libre, pour être apprécié, doit être serein, plutôt cohérent avec les codes et habitudes sociales, et sans l’épée de Damoclès constituée par le fait que le temps peut devenir imposé à tout moment.

Dans la deuxième situation, le participant travaille à son compte et exerce deux activités de nature artistique : une activité qui se réalise à la maison : l’illustration qui impose une grande régularité, par le fait notamment de travailler pour des revues, et une activité qui se réalise à l’extérieur selon des horaires irréguliers, de grande amplitude et décalés : la scénographie et la réalisation de décor pour le théatre. Ce qui rend la relation au temps difficile, c’est la nécessité de concilier deux temps de travail différents. Le problème est amplifié dans le cas où les contrats sont insuffisants pour assurer un temps plein.

On dispose alors de temps libre, mais c’est un temps libre « négatif », un temps marqué par une insatisfaction professionnelle. Le participant a vécu cette période comme le fait de disposer d’un temps infini sans avoir la possiblité de l’utiliser de manière efficace et profitable. On a donc l’impression de perdre son temps, on culpabilise. Ce temps qui pourrait être dédié à la création se révèle souvent stérile. C’est un temps vide, fatiguant et déprimant.

Parfois, même sur de courtes périodes, le fait d’organiser seul son temps, lui ôte une certaine valeur et on a l’impression de ne pas pouvoir réellement en profiter, et on le vit comme un temps gâché, inutile.

Une autre situation était vécue en temps réel par une participante. Elle avait accouché il y a trois semaines de jumeaux nés deux mois avant terme, qui de ce fait, étaient maintenus en couveuses à l’hôpital. La participante est revenue chez elle où elle doit terminer la chambre d’enfant, réaliser des biberons de lait maternel et se rendre tous les jours 4 à 5 heures à l’hôpital. Tout son entourage lui conseille de boucler les choses avant l’arrivée des enfants, et surtout de bien se reposer car elle n’en aura bientôt plus le temps, cela sera l’enfer, tu vas en baver (dixit).

Elle doit non seulement faire face à un emploi du temps très chargé, mais aussi au discours moralisateur de son entourage. Il lui faut à la fois tout faire et se reposer ! Et cela se traduit par un sentiment de culpabilité, qui va jusqu’à prendre la forme de ne pas être une bonne mère capable de tout organiser pour accueillir ses enfants, tout en se reposant. Par ailleurs, la naissance des enfants impacte aussi ce qu’il est possible de faire dans le travail. On retrouve toute la difficulté liée à l’articulation des temps sociaux pour une femme à l’arrivée des enfants, accompagné d’un discours social culpabilisant. Le seul soutien semble alors être la couveuse, qui offre un sas, une respiration.

Un participant a pris un an de congé sabbatique pour le passer à écrire, alors qu’il avait déjà publié deux livres tout en travaillant. Cette année, pourtant attendue, s’est révélée l’année la plus improductive qu’il ait vécu, où il n’a quasiment pas écrit. Elle apparaît comme une année perdue, une collection de journées, plutôt semblables et plutôt agréables, mais qui ne se sont pas traduites par un écrit.

Un participant a témoigné de la difficulté à organiser son temps de loisir par rapport au travail car, n’ayant pas de contraintes familiales, elle ne voit pas quel argument utiliser pour refuser des engagements professionnels qu’on lui demande. Ainsi, elle accepte différents engagements qui se combinent mal avec ses autres activtés. Elle s’autocensure dans l’utilisation de son temps en intégrant les arguments sociaux comme quoi les personnes ayant des enfants ont plus de droits que les autres, notamment celui de refuser des contraintes profesionnelles.. Elle n’arrive pas à opposer ses propres choix aux demandes du milieu professionnel. Elle n’arrive pas à imposer son temps privé en opposition au temps professionnel.

Dans les échanges, on constate des relations entre la fatigue et notre appréciation du temps. On se plaint de manquer de temps quand on se sent trop fatigué pour profiter de son temps libre. On l’utilise pour se reposer, ce qui n’est pas considéré comme un temps utile. Dans les analyses du temps, il est à noter que le temps physiologique est souvent considéré à part, ou plutôt déconsidéré. Parfois, c’est le temps de sommeil qui est sacrifié le premier dans une gestion du temps, et cela se traduit alors par de la fatigue. Une autre erreur est d’associer automatiquement la fatigue au travail, ce qui n’est pas ressenti par tout le monde. Pour certains, c’est en travaillant qu’on recharge ses batteries et l’activité professionnelle permet de maintenir un certain rythme qui pourra se traduire par une aussi grande intensité durant les temps de loisirs. Le tout n’est pas de disposer de temps libre, mais de disposer du temps libre, de l’énergie et de l’organisation nécessaire pour l’occuper, et c’est ce qu’on peut trouver dans le cadre du travail. Dans ce cas, la gestion du temps revient à saturer son agenda pour garder un rythme d’activité nécessaire à une bonne occupation du temps « libre ».

La définition de ne rien faire paraît différente selon les participants : pour certains, on est toujours en train de faire quelque chose, ne rien faire signifie être mort ; pour d’autres on ne fait rien quand on écoute de la musique. Ce qui transparaît, c’est que disposer d’un temps libre considéré comme satisfaisant, que cela s’appelle ne rien faire ou non, revient à disposer d’un lapse de temps pendant lequel on n’est pas obligé de faire une chose précise, on est libre d’occuper son temps comme on l’entend pour une promenade, pour écouter la musique, pour s’occuper de soi-même.

La libre organisation du temps pendant ce temps libre est une notion très importante, l’important est de ne pas être dépendant des autres.

Il y a ainsi deux notions différentes : le temps perdu et le temps libre. Le temps libre est celui qui est borné et gagné par rapport au temps contraint. Le temps perdu est le temps qui est considéré n’avoir servi à rien, qui a été occupé par des activités qui n’ont pas été choisies et structurées. Le temps vide est le temps qui n’est pas organisé.

Ensuite, nous avons abordé les situations où le temps peut être considéré comme insupportable.

Certains métiers sont contraints par des horaires de présence ; d’autres, de nature plus intellectuelle, sont détachés des horaires. Cette différence impacte notre manière de considérer le temps. Le travail contraint par les horaires peut sembler plus contraignant. A l’inverse, leur caractère borné dans le temps permet au contraire une grande liberté pour s’organiser dans le temps qui reste. Dans le cas d’un travail de réflexion, il est impossible de définir à quel moment on s’arrête, et il arrive de se réveiller la nuit, parce qu’on travaillait … en croyant dormir.

Ce qui semble vraiment difficile à supporter concerne les temps atypiques, où il y a par exemple de nombreuses coupures qui s’intercalent dans le temps de travail. Ces temps existent au nom de la flexibilité, mais aussi pour toutes les activités liées à la personne où il y a des rythmes naturels à respecter : le sommeil, les repas, la toilette, etc.

Une autre pensée insupportable est de savoir qu’un autre peut disposer de son propre temps, on est à la merci de l’autre, on peut être appelé à tout moment et on devra arrêter ce qu’on fait. C’est là que se trouve le vrai sentiment du temps imposé.

C’est un fait que malgré l’impression de beaucoup de gens de manquer de temps, le temps de travail s’est beaucoup réduit dans l’histoire, mais particulièrement ces dernières années. Mais les gains ont été en quelque sorte annihilé par le fait que tout est considéré comme une urgence, donc tout le monde se trouve contraint par le temps. C’est un procédé qui vise à faire pression sur les gens, car cela les oblige à se reconnaître en situation d’urgence. Or il est relativement facile ensuite d’insinuer que la situation d’urgence est la conséquence d’une incompétence.

La société moderne se traduit par la définition d’un cadre temporel rigide : c’est un temps à intervalle fixe, séquencé, chronométré dans lequel on exige une forte flexibilité. Avant, le temps était rythmé naturellement, selon des intervalles variables : journées plus longues en été, qui correspondaient à des périodes de travail importantes. De plus, la quantité de travail importait plus que le temps de travail, qui n’était donc pas la contrainte principale, ce qu’il est devenu dans les sociétés modernes. Aujourd’hui, le temps de travail prend le pas sur la quantité, mais aussi sur la qualité : un musicien peut alors décider d’arrêter la répétition au milieu d’un morceau, parce que le temps qu’il devait s’est écoulé.

La relation entre le temps passé et ce qui est produit pendant ce temps-là est importante. J’ai moi-même été élevé selon le principe qu’il ne faut pas rester les bras ballant, et c’est important de souligner que l’activité, même productrice, n’est pas obligatoirement un travail. Le fait de passer du temps pour une activité qui nous plait, est un moyen de gagner du temps et de ne pas en perdre. Quand on aime cuisiner, le temps passé à cuisiner est considéré comme un temps de loisir alors qu’il peut être considéré par d’autres comme du temps inutile.

Quand on m’incitait à ne pas rester les bras ballants, on ne me forçait pas à faire quelque chose de précis, on ne me demandait même pas de produire quelque chose. On me demandait simplement de déterminer mon temps, de définir mon désir, d’identifier à quoi passer son temps libre. Le temps libre est le temps passé à quelque chose qui nous intéresse, mais c’est aussi un temps qui n’est pas exempt de discipline, d’organisation préalable. Le temps libre, on prend le risque de le perdre, si on ne l’organise pas.

Cette injonction de ne pas rester les bras ballants était une forme d’éducation, c’était une manière de m’apprendre quoi faire de mon temps libre, pour m’inciter à en vouloir, donc pour m’apprendre à m’organiser pour en avoir, et à l’occuper à des tâches qui m’intéressent.

A l’inverse, certaines personnes donnent l’impression de chercher à gagner du temps pour s’ennuyer après : vitesse au volant pour arriver 5 minutes plus tôt, départ rapide du travail pour faire le ménage d’un intérieur déjà propre. Des personnes, surtout des femmes, semblent occupés à gagner du temps qui sera dédié à l’ennui. Or gagner du temps semble intéressant si on le passe à autre chose, justement.

Notre société a gagné du temps et parfois cela ne sert à rien. On a fait beaucoup pour augmenter la vitesse des moyens de transport, mais le temps moyen consacré au transport n’a pas évolué depuis 20 ans. On sait seulement que l’attente rend agressif et on l’organise, en la masquant, comme dans le cas de la sortie bagage aux aéroports placée loin de la sortie de l’avion pour limiter le temps d’attente devant le tapis roulant désespérément vide. Par exemple, un retard d’une heure pendant un vol est mieux vécu que 10 minutes d’attente pour la libération de la passerelle du même avion. En fait, le pire du temps imposé, c’est l’attente.

Le temps le plus insupportable est le temps de l’entre-deux : le temps des aéroports, des gares. A l’inverse, ce temps d’attente, c’est aussi le temps qu’on peut chercher à occuper, à lire notamment. C’est la raison d’être de nombreux livres et de revues promenés dans les sacs à main, ils servent à annihiler le temps d’attente pour le transformer en temps de loisir ou en temps utile..

La société moderne nous accorde à la fois plus de temps, et plus de choses à faire : travail, enfant, voyage. Alors on est toujours à la recherche de temps, pour faire autre chose, et on ne supporte plus d’attendre. On n’accepte plus le délai, et c’est en ne supportant plus le délai qu’on crée l’urgence. On ne supporte plus que les choses prennent du temps, alors qu’autrefois c’était le temps passé qui donnait la valeur des choses. Le loisir revient en fait à se donner le temps de faire des choses, mais ce qui est valorisé aujourd’hui dans les productions du loisir, n’est plus le temps passé mais le « c’est moi qui l’ai fait ! ». Tout se passe comme si on valorisait le temps économisé, mais pas le temps passé, alors que c’est la qualité du temps passé qui nous le rend agréable.

Le téléphone portable a créé une autre conception du temps. Il a amplifié le rejet du délai. L’utilisation du portable a conduit un participant à considérer tout petit retard comme nécessitant un appel à son rendez-vous car l’exactitude est devenue un impératif. Avant le téléphone portable, par impossibilité de prévenir, il se sentait moins tenu à l’exactitude.

Une des caractéristiques du temps moderne est qu’il ne connaît plus la distinction entre le temps sacré et le temps profane. Il n’y a plus que du temps profane, du temps utile. Or le temps sacré, c’était aussi voire surtout du temps prélevé sur l’activité générale, quotidienne, et qui servait en partie à faire ce qu’on voulait (le dimanche). Cela créait une scansion dans le temps et permettait de se reposer. Il n’existe plus de valeurs différentes du temps, ce n’est plus que du temps homogène, profane, chronométré. Comme il a déjà été dit, même le temps qu’on peut qualifier de naturel, le temps physiologique, n’est plus respecté. Il est considéré au même titre que les autres, aussi susceptibles que les autres d’être diminué afin de l’occuper à autre chose. On ne veut plus prendre le temps pour des obligations qui nous rappellent notre condition de mortels. Nous voulons être toujours prêts, utiles, disponibles, comme les outils qui entourent.

Aujourd’hui, le niveau d’exigence est immense : ce qui est normal, c’est ce qui est immédiat, c’est ce qui s’obtient sans délai. Nous nous sentons sommer sommer de tout faire immédiatement.

C’est amplifié par le fait qu’on est connecté en permanence à un instrument, un réseau. Notre temps ne nous appartient plus et nous acceptons cette situation en acceptant de nous doter d’extension de connexion. Nous nous sentons déstabilisé quand nous ne recevons pas une réponse immédiate à certains courriers électroniques, ce qui n’arrivait pas dans le cas des lettres, où on attendait au moins une semaine la réponse. Le fait d’être connecté transforme les lettres en injonction à réponse immédiate. Les nouveaux supports de la technoscience, en mettant en commun, sous un référentiel unique, le temps de chacun par la connexion immédiate, renforce le principe de l’inacceptation des délais.

On dispose en fait de plus de temps, mais à travers la connexion, on le met en commun avec le monde entier et on permet à tous de gérer notre temps. On gère non pas notre temps, mais un temps collectif, homogène, entièrement profane, où le temps physiologique ou simplement personnel est dévalorisé. Nous nous imposons une disponibilité de 24 heures sur 24, sans savoir toujours quoi faire du temps que nous libérons.

La contrainte horaire définie au début du souper-causerie nous a conduit à l’interrompre sur ce constat. J’ai envie de clore cet article sur cette réflexion : le temps libre, c’est le temps pendant lequel on arrive à se libérer de l’urgence, pendant lequel on échappe à notre propre conception du temps. Le temps, c’est peut-être seulement la vie qui s’écoule. S’en plaindre revient peut-être à oublier de vivre dans le présent, qui est le seul temps dont on dispose réellement.

Pour continuer la réflexion, je vous communique l’adresse d’un site met en ligne de nombreux articles sur différentes problématiques liées au temps, considéré dans différentes disciplines (sociologie, psychologie, droit, littérature, etc.). Il est accessible à partir des deux adresses suivantes (le premier semble plus complet mais l’accès par auteur n’est pas opérationnel) : http://temporalistes.socioroom.org/index.php ou http://www.sociologics.org/temporalistes/index.php et présente des articles très intéressants.

1 février 2007 at 1:03 Laisser un commentaire

La nouvelle spiritualité – SC du 05/12/2006

L’idée de faire un souper-causerie sur le thème de la spiritualité, et plus précisément sur le thème de la nouvelle spiritualité, c’est-à-dire les nouvelles démarches prônées par des personnes, de plus en plus nombreuses, qui revendiquent pour leur équilibre une quête spirituelle, est né à la suite d’un précédent souper-causerie sur le thème de l’éthique et sur l’intérêt porté aux démarches de développement personnel.Le constat est que le terme de “ spiritualité ” qui semblait auparavant être utilisé dans des lieux et des sens très restreints, s’ouvre de plus en plus à des horizons nouveaux, pas toujours religieux dans le sens strict du terme, mais dans des cercles particuliers, des endroits vécus comme privilégiés par ceux qui les fréquentent où on peut parler de spiritualité en oubliant l’étiquette New Age, souvent péjorative. C’est ainsi un sujet qui est rarement abordé dans les lieux sociaux courant, mais qui semble prendre une place de plus en plus grande pour de plus en plus de personnes qui sont désireuses d’en parler, mais pas n’importe où et, et disons-le, surtout pas avec n’importe qui. C’est un sujet personnel et privé, mais sur lequel on aimerait échanger.

Pour ma part, c’est un sujet qui s’est imposé récemment, mais avec insistance, et qui m’apparaît aujourd’hui comme une orientation fondamentale, dans ma vie de tous les jours et pas seulement comme sujet de société. Ce qui a déclenché cet intérêt, c’est intellectuellement la découverte du lien très fort entre le rejet de la spiritualité et la mise à distance du corps dans la civilisation occidentale à partir des Lumières. Descartes a posé le principe de la séparation du corps et de l’esprit, du matériel et du spirituel et même de l’émotion et de la raison, en dévalorisant le corps, considéré de l’ordre de l’animal, et en attribuant à la raison la caractéristique principale d’humanité. Cette distinction a permis l’émergence de la science et le développement de tous ses succès, mais aussi l’envahissement du champ social par des principes de rationalité, au détriment d’autres principes, plus liés à l’affect et même au raisonnable (le cœur a ses raisons que la raison ignore).

Aujourd’hui, le retour de la spiritualité peut être considéré à travers l’émergence directement dans le champ scientifique le plus pointu comme la mécanique quantique de questions philosophiques et métaphysiques, la confrontation avec des sociétés souvent orientales qui ont adopté la science mais sans lui octroyer tout le champ social (Chine, Inde), mais aussi les conséquences de décisions soi-disant étayées sur des bases scientifiques qui apparaissent aujourd’hui comme catastrophiques (réchauffement de la planète, manipulation du génome humain, etc.), sans parler du développement d’un sentiment de détresse qui se traduit par des dépressions, des dérèglements de plus en plus nombreux des systèmes immunitaires, des désordres sociopathologiques en augmentation et dans ses formes les plus bénignes par un fort sentiment de vide intérieur.

Il semblait pourtant d’un point de vue philosophique que l’émergence de la physique n’a jamais visé la disparition de la métaphysique, alors qu’il peut sembler que c’est ce qui est arrivé. Ces réflexions m’ont conduit à une vision en creux de la spiritualité, comme étant quelque chose qui semblait faire défaut à nos sociétés.

Mais ce qui m’a permis d’aborder la spiritualité d’une manière plus directe a été la découverte du lien entre la spiritualité et le corps à travers un stage appelé “ résonance sonore ” animé par Iégor Retznikoff qui traitait de “ l’intonation juste ” et de la manière dont on peut l’appréhender à travers une écoute attentive du son chanté : la note, mais aussi et surtout ses harmoniques naturelles. Cette notion d’intonation juste, et par extension du “ mode ” qu’il convient d’adopter en fonction des différents chants, est présente dans toutes les cultures de chant sacré et ne s’est éteinte en occident qu’avec l’invention du piano, ou clavier tempéré, permettant le développement de la polyphonie au détriment de la justesse monophonique. En résumé, le chant antique occidental ou contemporain dans de nombreuses traditions orientales est un mode d’accès au sacré : “ spir ” dans esprit et respirer vient de la même racine. Le souffle, et à travers lui la vie, tel qu’il s’exprime notamment à travers le chant, est synonyme d’esprit. Les parties du corps animées par ce souffle entrent en résonance avec le monde sacré. L’article “ résonance sonore ” présent sur le blogue détaille ces questions.

Pour les participants de ce souper-causerie, la difficulté de parler de spiritualité est liée à la confusion fréquente qui est faite entre spiritualité et superstition, comme si toute quête spirituelle devait s’accompagner de croyance dans des histoires, réactivés par des rites qu’ils conviendraient de reproduire scrupuleusement.

La spiritualité traduit pour certain un esprit de rébellion contre la logique de tout expliquer. Le spirituel, c’est le bonheur de mener une recherche qui n’a pas de réponse, qui ne vise pas à poser un point final. La métaphysique vaut plus pour le cheminement que pour le résultat, alors qu’une démarche strictement rationnelle (ou rationnelle seulement) vise principalement au résultat. Avoir une démarche spirituelle, c’est se donner le choix de suivre une démarche sans résultat, une démarche qui ne vise pas les pourquoi, une démarche où le chemin vaut en soi. La spiritualité ne vaut pas comme une solution, elle vaut car elle n’offre pas de solution mais un questionnement. On aboutit quand même sur quelque chose, on n’aboutit jamais à rien dans une recherche spirituelle, on atteint toujours quelque chose, mais qui n’est pas de l’ordre d’une réponse.

Pour les participants au souper-causerie, c’est une recherche qui propose de prendre du temps pour soi, du temps qui est alors pris sur le collectif. C’est une démarche qui n’est jamais collective en fait, et qui n’est pas transmissible. C’est aussi en cela qu’elle n’a pas de résultat, car elle ne se traduit pas par un savoir ou une expérience qu’on peut mettre directement à disposition de la collectivité. Une expérience spirituelle est forcément instransmissible. Ce qui est en question, c’est soi-même dans une recherche spirituelle. Le titre du souper-causerie renvoie à cette notion : la tarte à la crème renvoie au collectif, au sociologique. En essayant de partager directement une expérience mystique, elle perd de son contenu.

La spiritualité est donc considérée comme une expérience individuelle. Quel est alors son rapport avec la religion ? La religion relève en effet du collectif. Les religions sont des institutions. Même si elles se sont souvent opposées à des formes institutionnelles contemporaines de leur émergence, elles deviennent des institutions. Alors qu’on considère souvent que le spirituel devrait être une composante essentielle du message religion, il semble que ce n’est pas ce contenu spirituel qui est mis en avant, mais surtout les contraintes et diktats institutionnels. Les religions sont beaucoup critiquées et certains prédisent leur disparition, alors qu’on constate leur crispation à travers des positions aussi extrémistes que le terrorisme.

Certains faits témoignent d’une diminution de l’activité religieuse, comme la diminution importante du nombre de prêtre dans la religion catholique, alors qu’on constate dans le même temps, et dans cette même église catholique, une augmentation importante du nombre de retraites, de séminaires d’isolement spirituels. Cela semble traduire en fait, une réorientation de la pratique, du collectif vers l’individuel. C’est comme si le sentiment spirituel devenait plus vivace, mais sans que cela profite aux religions dans leur partie institutionnelle. Les religions qui apparaissaient auparavant comme le lieu “ naturel ” du spirituel, ne sont plus envisagées que sous leurs aspects institutionnels les plus détestables. Ainsi la pratique démonstrativement religieuse diminue alors que l’intérêt pour le spirituel se maintient et s’épanouit dans des retraites, des lieux plus retirés, dans le cadre d’une pratique plus “ intime ”. Les religions se sont éloignées de la spiritualité dans leur message et la culture religieuse qui se répand n’a plus la forme d’une culture spirituelle. Le problème des religions est de concilier une aspiration spirituelle, individuelle, à une institution obligatoirement collective. Aujourd’hui, il semblerait que le spirituel ait été oublié et que cela entraîne l’affaiblissement des religions qui ne deviennent plus que des églises vides.

Les scientifiques, qui sont censés être les défenseurs de la rationalité sont plutôt moins athées que le reste de la population. A un certain niveau de science, et notamment en physique quantique, se pose la question de croire ou de ne pas croire. “ Le monde est absurde, autant y croire ”. Les chercheurs en physique quantique savent qu’ils doivent prendre une position. Ils ressentent de plus en plus un besoin de disposer de choses qui ne s’expliquent pas, qui relèvent en fait du choix individuel, du spirituel ; l’important pour eux est que ce choix soit posé et explicité.

Pour les participants au souper-causerie, le sens spirituel est apparu dans leur enfance comme une question qui naît, quelque chose de fondamental et d’individuel. Ces questions, qui ne visent pas à l’obtention d’une réponse, apparaissent aussi nécessaires que les questions pratiques, qui elles attendent des réponses. La quête spirituelle est considéré comme un raccourci de la situation absurde dans lequel se trouve l’humanité qui est de chercher des réponses à des questions, alors que le gain résulte surtout dans le questionnement et le cheminement induit par le fait de se poser cette question.

Quel rôle ont joué les parents ? Pour tous les participants, un des parents a joué un rôle plus important que l’autre dans cette voie. Quel rôle a joué la religion des parents ? L’éducation religieuse peut jouer dans cette recherche spirituelle ; contrairement à certaines positions, la religion catholiques, sous sa forme actuelle, ne se présente pas comme un frein à la spiritualité, mais peut en donner le chemin. Quelque soit le chemin, l’important pour les participants est que l’enfant, ou l’adulte qu’il est devenu, ait trouvé son propre mode de questionnement.

En fait, ce qui est apparu au cours de la discussion, c’est que la démarche spirituelle relève fondamentalement d’un choix individuel, qu’il soit ou non promu, présenté ou pas par les parents. Dans la spiritualité, il y a adhésion, mouvement vers, ce qui nécessite une forme de liberté. Et parfois la religion qui devrait être porteuse de spiritualité, qui se pose comme le premier vecteur de la spiritualité, se positionne parfois comme un écran entre la spiritualité et les gens. La recherche de la spiritualité nécessite en fait des efforts individuels. Les religions font écran à la spiritualité car elles proposent souvent des solutions toutes faites, collectives, des rites à respecter, des étapes à suivre.

Les grands maîtres spirituels de toutes les religions s’expriment souvent sur le fait que toutes les religions se rejoignent dans la spiritualité. Dans les religions où les églises ont pris trop de place, les grands maîtres spirituels sont investis d’une mission intellectuelle et sociétale qui les détournent du message spirituel. La religion musulmane qui est née avec la volonté de ne pas institutionnaliser les prêtres, à l’inverse de la tradition catholique, semble se trouver aujourd’hui dans une situation où l’institutionnalisation semble extrême, où seul le collectif, et pas n’importe lequel, un collectif dogmatique a le droit de s’exprimer. Il est vrai qu’aujourd’hui, à l’instar de ce qui se passe dans la religion catholique, ce ne sont pas les courants à vocation spirituelle, comme le soufisme, qui peuvent s’exprimer le plus clairement.

Lors de ce souper-causerie, s’est posé aussi la question de la spiritualité en orient, où certains participants considéraient que la question n’existait pas, alors que d’autres voyaient dans l’absence de distinction opérée dans la culture chinoise entre le matériel et le spirituel, le naturel et le culturel la raison de cette apparente inexistence de la spiritualité. En effet, encore aujourd’hui, la distinction qui semble si évidente pour les occidentaux entre le monde matériel et le monde spirituel n’existe pas en Chine, sans que cela soit un frein à leur apprentissage des raisonnements scientifiques, à la leur mise en œuvre et à leur capacité de déposer des brevets. C’est cela aussi qui explique l’embarras occidental à définir le bouddhisme, et à l’utilisation de circonvolution du type le bouddhisme n’est pas une religion, mais une philosophie de la vie. C’est surtout une religion sans Dieu, c’est la promotion qu’une quête spirituelle qui se défend d’avoir besoin d’intercesseurs tels que Dieu. C’est la promotion d’une quête spirituelle individuelle.

La Chine n’est pas sans spiritualité, au contraire la spiritualité est en continuité avec le matériel. Les Chinois vivent dans un monde qu’ils considèrent comme complexe, où tout est en constante interaction avec tout. L’occident recherche l’univoque et promeut l’opposabilité des contraires, alors l’orient se plait dans l’équivoque et la continuité des substances. Ainsi un occidental va chercher à améliorer son âme à travers de belles pensées alors qu’un chinois l’alimentera aussi par des mets bien préparés, des émotions subtiles et des promenades. Le psychologue et logicien Richard E Nisbett présente dans son livre “ the geography of thought ” les études qui l’ont convaincu que les processus de pensée ne sont pas universels et qu’une dichotomie apparaît clairement entre l’esprit occidental et l’esprit d’Asie du Sud au niveau des processus de cognition. Cette position ne résulte donc pas d’une vision romantique, exotique ou ethnocentrique de la réalité.

En occident, l’influence des lumières est très apparente dans les différences entre le catholicisme et le protestantisme. Les catholiques croient à la transsubstantiation, réelle présence du corps du Christ dans l’ostie, et pas les protestants. Dans le catholicisme, il reste plus de traces d’une continuité entre le monde matériel et le monde spirituel que dans le protestantisme, où est visé la mise à distance du corps, le rejet de l’animalité au profit d’une ouverture vers les lumières. Les lumières ont plus éloignés les gens du corporel et du spirituel que les religions elles-mêmes comme certains le croient. Le Moyen-Age était religieux et le corps et le spirituel y avaient de la place, qui s’est beaucoup réduite ensuite. Avec le développement de la propriété privée et du capitalisme, l’intérêt s’est détourné de l’être au profit des choses. Le corps est devenu au mieux un instrument, dont il convient d’effacer toute trace d’animalité (odeur, poil, etc.) jusqu’à promouvoir un modèle idéal qu’il convient d’approcher.

L’occident a fondé une grande partie de son développement depuis les Lumières sur la dissociation corps-esprit, raison-émotion. Elle a permis la création de la science, les avancées techniques mais son revers apparaît aujourd’hui sous une forme de désarroi profond. Il est possible de considérer cela comme un obstacle épistémologique que la spiritualité permettrait de lever, en réintégrant la continuité corps-esprit, raison-émotion dans le champ social. La dissociation a permis des avancées extraordinaires, qu’il convient de conserver tout en réintégrant ce qui en fait les frais.

Au delà des religions, les participants ont considéré que d’autres éléments permettaient une approche du spirituel, et notamment le rôle de l’esthétique. L’émotion esthétique peut être considérée comme une expérience similaire ou introductive à l’émotion spirituelle, à l’expérience spirituelle. Il apparaît que la vérité présente aussi un intérêt limité, elle dépend de ce que tu trouves, au moment où tu le trouves. Elle ferme une question et ne laisse pas les voies ouvertes, comme le fait l’émotion esthétique. De même, la résolution d’un problème mathématique ardu est parfois capable de générer une émotion très forte, une forme de plaisir intense, qui est physique et esthétique. La résolution d’un problème peut être la préfiguration d’une expérience. L’aboutissement d’un raisonnement produit une émotion esthétique, spirituelle qui se traduit par une vraie joie, un appétit de vie qui se traduit au niveau du corps.

Une réflexion est apparue lors du souper-causerie sur le fait que l’occident n’a pas tant évacué la spiritualité, qu’il ne se donne plus les moyens de la reconnaître là où elle subsiste. Elle est plutôt dévalorisée, ce qui empêche de la reconnaître. Elle est suspecte. C’est comme si des expériences spirituelles sont vécues mais ne sont pas interprétées en tant que telles. Ensuite, au hasard d’une lecture, d’une description par de grands maîtres spirituels ou plus simplement par des écrivains sachant aller au-delà des mots, on s’aperçoit que c’est une forme d’expérience déjà ressentie, appréciée, voire recherchée, mais à laquelle on n’avait pas naturellement attribué le qualificatif de spirituel.

La spiritualité est considérée comme un constat d’échec, comme un refuge hors du monde réel dans les solutions toutes faites proposées par les religions. Pour y répondre, certains bricolent leur propre religion en prélevant des morceaux dans les différents corpus à disposition. Pour les participants, cela relève du constat d’une recherche réelle dans un monde qui n’a plus de repère à ce niveau-là. C’est le retour à un chemin individuel au détriment des solutions toutes faites et institutionnalisées.

Quel est le lien entre la laïcité et le spirituel ? La laïcité a affaire avec le social et n’est pas en contradiction avec spirituel. La position laïque est de s’opposer à la religion comme institution mais pas contre le spirituel. L’athéisme se positionne contre Dieu. Il a posé comme résultat définitif que Dieu n’existe pas. L’agnostique, lui, refuse la métaphysique. Il est dans la croyance absolue d’avoir une capacité de connaissance entière.

Le spirituel fonctionne comme une énergie vitale pour celui qui considère que cette quête est importante. Pour les autres personnes, c’est une question qui ne se pose pas, dans une approche qui apparaît comme une situation de négation totale, de déni. Mais une des caractéristique de la démarche spirituelle est que la profondeur ne se voit pas, ne s’exprime pas. Et les personnes qui sont animées par cette quête hésitent à en parler. C’est une aspiration qu’on veut taire ou exposer, mais l’avoir c’est se positionner comme humain. Pour certains, c’est la condition humaine.

Spinoza évoque une forme de connaissance qui vise à la profondeur, et en cela se rapproche de la quête spirituelle. Il s’agit du troisième registre de connaissance : au delà de la connaissance par ouï-dire, au delà de la connaissance acquise par le raisonnement et l’application de règles, se trouve la connaissance par intuition. Cette dernière est la plus profonde, elle est liée à une expérience spirituelle intérieure qui permettre de connaître les choses en elles-mêmes et pas à travers ce qu’on en a dit ou ce qu’on connaît de leurs propriétés physiques, mécaniques, etc.

Le monde contemporain a du mal à accepter cette connaissance intuitive, par ailleurs, très souvent considérée comme féminine, et vise à l’éradiquer. Il est à noter que l’intuition a souvent besoin de silence, comme de nombreuses expériences spirituelles.

En conclusion, pour les participants, il est vrai déjà intéressés par cette question, le spirituel relève du choix individuel à partir d’une posture sincèrement et profondément humaine. Ainsi la conviction intime est de l’ordre du spirituel, de l’humain, en liaison avec le corps, à partir d’une connaissance de l’intérieur qui ne s’exprime pas par des lois.

13 décembre 2006 at 1:03 2 commentaires

Résonance sonore

Ce texte a été écrit suite à un stage de résonance sonore avec Iégor Retznikoff prolongé par la lecture de ses textes disponibles sur le site http://ecoledelouange.free.fr.

Les modalités de perception du son
Le son est le premier sens perçu par le fœtus qui “ entend ” à travers son corps par les vibrations du liquide amniotique. Il perçoit les sons émis par son corps, par le corps de sa mère, puis par les bruits de l’extérieur. La première forme de conscience spatiale est aussi apportée à l’enfant par le son, selon qu’il se présente en haut ou en bas, devant ou derrière, loin ou proche. Le son permet donc de faire appel à sa conscience d’avant la naissance. Le toucher peut jouer le même rôle, par la continuité qu’il y a entre le système nerveux, le cerveau et la peau issus fdes mêmes cellules au tout début de la séparation cellulaire.

Après la naissance, l’enfant reconnaît les bruits entendus dans le ventre de sa mère. Il dispose de deux manière d’appréhender le son :

  • Par le système auditif, composé d’organes spécialisés
  • Mais aussi à travers tout le corps par la perception des vibrations créées par le chant de la personne elle-même (à travers son souffle) ou par des chanteurs extérieurs, et transmises au squelette de manière différenciée (os non affectés pareillement) selon les sons

Les autres sens ont une perception limitée à des organes spécialisés, sauf le toucher qui concerne l’ensemble de la peau.

A l’âge adulte, le son continue à jouer un rôle important dans la spatialisation car il apporte des informations sur la situation de l’émetteur du son par rapport à la personne, mais aussi les effets d’échos lui permettent de préciser la structure de son environnement. Il a été constaté que les dessins sur les grottes préhistoriques dessinés sur le lieux les plus sonores. Parfois l’expression d’un son bas aux endroits peints génèrent des effets sonores rappelant les cris des animaux représentés sur les parois.

Ainsi, par nos capacités auditives, nous sommes environnés à l’extérieur de notre corps par notre propre espace sonore qui n’est pas sans rappeler le ventre maternel.

De cela, le son tire une partie de ses qualités thérapeutiques. Il permet de s’adresser à des niveaux non conscients pour les réveiller (sortie du coma) ou pour se ressourcer quand le niveau conscient est en souffrance (énervement).

Mais la présence des lieux spécifiques de vibrations à l’intérieur du corps apporte une autre qualité au son.

Les lieux de vibration dans le corps
A l’intérieur du corps, quatre lieux sont particulièrement concernés par la résonance, donc par le son :

  • La poitrine, en prenant appui sur le ventre qui émet le souffle
  • La gorge
  • La région frontale
  • Le sommet de la tête

Or ces lieux sont fortement symboliques :

  • La poitrine est la caisse de résonance essentielle, c’est le lieu du cœur qui s’appuie sur le ventre. Il s’agit du cœur lié à l’émotion et au courage, à l’amour et au don de soi. C’est un lieu de conscience, de méditation et de prière.
  • La gorge est lieu de souffle et de la parole. C’est un lieu essentiel pour la vie spirituelle ; “ spir ” dans esprit et respirer vient de la même racine. Souffle et esprit sont synonymes. La gorge, c’est le lieu du souffle et le souffle, c’est la vie.
  • La région frontale est le lieu de la concentration, de la méditation
  • Le sommet de la tête, marqué par l’auréole, est le lieu le plus pur de l’âme, le plus pur de la conscience.

Ces lieux peuvent donc être interprétés comme les portes de la conscience profonde, de l’âme. Si l’on veut agir sur la conscience, entrer dans le monde intérieur, au delà de la parole et de l’intelligence, cela peut se faire en rapport avec ces lieux. L’ensemble de ces lieux constitue le corps de médiation, ou le corps de prière ou le corps contemplatif, il correspond au corps sonore et au corps de lumière. Ce sont les points de jonction de l’âme et du corps. Et cette jonction peut s’opérer à travers le chant, qui va générer un son dont la vibration va toucher directement ces lieux. La prière chantée, la louange, peut fonctionner comme une thérapie de l’âme et du corps.

Accès au sacré

On peut définir le sacré comme ce qui est dans un rapport voulu comme efficace avec le monde invisible. Ainsi une langue sacrée est une langue qui permet de s’adresser au divin, au monde invisible. C’est une langue dans laquelle, pour quelques mots, il y a adéquation entre la phonétique et le sens. C’est possible car il y a un rapport entre la phonétique et le corps : certains mots ont un sens corporel car ils génèrent des sons qui vont animer certains lieux du corps. Et ces lieux du corps ouvrent l’accès au divin. Une langue sacrée est donc une langue pour laquelle l’arbitraire des signes n’est pas absolu, quelques mots permettent d’accéder au monde invisible. Mais seule l’intonation juste, dans la louange, permet d’accéder à cette communication entre le corps et la conscience la plus profonde, c’est-à-dire le divin.

Orphée est le spécialiste des voyages de l’âme, mais c’est aussi un maître de chant et ce mythe décrit en fait la liaison entre le chant et l’accès au sacré.

C’est une affirmation universelle que le monde est un son. Une autre manière de l’exprimer a été d’affirmer que le divin est déjà dans l’énonciation juste de son nom.

Le son est d’abord une vibration, et donc pulsion et rythme, comme les astres, le monde céleste. Chaque objet a sa résonance selon sa vibration, sa définition sonore. L’animal a un cri et l’être humain la voix, sa dimension propre, qui lui permet de représenter et de raconter le monde. C’est donc par le son et ses vibrations que le monde peut être représenté dans la conscience. La musique et le son permettent d’entrer dans la conscience la plus profonde, l’âme. Le son relie le monde extérieur et le monde intérieur à travers la voix et le corps de l’être humain. Le son fait vibrer le corps entier et pénètre le monde intérieur invisible du psychisme et de la conscience. Le son relie le monde visible et invisible, le corps et l’esprit.

L’art du rapport au divin par l’art est la musique. L’art sacré, c’est l’art de la prière par la peinture, la musique. Il a un aspect fonctionnel fondamental : amener à une prière, une contemplation plus grande, établir un rapport avec son corps et sa conscience.

Dieu est la conscience consciente de soi qui s’exprime par le mouvement de l’âme divine, la danse de l’âme divine. Le fondement anthropologique et spirituel du chant liturgique vient de ce que la voix est le reflet exact par la vibration de tous les lieux essentiels du corps de l’état psychophysiologique de l’être humain ; la liturgie vise l’état de concentration et de prière. Le chant sacré est l’énonciation juste des noms divins. Pour Saint-Augustin, la musique est l’art du bon mouvement. “ Bon ” s’entend dans le sens de ce qui mène au divin et le mouvement est celui de l’âme, présentifié par celui du souffle dans le corps.

Dans toutes les langues, accorder un instrument de musique et être d’accord sont de la même origine. Le shaman accorde l’âme et le corps qui ont été désaccordés par la maladie, il met le patient en harmonie avec lui-même et avec les autres.

Les éléments primitifs du sens de la musique peuvent se représenter ainsi :

  • L’espace
  • Le mouvement
  • La danse
  • La chanson
  • La signification modale du chant
  • Le niveau animal de la signification
  • La relation avec le monde invisible (ce qui différencie l’art religieux de l’art sacré)

Le chant, comme art sacré, est soutenu par les autres arts sacrés :

  • l’architecture sacrée agit en amplifiant la résonance permettant une meilleure expression des lieux de vibration du corps
  • les icônes par la représentation du corps spirituel.

L’art sacré agit vise l’ouverture du corps physique sur le corps spirituel.

Les sons de la nature sont considérés à l’origine comme les sons des esprits.

L’intonation juste

Cet accès au sacré est possible si l’intonation est juste. L’intonation juste est celle qui génère l’expression de tous les harmoniques d’une note.

Les vibrations d’un son de fréquence N génèrent dans le même temps des vibrations de fréquence 2N, 3N, etc. selon une bijection avec les nombres entiers naturels. Ces vibrations ne se maintiennent pas toutes dans le temps, seules les vibrations associées (ou en accord, en harmonie) se maintiennent. Ce sont les harmoniques d’une fondamentale. Le timbre d’un sons est créé par le plus ou moins grand nombre d’harmoniques qui sont présents avec ce son. On peut reconnaître qu’une note est chantée juste si elle se traduit par l’émission de tous ses harmoniques. Consonance (latin) = harmonie (grec)

Il y a une universalité de la justesse de l’intonation car elle repose sur des propriétés physiques des ondes et des vibrations. Mais cette intonation s’exprime selon un certain mode, et ces modes s’expriment par des différences subtiles entre les intervalles des notes. Un mode est en fait l’expression d’un état psychophysiologique qui fait que le corps comme instrument sonne différemment. Le corps est “ accordé ” selon cet état psychophysiologique. Et ces modes ne sont pas universels, ils sont différents selon les cultures. Les chants eux-mêmes selon leur signification se définissent par un certain mode. Le chanteur doit par son intonation exprimer le mode de son chant. Les ornements d’un chant ont aussi une signification modale car ils sont là pour faciliter l’intonation juste d’un intervalle difficile ou important pour le placer le mieux possible.

A l’origine, en occident la résonance naturelle était respectée par les instruments de musique qui étaient accordés entre chaque morceau selon le mode de chaque morceau. Dans une optique sacrée, cette contrainte était acceptée et l’est toujours dans le monde rural. Mais l’émergence d’un nouvel ordre social avec le développement de la bourgeoisie et le recul du sacré se sont traduit par une complexification de la musique et le développement de la polyphonie, qui obligeait à faire jouer ensemble de nombreux instruments. L’invention du piano est une réponse à ce besoin. Chaque note du piano est générée par plusieurs cordes qui émettent un son à plus grand spectre, ce qui permet de gommer les effets liés à la fausseté de l’accord. C’est le principe du clavier tempéré. C’est en fait le passage d’une société qui privilégie la justesse du ton et la ferveur du chanteur à une société qui privilégie la virtuosité et l’artifice.

13 décembre 2006 at 1:01 Laisser un commentaire

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